Chapitre 3 : Le Bois de Lachel (10/10)

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Matt marchait avec difficulté, il boitait. Thuran se doutait que le rythme qu’il imposait était difficile à tenir pour son ami, mais il se disait qu’il n’avait pas le choix. Et Matt ne se plaignait pas, preuve qu’il était conscient de la gravité de leur situation lui aussi.

— Il fera bientôt jour et les arbres s’espacent j'ai l'impression, fit remarquer ce dernier au bout d’un moment.

Le nain leva les yeux. Il voyait encore les étoiles, mais le ciel prenait des teintes rougeâtres.

— Il nous reste encore beaucoup de chemin à parcourir, mais sortir de ces bois sera déjà un soulagement ! avoua-t-il en souriant.

— Thuran, regarde !

Une vaste étendue dénuée d'obstacle s'étala soudain devant eux. Ils pouvaient presque voir des lieues à la ronde ! Ils étaient de retour dans les steppes du Gareldor. La première réaction du nain fut cependant de se retourner vers la forêt.

— Il va s’en sortir, il l’a promis ! assura Matt, devinant ses pensées.

— Tu as raison, continuons. On doit encore mettre un peu de distance entre la meute et nous. On tâchera ensuite de se trouver un coin pour se reposer, peut-être même finir notre nuit…

— D’accord, mais plus trop loin. Ma jambe m'élance à chaque pas !

Si Matt recommençait à se plaindre, c'était bien le signe que leur situation s'améliorait. Cela mit un sourire sur les lèvres du nain, qui s’élança à la conquête des plaines le cœur un peu plus léger.

Bientôt les hurlements qui les poursuivaient disparurent complètement, ne laissant plus que le souffle du vent pour les accompagner. Thuran ne cessait de se frotter les bras pour se réchauffer. Ils n’étaient pas assez couverts pour voyager en cette saison et de si bonne heure dans le Gareldor.

— Là, ce gros noyer, on pourrait s’installer sous ses branches non ? proposa Matt en désignant le sommet d’une petite colline.

— Ça devrait faire l’affaire, acquiesça Thuran qui se demandait tout de même s’il pouvait trouver le sommeil, frigorifié comme il était.

Il se trouva un espace relativement confortable et abrité du vent entre les racines de l’arbre. En dépit de ses appréhensions, épuisé comme il était le nain plongea vite dans un sommeil profond.

Quelques temps plus tard, la douce chaleur des rayons du soleil sur sa peau éveilla Thuran. Il se secoua, toujours aussi frigorifié et ses vêtements humides en raison de la rosée matinale. Levant les yeux sur l'astre solaire, il estima avoir dormis une ou deux heures. C'était déjà plus qu'il n'avait espéré.

— Matt, réveille-toi... chuchota-il en secouant doucement l'épaule de son ami.

Le jeune homme ouvrit des yeux embrumés.

— Déjà ?

— On ferait mieux de se remettre en route, ça nous réchauffera.

— On devrait surtout trouver quelque chose à manger… répliqua Matt en se levant bon gré, mal gré.

Thuran était d'accord, son estomac criait famine lui aussi. Mais où pouvaient-ils se procurer de quoi manger ? Ce n'était pas la saison des noix, quant à chasser les petits animaux des plaines ils n'avaient pas l'équipement, si tant est qu’ils sachent comment s’y prendre.

— On doit avancer, soupira-t-il finalement. Si on est réguliers, on peut espérer atteindre Rosépine avant la nuit. Quand on y sera, on exigera au moins un poulet rôti !

— Tu sais dans quelle direction aller ?

Thuran regarda autour de lui. Dans son champ de vision, une des collines surmontée de plusieurs épineux lui était familière. S’ils surplombaient légèrement leur environnement, ce n’était toutefois pas suffisant pour qu’il soit sûr de son coup.

— Tu peux m'aider à grimper ?

— Dans l’arbre ?

Avec l’aide de son ami, le nain entreprit d'atteindre les branches basses du noyer massif. Il avait toujours été doué en escalade, surtout pour un nain. Quelques instants plus tard il pointait la direction de la colline repérée précédemment.

— Si on continue par-là, on devrait arriver directement sur la ville. Au pire, on tombera sur la route qui y mène.

Satisfait, il redescendit prudemment et, arrivé au plus bas, sauta à terre, prêt à se remettre en marche. Mais au moment de toucher le sol il sentit quelque chose qui se dérobait sous ses pieds. Puis une vive douleur se propagea dans toute sa jambe. Ses muscles se raidirent et il se laissa glisser par terre avec un hoquet de surprise.

— Thuran ? Qu'est-ce qui t'arrive, tu es tout pâle ? s'inquiéta Matt, qui se préparait à partir.

Le nain souleva le bas de ses braies. Deux points rouges se voyaient nettement juste au-dessus de la cheville. En les touchant, il sentit une forte chaleur et son sang qui circulait à toute allure.

— Je me suis fait mordre, un serpent je pense… il a attaqué sans me laisser le temps de réagir.

— Un serpent ? Quoi comme serpent ?

— Je ne sais pas, il ne doit pas être loin…

À l’aide de l’épée de Jolan et d’un baton, ils ne tardèrent pas à débusquer le coupable. Il s’agissait d’un petit spécimen, pas plus grand que le pied du nain. Il était rouge vif.

— C’est une vipère galiène, constata Thuran.

— Une vip… le serpent dont Rionnel parlait hier ? Celui dont la morsure est mortelle ? s’inquiéta Matt.

Le nain acquiesça silencieusement avant de se laisser tomber, le dos contre le noyer. La nature elle-même se retournait contre lui ? Aucun d’entre eux ne devait donc survivre à leur fuite ?

— Rionnel parlait d’un contrepoison, on doit se dépêcher d’arriver à Rosépine ! Secoue-toi ! le pressa Matt.

— Non… si je fais des efforts, le poison se répandra plus vite dans mon corps. Je serai mort avant midi. Il faut que tu continues seul et reviennes vers moi avec des secours.

— Mais tu…

— On perd du temps. Je ne bouge pas de là, je compte sur toi. Tiens, prend l’épée au cas où. Rejoins Rosépine au plus vite !

C’était le tour de son ami d’être pâle. Thuran le comprenait, lui non plus n’aurait pas voulu continuer seul.

— Je reviendrais vite ! promis Matt.

Il se saisit de la lame de Jolan et tourna les talons d’un air décidé. Thuran sourit en le regardant s’éloigner. Allant d’abord à vive allure, Matt freina ostensiblement après seulement une cinquantaine de pas. Il recommença alors à boiter. Sa jambe le faisait toujours souffrir visiblement.

Le nain soupira en le voyant partir au loin, puis il se laissa glisser contre le tronc pour s'allonger dans les herbes hautes. Il avait mentit : même s’il avait été en pleine forme, son ami n’aurait jamais pu atteindre Rosépine avant la fin de l’après-midi. Le temps d’envoyer quelqu’un l’aider, le nain serait mort depuis plusieurs heures. Les morsures de vipère galiène ne pardonnaient pas, c’était l’espèce la plus venimeuse sur laquelle il puisse tomber dans la région.

Il pensa à l’état dans lequel Matt le retrouverait, mais ces pensées étaient morbides alors son regard passa plutôt sur le ciel. Le soleil était déjà haut, il devait être proche de la mi-journée. Dommage que ce ne soit pas la nuit, il adorait regarder les étoiles avec son oncle autrefois.

Thuran se sentait glisser vers le sommeil, sa vision se troublait. Pourtant, le poison dans ses veines ne devait pas avoir tellement circulé encore. Il devait bien être capable de rester conscient un peu plus longtemps !

Cette envie de dormir devenait pourtant irrésistible… Il ferma les yeux, juste pour un instant…

Lorsqu’il les rouvrit, le nain ne reconnut pas l’endroit où il se trouvait. La première chose qui le heurta, c'était l'ambiance. Le calme et le silence des plaines désolées balayées par le vent avaient laissé place à un environnement festif empli de rires et de voix fortes. Il plissa le nez, gêné par des odeurs mêlant bière et vomi.

Le nain se trouvait dans une grande pièce dont les murs étaient constitués de gros blocs de pierre. De nombreuses tapisseries décoraient les lieux, portant des motifs répétitifs qui lui étaient inconnus : des visages barbus et des têtes de marteaux carrées. Son regard tomba sur une longue table de granit. Un nain se tenait derrière et essuyait des choppes vides. Devant ce qui était visiblement un comptoir se trouvaient de plus petites tables, en pierre elles aussi et entourées de chaises en acier ornées de moulures. Toujours ces mêmes symboles.

Thuran identifia facilement les lieux, ou du moins dans quel genre d’endroit il se trouvait : une taverne. Par ailleurs, tous les clients présents étaient des nains !

Lui-même occupait l’une des tables. Thuran fit un effort pour se souvenir comment il avait pu atterrir là, la morsure du serpent lui revint à l’esprit et il baissa les yeux sur sa cheville. Elle était couverte par un morceau de métal. Il portait une armure de plaques complète !

— Hé, Durek, tu m’as entendu ?

Thuran leva les yeux sur celui qui lui faisait face. Il partageait sa table et le regardait droit dans les yeux. C’était un nain un peu grassouillet qui portait une barbe poivre et sel présentée sous la forme de multiples tresses entremêlées. Contrairement à lui, cet inconnu portait une tenue de ville luxueuse, taillée sur mesure et bardée de couleurs vives. En outre, il avait sur le nez une paire de petites lunettes rondes qui lui donnaient un air de savant ou d’homme d’affaire.

— Oui oui, Archie. Je réfléchissais juste…

C’était Thuran qui venait de parler, ou plutôt venait-il de s’entendre parler. Mais ce n’était pas sa voix, bien qu’elle lui soit extrêmement familière. C’était celle de son oncle, Darek !

Il entendit alors du remue-ménage à l'extérieur de l'établissement, suffisant pour couvrir le boucan ambiant. La grande porte en métal qui lui faisait face s’ouvrit en grand et deux hommes se présentèrent sur le seuil.

C’était des humains. Le premier n’était pas de première jeunesse, de taille moyenne et émacié, il affichait moue désabusée qui semblait gravée sur son visage. Imberbe, des cheveux grisonnants, il ne sortait pas de l’ordinaire mais Thuran lui trouvait quelque chose de familier.

Celui qui suivait était tout son contraire. Doté d’une taille extravagante, la cotte de maille dont il était affublé reposait sur des muscles impressionnants. Bien qu’il n’ait probablement qu’une vingtaine d’année, il aurait facilement pu être intimidant, n’eut été le franc sourire qui illuminait son visage. Il tira la chaise entre Thuran et le nain grassouillet et s’y assit pesamment.

— Qu’est-ce qui se passe encore ? On avait dit soirée libre pour tout le monde, soupira la voix de Darek.

— On a une nouvelle mission chef ! Un décret rouge ! annonça le jeune d’une voix enthousiaste.

— Rouge ?! Ça doit bien faire trente ans depuis le dernier ! réagit le grassouillet d’une voix qui trahissait son étonnement, mais était aussi teintée d'excitation.

Thuran se vit poser les mains sur la table et prendre appui sur elle pour se lever pesamment.

— Les chevaux sont prêts Olivier ?

— Ouais, j’les ai sellés dès qu’on a r’çu l’mot, répondit l’homme émacié.

— Alors en route !

La scène commençait à devenir floue. Thuran vit la porte de la taverne se rapprocher, il y avait des gens qui attendaient dehors, mais tout devenait sombre... et puis plus rien.

Il se frotta les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, il fut ébloui par le soleil. Le nain se redressa et regarda autour de lui. Il était toujours au sol, sous ce noyer où Matt et lui avaient fait étape. La morsure à sa cheville était bien là, la trace rouge s’était étendue et avait viré au bleu.

Il leva les yeux une nouvelle fois, l’astre solaire était encore haut dans le ciel mais avait commencé à décliner. Plusieurs heures avaient dû passer depuis la morsure.

Avait-il rêvé toute cette scène ? Était-ce un délire lié au venin ? Cet homme émacié, il aurait juré qu’il s’agissait du vieil Olivier de Châtaigne, plus jeune d’au moins vingt ans cela-dit. Quant à ce colosse, il ressemblait au…

Réfléchir devenait difficile. Le poison avait dû se répandre dans l'ensemble de son corps maintenant. Thuran voyait le monde tourner autour de lui. Il posa la tête sur le sol.

Puis la lumière s'évanouit.

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