Chapitre 3 : Le Bois de Lachel (6/10)

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Rionnel reprit son souffle puis cracha un peu de sang.

— Peut-être empoisonné...

— Quoi ? demanda le nain.

— Je parles de la cette brume. La seule fois que j'ai entendu parler de quelque chose de semblable, il s'agissait d'une plante qui lâchait des toxines dans l'air pour se protéger. Nous devrions encore nous éloigner.

Un bruit se fit alors entendre, semblable à un hoquet horriblement puissant. Thuran se tourna pour découvrir qu'il n'y avait plus trace de la bête dans l'étang.

— Elle est retournée se cacher.

La pression retombait sur les bois, humides et froids. Ils ne pouvaient pas rester là, Rionnel l'avait dit, pourtant aucun d'entre eux ne fit un mouvement. Ils étaient plongés dans l'hébétude, abasourdis, avachis sur le sol boueux à reprendre leur souffle.

— Gaël et Jolan… finit par murmurer Matt.

Rionnel secoua la tête.

— C’était un brave gars et un bon soldat, il me manquera beaucoup. Quant à Gaël, j’ai rarement vu un garçon de son âge aussi courageux.

Ces paroles heurtèrent le nain de plein fouet, c'était trop brutal pour concerner des amis qui marchaient encore à leurs côtés quelques instants plus tôt. La vision du corps de Gaël en charpie le hanterait assurément longtemps ! Il avait été déchiqueté en un éclair, sans rien pouvoir faire, sans rien voir venir... et sans raison. C'était impossible, Thuran ne pouvait pas l'accepter. Ce monde violent et profondément injuste lui était parfaitement inconnu.

Deux d’entre eux étaient morts, juste comme ça. Ils étaient partis, ne leur parleraient plus. Les rêves de tous ces gens tranchés dans la fleur de l'âge au cours de la nuit ? Partis en fumée. Pour la plupart ils seraient oubliés, sans personne pour entretenir leur mémoire. Toutes ces pensées morbides étaient nouvelles pour le nain.

Il se tourna pour regarder Matt qui avait les yeux dans le vague, sans doute aussi perdu que lui. Un ami avec lequel il avait passé toute son enfance venait de mourir sous ses yeux. L'idée de le réconforter traversa l'esprit du nain, mais les mots le fuyaient. Y avait-il seulement quelque chose qu'il puisse dire dans ces circonstances ?

Le silence tombé sur le groupe fut finalement interrompu par un gémissement du capitaine. Thuran se tourna vers lui pour découvrir qu'il avait un débris de bois fiché dans le dos. Il se leva pour voir la blessure de plus près et découvrit que l'objet avait pénétré assez profondément. Du sang coulait en continu.

— Ça va aller, il faut juste le retirer et faire un bandage... murmura le capitaine d'une voix légèrement déformée, tout en cherchant à saisir l'objet.

— Attendez, je vais le faire, intervint Thuran.

Il était celui qui s'en était le mieux tiré dans l'affaire. Son corps était perclus de douleur, mais n'avait finalement que des éraflures et de petits hématomes.

Le nain agrippa le débris, plaqua un de ses pieds contre le dos du soldat, puis tira d'un coup sec. Le capitaine n'émit pas un mot de protestation. Il n’en était assurément pas à sa première blessure, son bras manquant en témoignait. La cuirasse du soldat était percée et Thuran l'aida à la retirer tandis que Matt proposait la tunique qu'il portait par-dessus sa chemise. Ils en firent un bandage de fortune puis s’intéressèrent à la jambe de Matt.

— Elle n’a pas l’air cassée, constata Rionnel. Que t'est-il arrivé ?

— Une grosse branche a été projetée vers moi et je suis tombé de selle, expliqua le jeune homme. Mais qu'est-ce que c'était ? Cette chose, je veux dire.

Le capitaine haussa les épaules en secouant la tête.

— Je n’en ai aucune idée, mais mon instinct me dit que toute l'étrangeté de ce bois est liée à cette créature.

— Si on était en pleine mer, j'aurai dit un Angloutisseur, intervint Thuran. La description correspond, une créature sous-marine dont on n’a jamais vu que les tentacules massifs avant qu’elle ne tire des bateaux entiers par le fond. Mais ces montres sont censés vivre dans les océans équatoriaux. Il n'aurait rien à faire dans un marécage au beau milieu des terres.

Rionnel et Matt se tournèrent vers lui, surpris.

— Tu as lu tout ça dans un livre ? Tu sais lire ? s'étonna le soldat.

— Mon oncle m'a appris quand j’étais encore un gamin. Il a toujours dit que les études sont essentielles pour arriver à quelque chose et m’a fait étudier des tas de sujets… ce n'est que récemment que j'ai compris qu'il était rare d'avoir de telles connaissances parmi les roturiers.

— Tu veux dire que Darek sait lire ? Un militaire cultivé c'est rare, il est issu d'une famille aisée ?

Thuran leva les yeux sur lui et sourit tristement. Il était clair que le soldat ne cherchait qu'à leur changer les idées en abordant ces sujets sans intérêt. Il décida cependant de jouer le jeu.

— Je ne connais même pas le nom de notre famille. Mon oncle ne m'a jamais présenté quiconque comme un parent et refusait systématiquement d'aborder le sujet, ils disait toujours que j'étais « trop jeune pour comprendre ». J’en ai déduit qu’il était un renié.

— Un renié ? Ça veut dire quoi ? s'enquérit Matt.

— C’est quelque chose de commun chez les nains. Quand un descendant d’une grande famille ne répond pas à ses attentes, il est renié. Il perd son nom, n’a plus aucun lien officiel avec les siens. Il doit se débrouiller seul.

— Comment ça, « ne répond pas à ses attentes » ?

— Hé bien en refusant un mariage arrangé par sa famille, par exemple. Ça peut aussi être le choix de devenir boulanger plutôt que forgeron, réplica Thuran avec un fin sourire.

En dépit de leurs efforts, le silence retomba sur eux, aussi lourd qu'auparavant.

— Il faut qu’on se mette en mouvement, on ne peut pas rester là, asséna finalement Rionnel.

— Mais on ne va pas laisser Gaël sans sépulture quand même ? intervint Matt.

— On n’a pas le choix ! Ce serait de la folie de revenir vers l’étang, je suis désolé pour ton ami, trancha le capitaine.

Les deux autres acquiescèrent à contre cœur.

— On va où  ? interrogea Matt.

— Rosépine reste notre seule option, alors on va simplement contourner l'étang en restant largement à distance.

Thuran aida son ami à se lever tandis que le soldat prenait appui sur Pomme.

— Je vais prendre la place de Jolan et dégager la voie, décida le nain en agitant en l'air l'épée du garde disparu qu'il était parvenu à conserver.

— On compte sur toi, approuva Rionnel. Matt, monte sur Pomme.

— Vous êtes plus sérieusement blessé que moi, contra le jeune homme.

— Mais je n’ai qu’un bras et dois maintenir le bandage, sinon vos efforts n’auront servi à rien, répliqua le garde. On se bouge !

Les trois compagnons repartirent, plus prudents que jamais. Rosépine au sud, ils obliquèrent vers l’ouest le temps de s’éloigner suffisamment du centre des bois avant de reprendre leur itinéraire initial.

— Comment vous savez qu'on va dans la bonne direction ? questionna Matt.

— Regarde les arbres, il y a davantage de mousse sur la face exposée au nord, expliqua Rionnel. Avec autant d'humidité ce n’est cependant pas la méthode la plus sûre. Il faudra retrouver un cours d’eau à suivre vers l’amont dès qu'on sera sortis de cette bourbe.

— Arrivera-t-on à sortir des bois avant la nuit ? demanda à son tour Thuran.

Il était conscient que cela ne faisait qu’une petite demi-heure qu’ils étaient repartis, mais son bras était déjà engourdi. Par ailleurs, malgré son travail très physique, il était transi : le soleil ne parvenait pas à percer le feuillage bas et dense qui les dominait et leurs vêtements étaient naturellement toujours aussi imbibés d'eau et couverts de boue.

Rionnel soupira.

— Il faut au moins essayer. Dans le pire des cas, nous devons au moins avoir les pieds au sec avant de nous arrêter.

— Du moment qu’on peut faire un feu, tout me va ! ajouta Matt, répondant aux pensées du nain.

Son ami semblait avoir laissé de côté son appréhension à l’égard de la forêt, trop concentré sur les priorités du moment. C’était ironique, compte tenu qu’elle s'était avérée.

Ils eurent bientôt le plaisir de constater qu'ils commençaient à grimper. La pente était douce, mais suffisante pour que le paysage évolue de façon notable. La végétation se faisait moins touffue, il y avait davantage de zones sèches. Après quelques heures, de rares bosquets de fougères remplacèrent les broussailles et les ronces, libérant le nain de la tâche épuisante d’ouvrir le chemin. Ils se mirent à progresser plus rapidement et avaient bientôt de grands arbres au dessus de leurs têtes et de l'humus sous les pieds.  

— J’entends de l’eau ! s’écria soudain Matt.

Thuran se concentra et entendit effectivement quelques clapotis. Ils découvrirent un ruisseau. Large d’un pied au maximum, ce dernier avait un bon débit et charriait une eau étonnement claire.

Thuran s'affala sur une pierre en soupirant de soulagement. Ils avaient l'assurance de trouver leur chemin maintenant. Cependant, il était à bout de force. Cette journée était la plus épuisante qu’il se souvienne avoir vécu et avait succédé à une nuit riche en émotion mais sans sommeil.

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