Chapitre 3 : Le Bois de Lachel (2/10)

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— Les dangers d'une telle traversée sont bien réels, nuança Rionnel. Un vieux chasseur qui s’y était aventuré m’en a parlé. Comme l’a dit Matt, personne ne traverse cette forêt d’ordinaire et aucun sentier n’y est donc tracé. On va devoir se fier à notre sens de l’orientation et se dégager un chemin. Le terrain est très humide, marécageux par endroits, il faudra avancer à pied et guider les chevaux.

Le nain sourit à la mention de ce dernier point. Selon lui, c’était plutôt un argument en faveur de cet itinéraire.

— Par ailleurs il y a bien quelques espèces dangereuses dans la région qui aiment ce type d’environnement, continua le capitaine. En particulier la vipère galiène, dont la morsure est mortelle sans contrepoison. C’est un petit serpent rouge vif, il ne mesure pas plus que la taille d’un avant-bras.

— Pourquoi ne pas les contourner, s’il y a tant d’arguments pour nous encourager à éviter ces bois ? questionna le nain en secouant la tête.

— La route commerciale longe l’orée des bois au nord, notre piste serait facile à retrouver de ce côté. Quant à contourner la forêt par le sud, tu as vu comment elle s'étend en longueur sur la carte ? Son extrémité sud est à une bonne dizaine de lieux d'ici, distance qu'il faudrait à nouveau parcourir de l'autre côté pour rejoindre Rosépine... on perdrait beaucoup trop de temps.

Le silence tomba sur le groupe pendant un moment, finalement brisé par Jolan.

— Au moins personne ne pourra nous suivre là-dedans, philosopha-t-il.

— On se repose un peu, le temps d'avaler quelque chose, puis on se met en route, décida Rionnel en se levant.

Les gardes avaient apparemment l’expérience des départs précipités. En dépit de l'urgence, ils avaient emporté beaucoup de matériel de première nécessité. Le capitaine s'approcha de son cheval et tira un paquet de l'une des sacoches de selles. C'était impressionnant de voir combien il était habile malgré son bras manquant : il dénoua le lien en cuir et récupéra le contenu du sac en un rien de temps. Rionnel revint vers eux avec quelques morceaux de pains et deux nouvelles gourdes en cuir.

— Mangez, il faut reprendre des forces, commanda Jolan. Vous remplirez les gourdes avant de partir, on ne sait pas si l’eau sera aussi claire en aval.

Tandis que le garde distribuait des tranches de pain, Thuran s’intéressa à leur environnement. Où qu'il porte son regard, le nain ne voyait que des steppes désolées à perte de vue, couvertes d’une terre ocre, de grosses touffes d'herbes hautes et de fleurs sauvages. On trouvait tout de même occasionnellement de petits groupes d’arbres composés de chênes, tilleuls, bouleaux ou arbres fruitiers sauvages. Par endroits, des rochers de dimensions modestes émergeaient du sol donnant une allure étrange à ce paysage.

— Si vous nous racontiez comment vous avez fini dans cette rue ? demanda Rionnel, sans doute pour réduire la tension présente pendant leur repas frugal. C’est étonnant que vous ne vous soyez pas cachés dans une cave plutôt.

Comme Matt se renfrognait et baissait la tête, Thuran prit la parole.

— Mon oncle et le père de Matt nous ont sauvés avant de nous ordonner de fuir la ville.

C’était clair et concis, Jolan regarda le nain dans les yeux et Thuran comprit qu’il se doutait qu’il y avait plus à dire. Mais le soldat hocha la tête.

— De notre côté, on dormait tranquillement dans la caserne quand deux de ces bandits sont entrés avec fracas. Le bâtiment ne paye pas de mine, il n’est pas différent des autres habitations, ces intrus ne s’attendaient pas à tomber sur la garde ! On a tout de même perdu deux braves gars le temps de réagir…

— Vous n’avez pas essayé de les repousser hors de la ville ensuite ? intervint Matt. C’est votre rôle non ?

— On en a déjà parlé. Le temps qu’on s’équipe et qu’on sorte, on est tombés sur une scène de désolation, se défendit Rionnel. Il y avait des débuts d'incendie, des hurlements, les ennemis semblaient partout à la fois…

— Alors vous avez fui ! riposta Matt, une colère naissante dans les yeux.

Le soldat se tut, mais après un instant Jolan intervint.

— Le capitaine voulait qu’on aille aider les gens, c’est nous autres qui l’avons retenu. On en était encore à débattre de la meilleure chose à faire quand Olivier est arrivé, avec tous les chevaux de Châtaigne. Lui aussi s’est mis à hurler que tout était perdu alors...

Matt se leva et s’éloigna, les poings serrés. Thuran voulut le suivre, le rattraper, mais Jolan le retint par l’épaule.

— Laisse-le seul, tu ne peux rien faire pour le moment. Dis-nous plutôt si vous savez quelque chose sur ces types, vous n'avez pas un indice sur leur identité ?

Le nain hésita en regardant son ami. Il devait être là pour lui… mais peut-être que ce dont Matt avait le plus besoin à cet instant, c’était d’un moment de solitude. Alors il se rassit avec les gardes et réfléchit à la question de Jolan.

— Quand mon oncle est venu me chercher dans la grange, à côté de l’auberge, ces gens étaient déjà sur la place. Par la suite on est tombés sur eux dans les écuries et il semblait connaître l’un d’eux.

— Quoi ? Darek connaissait l'un d'eux ? s'étonna Rionnel.

— Oui, je... Je n'avais jamais vu cet homme. Un vrai colosse, plein de cicatrices. Mais mon oncle l'a aussitôt reconnu, il l'a appelé « Grégor ».

— Grégor ? Et ensuite ? Ils ont dit quelque chose de particulier ?

— Mon oncle m'a ordonné de partir presque aussitôt. Mais ils se connaissaient bien, c’est sûr. Ils parlaient calmement mais je sentais que quelque chose n’allait pas. Ils semblaient sur le point de se battre. Ah, autre chose, cet homme appelait mon oncle Durek et pas Darek ! Je ne voulais pas l'abandonner mais...

Son cœur se serra et le nain secoua sa tête de dépit.

— Tu ne pouvais rien faire, tu l'aurais sans doute gêné si tu étais resté, compatit Rionnel.

— Gêné ?

Thuran se leva d’un bond, incapable de contenir ses émotions plus longtemps. Il était submergé par la rage et la tristesse autant que par la culpabilité, ne sachant plus quoi penser. Aurait-il dû agir différemment ? Que se serait-il passé s’il était resté avec Darek pour faire face à ces brigands ?

— J'ai laissé mon oncle mourir ! s’écria-t-il finalement. Seul face à ces brutes armées, je… je l’ai abandonné pour prendre mes jambes à mon cou !

Il avait beau savoir qu’il n’avait pas eu le choix, que c'était ce que voulait Darek, cela ne changeait rien. Son oncle avait toujours été là pour lui, la seule famille qu’il n’ait jamais eue. Il avait la sensation de l’avoir trahi et, en même temps, d’avoir été abandonné.

— Darek n'est pas si facile à tuer, il a l’expérience d’un ancien soldat lui aussi ! tenta d’atténuer Jolan.

Thuran le fixa, comme frappé par la foudre. De quoi parlait-il ? Darek dans l’armée ?

— Mais mon oncle n’a jamais…

— Il n’était pas un ancien militaire ? s'étonna Jolan. C’est vrai qu’il ne nous l’a jamais dit ouvertement, mais étant donné ses connaissances militaires et son talent à l'épée, je pensais que…

— L’épée ? Je ne l’ai jamais vu avec une arme à la main ! Enfin, sauf cette fois où je l’ai surpris un soir mais…

— Thuran ! intervint Rionnel en secouant la tête, l'air incrédule. Chaque année j’échangeais quelques passes d'armes avec lui sur le terrain d’entraînement.

— Et à chaque fois ton oncle mettait une dérouillée au cap'taine ! ricana Jolan.

Rionnel afficha un petit rictus, mais ne démentit pas. Le nain les fixait tous deux, complètement ahuri. Son oncle qui fuyait toujours le conflit ou ne se défendait jamais lorsqu'on lui demandait des taxes injustes ? Ce nain qui se défilait systématiquement lors des soirées à la taverne qui tournaient au vinaigre ? Lui, un ancien soldat ?

Le capitaine regardait le jeune nain, soudain grave, comme s’il était capable de deviner le flot de ses pensées.

— Figure-toi que j'ai eu mon heure de gloire dans l’armée. Sans vouloir me vanter j'étais plutôt connu, le meilleur duelliste de tout mon régiment. C’était avant la perte de mon bras gauche bien sûr… Le fait est qu’avec l'expérience que j'ai, je peux te dire que ton oncle est clairement le meilleur épéiste que j'ai croisé de toute ma vie.

Thuran ne savait plus quoi dire. Il avait été élevé par Darek depuis sa plus tendre enfance et pensait le connaître parfaitement. Darek était dur en affaire, mais par ailleurs c'était un parent doux et généreux, toujours à l'écoute. Son neveu le voyait comme un commerçant sans histoire en somme. 

Sa honte ne faisait que s'accroître. Comment avait-il pu grandir auprès de lui sans connaître son passé ?  

— La guerrière qui nous a attaqués dans la forge, la rousse... intervint Matt, de retour auprès d’eux. Lorsqu'elle a remarqué que Thuran était un nain, elle a voulu l'emmener avec elle. Elle était prête à tous nous tuer, mais lui, elle voulait l’emmener. Et c’est d’ailleurs le seul qu’elle n’a pas blessé…

Exposé aux regards de ses compagnons, Thuran se sentit soudain incapable de dire un mot.

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