Chapitre 2 : Feu et sang (2/10)

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— Huit ! Je remporte le pli avec un huit ! triompha Gaël.

Thuran et ses amis avaient toujours leurs cartes en mains, bien décidés à déterminer le gagnant avant le départ des nains. Le cri d'horreur poussé par Mathilda n’avait pas interrompu leur partie, « Sans doute un mari engueulé parce qu'il a abusé de la boisson ! » avait estimé Matt, qui avait l'habitude de ce genre de disputes après les fêtes.

Quand la porte de la grange où ils s'étaient réfugiés s’ouvrit soudain avec force, le nain bondit sur place. Leurs cartes s'envolèrent dans tous les sens.

— Hé ! Non ! geignit Gaël.

Étonné que quelqu'un vienne les déranger ici, Thuran se tourna et vit une silhouette apparaitre dans l’embrasure. Il fronça les sourcils.

— Oncle Darek ? Il n'est pas encore si tard, on voulait juste finir la...

— Vite, rentrez tous chez vous et dites à vos familles de se cacher, souffla le marchand sans le laisser finir sa phrase et en s'approchant d'eux.

— Quoi ? Qu'est-ce qu'il se passe ? réagit Matt.  

— Des inconnus en armes sont entrés dans la ville, ne vous approchez pas de la place mais filez chez vous sans faire de bruit. Cachez-vous dans les caves ou les greniers, allez dépêchez ! chuchota-t-il.  

Les jeunes restèrent pourtant immobiles dans un premier temps, foudroyés par ce qu'ils venaient d'entendre. Ce genre de choses n'arrivaient que dans les histoires non ? Il devait se moquer d'eux, voulait surement leur faire peur ?

Mais Thuran vit bien sur le visage de son oncle qu'il était très sérieux.

— Vous devriez y aller... marmonna-t-il.  

Matt le fixa et fut le premier à se bouger, poussant Gaël devant lui.

— On va chez toi d’abord, c'est plus près, annonça-t-il au blondinet. 

Les deux autres  se levèrent à leur tour, mais dans l'intervalle, Darek avait déjà soulevé son neveu par l'épaule.

— On va aux écuries, annonça-t-il. On fiche le camp tout de suite.

— Quoi ? Mais...

Cela dépassait tout ce à quoi il s'était attendu. Pourquoi son oncle était-il si inquiet de la venue d'étrangers ? C'était inhabituel, mais de là à quitter la ville ? Comme il s'apprêtait à objecter, son regard tomba sur ses cartes à jouer et il se baissa pour les ramasser. Son oncle le tira alors violemment en arrière.

— Oublie ton jeu, on n’a pas de temps à perdre ! gronda-t-il

— Mais...

— Maintenant ! 

Darek avait son regard des mauvais jours, ce n'était pas le moment de discuter.

Matt les gardera sûrement pour moi, songea Thuran en détâchant son regard des cartes pour suivre son oncle.  

Les flammes sur la place éclairaient le centre-ville et les lunes émettaient une lueur diffuse, mais ils étaient sinon plongés dans le noir le plus complet. Sitôt sorti de la grange, Darek tira son neveu vers gauche, à son grand étonnement.

— C’est plus direct en partant tout droit ! protesta-t-il.

— Moins fort ! chuchota le marchand en réponse. Tu n’as pas entendu ce que j’ai dit ? Ils étaient sur la place tout à l’heure et…

Un cri suivi d’un bruit sourd retentit.

— Ça vient de… la maison de Gaël ? fit Thuran en fronçant les sourcils. On devrait... 

— Pas le temps, trancha son oncle inflexible. On va vers le mur d’enceinte, maintenant ! souffla-t-il. 

Le jeune nain soupira et suivit Darek qui s'engageait dans une ruelle qui séparait deux groupes d'habitations. Des chandelles restaient allumées à certaines portes, laissées dans l’attente d’un membre de la famille qui tardait à rentrer chez lui. Elles offraient un complément de lumière bienvenu pour se repérer et éviter les obstacles. Cela n’empêcha pas Thuran de trébucher à plusieurs reprises, mais la main ferme de son oncle le rattrapait à chaque fois.

Voilà que ses crises de paranoïa le reprennent, songeait-il en progressant. Et si on part maintenant je ne verrais même plus Éléonore !

Après la soirée qu'il venait de passer, devoir attendre leur retour à Châtaigne, deux bons mois plus tard, pour revoir la jeune fille le déprimait plus que tout !

Darek le saisit une fois de plus par l'épaule, cependant il était parfaitement en équilibre cette fois. 

— Quoi !? se plaignit-il, incapable de contrôler plus longtemps sa mauvaise humeur.

— Chut ! rétorqua Darek en le plaquant sans ménagement contre le mur voisin tout en appuyant la main contre sa bouche.

Thuran voulut se débattre avant de remarquer les ombres en mouvement, non loin d'eux.

— Après toi Harvey, résonna une voix rocailleuse.

L'un des inconnus donna un coup de pied dans la porte devant laquelle ils se tenaient. Les gonds cédèrent et le jeune nain entendit un chien aboyer.

— Saleté de cabot ! Il va réveiller tout le quartier, Jelana !

Une silhouette fine et élancée se dégagea dans la ruelle et se saisit de quelque chose dans son dos. Elle alla ensuite se placer dans l’embrasure de la porte. D’où il était Thuran ne pouvait plus voir ses mouvements, mais un instant plus tard les aboiements furent remplacés par un couinement. Puis des cris plus intelligibles y succédèrent.

— Qui êtes-vous ? Que… que voulez-vous ? Nous n’avons rien de valeur, nous…

Le timbre de cette voix était très grave. Une autre, féminine celle-là, ajouta quelque chose que le jeune nain ne parvint pas à comprendre. Darek ne lui laissa pas davantage le temps de tendre l'oreille, il lâcha son étreinte sur son neveu et lui chuchota à l’oreille.

— Ils sont tous à l'intérieur, suis-moi sans faire de bruit.

Des bandits ! Ce sont des bandits ! 

Thuran comprenait enfin la gravité des évènements. Mais c'était incompréhensible, que venaient-ils chercher ici ? Il n'y avait rien à Châtaigne !

Darek l'entraîna à sa suite. Au moment de passer en coup de vent devant la porte brisée, Thuran eut une courte vision du chien, couché au milieu d'une flaque de sang. Plus loin, un pied nu dépassait de derrière une table et le nain tressaillit. Darek le tira en avant.

— Ils ont... c'était... murmura le jeune nain, incapable de croire ce qu'il venait de voir.

— Tu comprends maintenant ? Il faut s'enfuir tout de suite ! chuchota son oncle en réponse.

— Et les villageois ?

— On ne peut rien faire pour eux, dépêche-toi maintenant !

Darek tira une fois de plus sur son bras et Thuran se laissa aller. Il regarda cependant instinctivement en direction de la forge. 

Matt sera allé prévenir ses parents, Éléonore va se cacher, tâcha-t-il de se raisonner.

Les nains progressèrent jusqu'aux murs d'enceinte de Châtaigne avant d’obliquer vers les écuries qui y étaient accolées. Thuran sursautait maintenant à chaque bruit. Un homme était à terre dans cette maison... il était peut-être même mort !

À plusieurs reprises, Darek marqua un temps d'arrêt pour s’assurer que la voie était libre. Le jeune nain ne disait rien et se laissait guider. Il avait peur, pour lui, pour ses amis et bien sûr pour Éléonore, mais que pouvait-il faire d'autre ?

Ils rejoignirent rapidement la rue qui donnait sur les étables. Après une dernière vérification des alentours, son oncle le lâcha pour se saisir d'un bâton qui trainait là, posé contre la porte d'une maison voisine. Il frappa dans le vide, le bois avait l'air rigide.

Il ne compte pas nous défendre avec ça quand même ? s'interrrogea Thuran. 

Son oncle n'avait rien d'un guerrier, s'il essayait de se battre... 

— Reste bien derrière moi ! intima le marchand avant de s'élancer à travers la rue.

Le jeune nain remarqua que les portes des écuries étaient closes et intactes, ce qui semblait bon signe. Une faible lueur filtrait entre les planches et Darek poussa un battant.

— Olivier ? héla-t-il d'une voix mesurée.

Il n'eut aucune réponse. Son neveu, derrière lui, se mit sur la pointe des pieds pour voir à l'intérieur mais il ne distingua aucun mouvement.

— Ne bouge pas de là, fit calmement Darek avant de s'avancer.

Le marchand fit quelques pas lents puis, sans prévenir, s'élança vers l'avant et fit tournoyer son bâton au-dessus de sa tête. Il l'abattit dans un même mouvement sur sa gauche. Thuran entendit un bruit sourd puis celui de la chute d'un poids lourd.

Qu'est-ce que c'était que ça ? s'étonna le jeune nain, autant au sujet du maniement du bâton que de sa cible.

Il ne put se retenir d'avancer pour voir, mais Darek tendit la main pour l'arrêter avant qu'il ne pénètre dans la grange. Thuran avait toutefois suffisamment progressé pour distinguer le corps d’un homme étendu au sol. Un frisson lui parourut le dos. Il était équipé de pièces d'armure en cuir, ce n'était clairement pas Olivier ! 

Darek lâcha le bâton pour se saisir d'un objet au sol. Les torchères qui éclairaient les écuries révélèrent des reflets métalliques et Thuran déduisit qu’il s’agissait de l’épée de l’individu gisant au sol.

— Il faut qu'on trouve Olivier, déclara son oncle à voix basse en se relevant. Il doit...

Il ne finit pas sa phrase. Un bruissement s’était fait entendre au fond l'allée centrale, au-delà du champ éclairé. Deux hommes de grande taille sortirent de ce recoin des étables.

— Toujours aussi prudent, il n’est pas facile de te prendre en embuscade, hein Durek ? fit une voix forte.  

— Grégor ? s'étonna le marchand.

— Cela faisait bien longtemps, continua le colosse balafré en s’immobilisant au centre de l’allée. Les années ont été moins rudes avec toi mon vieil ami.

Aux côtés du guerrier se tenait un homme maigre qui ressemblait à celui assommé plus tôt, mais il n’intervint pas dans la conversation.

— Des rides et de nouvelles cicatrices sans doute… mais tu sembles plutôt en forme je dirais, fit Darek. Ton œil…

— Tu sais très bien qu’il ne pouvait pas être sauvé, coupa le colosse.

— Qu’as-tu fais d'Olivier ?

— Le palefrenier, c’est ça ? Je me demandais, serait-ce… non, peu importe. Rassure-toi, il n’y avait plus personne ici à notre arrivée. Tous les chevaux avaient disparu aussi.

Cette conversation était étrange. Bien que les mots soient échangés calmement l’atmosphère était pesante et Thuran ne savait pas où se mettre. Qui était cet homme que Darek semblait si bien connaître ? N’y tenant plus, il finit par briser le court silence qui s’était installé.

— Tu connais ces hommes oncle Darek ? demanda-t-il d’une voix hésitante.

Comment serait-ce possible ? Cet homme avait tout d’une brute ! Le balafré reporta son attention sur le jeune nain, qui frémit en croisant le regard de cet œil unique, puis laissa éclater un rire bruyant.

— « Oncle Darek » dis-tu ? Eh bien, Durek le sans-peur devenu une figure paternelle ! Qui l’eut cru ?

Le jeune nain n'y comprenait plus rien, « Durek » ? Il voulut entrer mais son oncle s’y opposa d’un geste, une fois encore. Darek s'était positionné entre les deux hommes et Thuran, comme pour faire bouclier. Le dénommé Grégor regardait le jeune nain avec insistance.

— Va-t’en ! asséna finalement le marchand. Débrouille-toi pour quitter Châtaigne et t'en éloigner le plus possible. Nous nous retrouverons.

— Mais...

— Nous nous retrouverons te dis-je. Pars ! Tout de suite !

Il regarda encore son oncle, perdu. Tout était surréaliste. Comment son oncle pourrait-il le rejoindre s'il devait faire face à ces deux hommes armés ? Surtout ce géant balafré qui avait l’air capable de dépecer un bœuf à mains nues ?

— Pars ! hurla Darek comme il hésitait, d'une voix qui ne souffrait aucune contestation possible.

Une voix que Thuran ne lui connaissait pas.

Le jeune nain tourna le dos aux écuries et s’élança dans la rue sans réfléchir, en courant. Derrière lui le balafré dit quelque chose qu'il ne comprit pas. Personne ne le poursuivit.

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