Chapitre 2 : Feu et sang (1/10)

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Le jeune Mikël trinquait encore avec une dizaine de compagnons, en dépit de l'heure tardive. La plupart des villageoises avaient accompagné leurs enfants au coucher. Quant aux artisans qui travaillaient tôt, ils étaient également rentrés prendre du repos. Même le colporteur avait rejoint l’auberge quand l’air avait commencé à se rafraîchir. Il ne restait que les plus braves !

Remarquant que sa chope était vide, Mikël adressa un regard soupçonneux à son voisin. À tous les coups ce dernier l'avait vidé quand il regardait ailleurs ! Le jeune homme se redressa et saisit la table pour se tenir droit. Il ne se souvenait pas d'une telle pente ici. Il se dirigea d'un pas hésitant vers le fût où l'aubergiste était encore actif.

— Patron ! Tu m'en r'met une ?

C'était pas tous les jours qu'il pouvait se rincer le gosier à l'œil. Pendant que sa chope se remplissait, il entendit des murmures dans son dos et se tourna pour en découvrir la source. Un groupe s'approchait. Mikël plissa les yeux pour tenter de discerner les visages.  

— Ils sont nombreux, c'est qui eux ? demanda-t-il à l'aubergiste en les désignant.

Ce dernier suivit son doigt et Mikël vit ses yeux s'arrondir.

— Des armes ! Attention ils sont armés ! souffla l'aubergiste en l'écartant pour se placer entre lui et les nouveaux arrivants.

Mikël ne s'y attendait pas, il se prit les pieds dans un banc et finit le nez dans la poussière. En se relevant il constata que ses compagnons avaient cessé de rire bêtement. C'était le calme plat d'un coup. Pour autant, tous restaient là les bras ballants.

Ces petites natures sont fin soûls !

— Messeigneurs, que peut-on faire pour vous à cette heure ? salua l’aubergiste. Vous cherchez peut-être un endroit où passer la nuit ? Il se trouve que je suis l’aubergiste de cette modeste bourgade.

Il essayait assurément de mettre de l’entrain, mais quelque chose clochait. Ce n'était pas la voix habituelle du patron. Mikël fixa la troupe et fronça les sourcils. Un beau n'importe quoi, des femmes et des hommes, des nains et des humains. Tous étaient couverts par des capes noires qui dissimulaient mal un barda d'aventurier. On ne voyait jamais de troupe pareille Châtaigne, encore moins en pleine nuit. Qu'est-ce qu'ils pouvaient bien faire là ?! 

Celui à la tête du groupe d'étrangers s’arrêta à deux pas du commerçant. Le feu de joie révéla un homme mûr avec un physique imposant. Aussi musclé qu'un forgeron, il mesurait pas loin de six pieds de haut. Ses bras étaient si épais qu'on aurait pu les comparer à des cuisses de cheval !

Mikël sentit un frisson lui parcourir le dos lorsqu'il examina son visage. Cet homme avait une profonde balafre qui lui barrait la face, tirant de l’œil droit jusqu'au bas de son oreille. Cet œil avait un aspect terrifiant, blanc et sans vie. Le guerrier portait également une barbe noire garnie d’espaces rendus imberbes par d’autres cicatrices. Son crâne dégarnis n'était pas dépourvus de marques lui non plus.

— Nous sommes à la recherche de deux nains, des marchands. Où sont-ils ? interrogea le colosse d’une voix autoritaire.

Les colporteur ? À cette heure ? Mais ils ont rangé boutique depuis longtemps ! songea le jeune homme.  

Une brève marque de surprise passa sur le visage du tenancier de l’auberge qui se reprit vite.

— Vous voulez parler des colporteurs ? Je suis désolé, ils ont quitté la ville il y a...

Le géant bougea trop vite pour que Mikël le suive des yeux et l'aubergiste ne finit pas sa phrase. Ce dernier baissa des yeux incrédules sur son ventre.

Le cœur du jeune homme bondit quand il vit les reflets des flammes de la pointe d'une lame dans le dos du brave homme. Il fixa le visage impassible du grand guerrier, qui venait de traverser l'aubergiste de part en part avec sa longue épée.

— Ma question n’était peut-être pas suffisamment claire, remarqua le colosse calmement, comme si la situation était tout à fait ordinaire. J’ai demandé « où ils étaient », pas « s’ils étaient là ». Il doit bien y avoir quelqu’un de plus coopératif ici ? lâcha-t-il en regardant les autres villageois.

Mikël cessa de respirer lorsqu'il vit cet œil unique qui tombait sur lui. Il temblait sans doute comme une feuille ! Le guerrier retira sa lame d’un geste brusque et l’aubergiste se laissa tomber à genoux, les mains plaquées sur la plaie béante. Il semblait totalement perdu. L'assistance était totalement médusés et personne ne bougeait. L'ambiance festive avait laissé place à un froid glacial.

— Vraiment ? Personne ? reprit le géant après un court instant. Allons, je vous encourage vivement à vous montrer plus loquaces, sinon...

Il leva la poignée de son épée à deux mains et pointa la lame vers le bas. Brutalement, il frappa à l'arrière du cou du commerçant affaissé devant lui. La lame pénétra profondément le buste, n’émergeant qu’au bas du ventre. Lorsque le guerrier eut dégagé son arme, la victime bascula en avant sans émettre ne serait-ce qu’un gargouillis. Une flaque de sang ne tarda pas à s’étendre autour du cadavre.

Mikël fit un pas en arrière, horrifié. Un hurlement retentit plus haut dans la rue et il se tourna pour découvrir Mathilda, la femme de l’aubergiste, qui était sans doute venue voir où en était son mari. Elle se précipita vers le corps sans vie, se pencha sur lui puis s'y agrippa en cherchant à le faire basculer sur le dos. L'idée de l'aider effleura à peine Mikël qu'un nain s'était dégagé des rangs des visiteurs. Ce dernier se porta rapidement jusqu'à Mathilda et, d’un geste ample de sa hache, détacha sa tête des épaules. .

Les yeux du jeune homme s'exorbitèrent et il sentit un liquide chaud se déverser dans ses braies.  

— Trop grosse et bruyante, commenta le nain d'une voix neutre en se tournant vers celui qui semblait être son chef.

Le balafré haussa les épaules et reporta son attention sur les fêtards apeurés.

— Il… Le marchand nain... Il est barti... parti à l’aub… l’auberge, s'entendit bredouiller Mikël. 

Il était désormais le plus proche des étrangers.

— Encore cette auberge. Très bien, vous voilà plus raisonnables, commenta le colosse d'une voix plus douce. Où est-ce ?

— C’est la maison à l’angle, là-bas, « Au bon vin » qu’elle s’appelle… Pitié, n’nous faites pas d’mal !

Mikël n'avait jamais eu aussi peur. Tout ce qu'il voulait c'est que ces brutes se dépêchent d'aller chercher les nains, qu'il puisse filer chez lui. Jamais plus il ne participerai à ces fêtes de villages !

Le guerrier regarda dans la direction indiquée par le jeune homme, puis se pencha sur l'oreille de l'un de ses hommes. Sa voix ne fut qu'un murmure, mais Mikël avait toujours eu une ouïe remarquable ! 

— Tuez-les.

***

Darek jouait tranquillement aux cartes avec deux villageois dans la salle principale de l'auberge. Lorsque la femme du propriétaire des lieux poussa un cri d'horreur à l’extérieur, il ne manqua pas de l’entendre.

— Qu'est-ce que c'était ? s'étonna-t-il. 

Les nuits étaient calmes à Châtaigne et les instruments de musique s'étaient tu depuis longtemps. 

— On aurait dit la voix de Mathilda... reconnu l'un de ses compagnons de jeu, en fronçant les sourcils.

Le nain se leva et se dirigea, sans précipitation, vers la porte de l’établissement. Lorsqu'il l'eut franchie il marqua un temps d'arrêt pour que ses yeux s’habituent à la faible luminosité. Lorsqu’il distingua la troupe éclairée par le feu, son apathie vola cependant en éclat. Ses deux camarades de jeu l'avaient suivi, il se tourna vers eux.

— Vous savez où est allé Thuran ? les interpella-t-il.

Ils ne répondirent pas tout de suite. Tous deux cherchaient peut-être encore à comprendre ce qu'il se passait et ils étaient bien imbibés. Le nain grimaça et décocha un coup de poing appuyé dans la cuisse du plus proche.

— Hé !

— Thuran ? répéta Darek, insensible aux plaintes de l’homme.

— Je l’ai vu, il était avec d'autres gosses tout à l'heure. Il me semble qu'ils se sont enfermés dans la grange du vieux Clem... intervint le deuxième villageois.

Darek se précipita dehors.

***

Le massacre avait été rapide et efficace, pas un villageois n’avait pu quitter les lieux. Barkel essuyait sa lame sur la chemise de sa victime quand il vit son frère jeter une branche enflammée au pied du châtaignier, là où se trouvait un tas de paille et le reste du tas de bois prévu pour alimenter le feu. La crapule soupira, Surin aimait trop brûler les choses. Il le saisit par l'épaule. 

— T'es con ou quoi ? Il a pas plut depuis une semaine ! lui chuchota-t-il à l'oreille.  

Tous deux se tournèrent vers le chef, mais à la surprise de Barkel ce dernier approuva ce geste d'un bref hochement de tête.

Il a l'intention de trout crâmer ou quoi ? s'étonna-t-il.

Ce n'était pas dans les habitudes de la compagnie. Ils ne faisaient pas toujours des choses très nobles, mais détruire tout un village ?  Le groupe se mit en mouvement et atteignit rapidement l'établissement. Loran, ce crétin qui avait tué la grosse, leva encore sa grande hache. Le bois de la porte céda, les gonds sautèrent.

— On parie combien que ce n’était même pas fermé à clef ? se moqua Barkel en poussant les débris du pied pour entrer.

La grande salle était éclairée par une lanterne, mais déserte.

— Fouillez les chambres ! ordonna le chef derrière lui.

Quelques hommes entrés avec Barkel dégainèrent leurs armes et s'engagèrent dans les escaliers tandis que lui faisait le tour des lieux du regard. Il se demandait où était les réserves de bière.  

— Kevan ! Toi et tes hommes, retournez aux portes de la ville, ordonna le chef à la porte. Assurez-vous que personne ne sort.

Barkel sortit pour voir le jeune blondinet accepter les ordres en tapant du poing sur son torse, un geste qui trahissait son passé dans l'armée régulière. Il n'avait jamais aimé les gars de la compagnie qui avaient fait l'armée, trop rigides.

Kevan se détourna du bâtiment et dévala le chemin menant à la sortie de la ville, suivi par une dizaine d'autres. Le chef se tourna vers ceux qui restaient.

— Vous autres, dispersez-vous. Faites le tour des habitations en petits groupes et tâchez de ne pas faire trop de boucan, au moins dans un premier temps. Si on peut être partis avant l'aube et sans avoir eu à s'occuper de tout le patelin, ce serait mieux. Quand vous trouvez un nain, vous me l’amenez sur le champ. Exécution !

Barkel sourit. Enfin les choses intéressantes commençait ! Il se joignit à la bande qui se dispersait déjà.

— Barkel ! Surin ! s'écria soudain le patron.  

Les deux frères s'immobilisèrent.

— Ouais ? demanda Surin.

— Vous deux, avec moi ! S’ils veulent filer, ils auront besoin de montures. Voyons, que je me souvienne... dans ces bourgades frontalières, les écuries sont toujours…

Barkel soupira. 

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