Chapitre 1 : Châtaigne (4/6)

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Châtaigne étant le premier arrêt sur leur parcours, les meilleures marchandises étaient disponibles pour peu qu’on sache les reconnaître. Les outils agricoles étaient partagés par tous les fermiers de la bourgade, aussi ces derniers n’étaient-il pas pressés de voir le stock des nains. Les objets rares et précieux, comme les magicytes, ne concernaient quant à eux que les représentants des villages, personne d’autre n'ayant les moyens de se les procurer. En revanche, la bataille était rude entre les couturières qui se disputaient les peaux.

Les nains avaient une organisation bien huilée et transformèrent rapidement le chariot en présentoir. Thuran s’efforçait de suivre les demandes de son oncle qui s’égosillait avec une clientèle prête à négocier la plus petite babiole. La matinée avançant, les artisans de Châtaigne vinrent à leur tour fureter dans le stock des nains. Tout le monde se connaissait, le marché était un moment joyeux. À la mi-journée arrivèrent cependant deux hommes qu’il n’avait jamais vus.

Le premier, d’âge mûr, était sec avec des cheveux noirs et épars. Il était vêtu d’une tunique de cuir noir bien travaillée, une tenue inattendue dans ces terres reculées. Son compagnon était plus jeune et Thuran remarqua surtout le blason qui ornait sa tunique : un soleil surmonté d’une couronne.

C’était la première fois que le nain voyait quelqu’un porter ce symbole, mais il en connaissait la signification : il représentait l’Ordre du Créateur, le culte dominant dans les royaumes humains. Son oncle ne montra aucun signe de surprise et accueillit les étranges visiteurs comme n'importe quel client.

— Vous cherchez quelque chose de particulier messieurs ?

Le porteur du blason le dévisagea et répondit avec un rictus dédaigneux.

— Que font des nains ici ? Depuis quand la population locale accepte-elle ces gens ?

Thuran serra les dents devant le ton méprisant de l'homme. Son oncle ne lui avait pas appris grand chose sur le culte du Créateur. Ses connaissances étaient aussi limitées que l'influence de cette religion en terres naines. Il savait cependant que l’idée de la supériorité de l’humanité sur les autres races était prépondérante dans cette croyance. Mais de là à s’adresser à eux avec si peu de respect ? Il était sur le point d'exploser quand son oncle posa une main sur son épaule et lui adressa un bref signe de tête pour lui indiquer de reculer. Darek arbora un sourire plus vrai que nature, mais n'eut pas le temps de leur répondre.

L’autre visiteur, celui avec les beaux vêtements, intervint avant que le marchand n'ait eu à répondre.

— Ces messieurs sont des colporteurs, il en vient chaque année pour nous apporter des marchandises que nous ne pouvons…

— Des marchandises naines ? coupa l’autre.

— Les marchands sudiers ne viennent pas jusqu’à notre modeste bourgade, vous savez ?

— Puis-je savoir à qui j'ai l’honneur ? demanda Darek, profitant du silence momentané du cultiste. Je ne crois pas avoir eu le plaisir de vous rencontrer par le passé messeigneurs ?

Celui qui avait de beaux vêtements lui adressa un fin sourire avant de répondre.

— Nous ne sommes pas des seigneurs ! Je suis le nouvel administrateur de Fort-Loyal, maître Tower. Comme vous le savez sans doute, nous autres sommes nommés pour une durée de dix ans. J'ai donc remplacé maître Harding à l'automne dernier.

— Son mandat est déjà achevé ? Maître Harding va beaucoup manquer aux habitants, assura Darek poliment.

Le coin des lèvres de Thuran se retroussa. Maître Harding était, selon les propres termes de son oncle, « un vieil imbécile imbu de sa personne ». Cet homme n’apportait rien aux habitants de Châtaigne, qui se moquaient de lui dans son dos.

— On m’a informé de vos visites annuelles à mon arrivée. Puis-je vous demander de quelle ville vous êtes originaires ? reprit maître Tower.

— Nous venons de Karolak, de l’autre côté du Col de la Corneille.

L’homme au blason grimaça et reprit la parole en regardant le marchand de haut.

— Si vous commercez sur nos terres, j’imagine que vous versez une taxe ?

— Une taxe ?!

Celle-là, Darek ne semblait pas l’avoir vue venir. Les nains étaient plus habitués à recevoir des remerciements pour leur présence : ils se déplaçaient et ramenaient des marchandises précieuses pour ces bourgades isolées. Payer pour avoir l’autorisation de poser son commerce ? Et puis quoi encore ?

Malgré son expérience, le rouge commençait à monter aux joues du commerçant. L’aubergiste de Châtaigne, qui se tenait à quelques mètres et avait dû suivre la conversation, s’empressa d’intervenir.

— Monseigneur, le marchand Darek a toujours mis un point d’honneur à payer les services qui lui sont rendus dans mon établissements et tous ceux de notre ville. Aussi avons-nous toujours jugé sa participation au bon fonctionnement de Fort-Loyal pleinement satisfaisante !

L’administrateur Tower jeta un regard amusé au marchand tandis que l’autre foudroyait l’aubergiste du sien.

— J’imagine que vous avez raison… admit finalement le porteur du blason. Vous comptez rester longtemps ici ?

— Pas plus de quatre jours, assura Darek.

Ils passaient rarement plus de temps à sur une étape de leur tournée.

— Monseigneur, le soleil est presque à son zénith, nous devrions peut-être préparer l’autel ? intervint l’aubergiste, mettant un terme au silence de plomb tombé sur la place.

— Vous avez raison, concéda le religieux. Il y a des affaires plus importantes. Si vous voulez-bien m’excuser.

Sans un regard de plus pour les nains, il tourna les talons. Avant de lui emboîter le pas, l’aubergiste se tourna cependant vers maître Tower.

— Vous vous souvenez de l’affaire dont je vous ai parlé ?

— Le puits ? Oui, bien sûr. Je m’en charge.

Les nains et l’administrateur regardèrent les deux hommes s’éloigner tandis que les conversations reprenaient autour d’eux.

— Un prêtre ? demanda finalement Darek.

— Pas encore, un initié seulement, cependant dans la région c’est tout comme. Il se fait appeler Monseigneur Danyk, vous feriez aussi bien de l’éviter. L’Ordre du Créateur l’a envoyé faire le tour des bourgs du Gareldor pour propager « la bonne parole » et entretenir les autels. Dans la plupart des cas, il doit surtout les remettre debout ! ajouta-t-il avec en souriant.

Thuran hocha la tête derrière son oncle. Ce culte était réputé puissant et influent dans les royaumes humains, mais ce n'était pas le cas dans les terres frontalières. Les rares habitants de cette région pauvre en ressources ne pouvaient compter que sur leur dur labeur pour survivre. Il n’était pas étonnant que la piété locale soit limitée.

— Il doit partir demain de toute façon, continua maître Tower. Mais il faut apparemment que je règle une affaire avec vous. Les habitants ont prévu d’installer un nouveau puits à l’extérieur de la ville et il paraît que vous deviez…

— La magicyte de terre oui, bien sûr, acquiesça tout de suite le marchand en se tournant vers Thuran. Tu sais où elle est rangée ?

— Oui, le coffret doré, confirma le jeune nain en allant se saisir de l’objet en question.

— Une magicyte mineure de qualité tout à fait satisfaisante, présenta Darek en ouvrant la boîte pour présenter une pierre ocre de la taille d’un pouce. Attention à ne pas la toucher directement, tenez-la avec le tissu.

L’administrateur se saisit délicatement de la gemme et l'exposa aux rayons du soleil. Elle réagit en diffusant une douce lueur couleur safran.

— Avec ça, continua Darek, les habitants viendront sans difficulté à bout de ce rocher qui les bloque depuis plus d’un an. Bien sûr, il vous faudra aussi cet engin, ajouta-il en présentant un objet rangé dans la même boîte.

En apparence, il avait l’apparence d’un moule en métal. Sa taille était tout juste suffisante pour y insérer une pierre de la taille de la magicyte.

— C’est… un détonateur ? devina maître Tower.

— Exactement ! Insérez la pierre dedans, fermez et verrouillez le mécanisme avec le petit levier sur le côté. Après quelques instants, des pics de métal viendront la percer libérant ainsi toute l’énergie d’un coup. Il faut donc lâcher l’ensemble dans le trou aussitôt après l’avoir armé.

Il était possible de briser une magicyte entre ses doigts, elles étaient très friables une fois à l’air libre. Agir ainsi était cependant très déconseillé : dans ces conditions la puissance dégagée, quel que soit l’élément impliqué, blessait ou mutilait son utilisateur. Cette force brute était alors impossible à maîtriser. Des outils spécifiques étaient donc nécessaires pour exploiter le potentiel de ces merveilles de la nature.

— Bien… je suppose que pour une pièce de cette qualité vous ne demanderez pas moins de cinq pièces d’argent ? proposa l’administrateur en fronçant ses sourcils.

— Vous savez fort bien qu’elle vaut quatre fois ce prix ! rétorqua Darek. Dans les royaumes du sud, j'en tirerai encore davantage.

Les filons de magicytes y étaient si rares que leur prix pouvait atteindre des sommets, mais l'administrateur se contenta de sourire.

— Vous avez sans doute raison, nous sommes toutefois plus proches de Karolak que de l'une des capitales royales. De plus, Châtaigne n’est qu’une bourgade isolée qui vit du travail de la terre...

— Quinze pièces, coupa Darek d'un ton ferme.

— Ce serait la moitié du budget qui nous est alloué annuellement par Frerilan ! Nous devons garder de quoi négocier d'autres marchandises vitales. Dix !

Le colporteur fit mine d'hésiter un instant puis fixa à nouveau son client.

— Va pour dix. Mais c'est bien en raison de mon amitié pour les habitants de la ville. Je n'ai presque plus de marge sur cette vente !

Thuran se retint de sourire. Son oncle avait obtenu cette pierre pour trois pièces d'argent seulement, cette transaction leur rapportait à elle seule davantage que tout ce qu'ils vendraient d'autre à Châtaigne.

Chaque royaume ou cité-État frappait sa monnaie, tous avaient cependant en commun d'utiliser trois métaux qui fixaient la valeur de ces pièces : cuivre, argent et or. Dans les terres frontalières, la différence de valeur entre un tallent du Haut-Neck ou un yrok de Karolak était négligée. Les outils agricoles les plus onéreux dont disposait Darek s’écoulaient pour une pièce d’argent, dix représentait une grande somme. Suffisamment pour les nourrir pendant un mois.

— Ravi que cette transaction soit réglée. Je vous proposerai bien de venir boire un verre dans ma demeure ce soir mais... j'héberge ce très cher Danyk.

Maître Tower afficha un air contrit, mais Darek ne prit pas ombrage de la situation.

— Ce sera pour une autre fois !

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