Chapitre 1 : Châtaigne (1/6)

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Thuran sentit un souffle d'air tiède caresser ses courts cheveux bruns.

— Enfin le vent de l’ouest, l’air de la mer ! s’enthousiasma-t-il.

Cela faisait deux semaines que la bise glaciale du nord lui tenait compagnie. Ce vent nouveau portait les douces senteurs des marguerites, pâquerettes et autres violettes qui parsemaient les alentours. Même avec ces rares éclats de végétation, le paysage vallonné restait morne : une terre pauvre, rocailleuse. Même la rivière qui s’écoulait une vingtaine de pas plus bas était d’un ennui mortel. Elle progressait lentement, sans détours.

Comme il laissait son regard errer au hasard, Thuran repéra de petits rongeurs qui gambadaient derrière leur mère ainsi qu’un rapace qui tournoyait, loin dans le ciel. Cette vision lui arracha un petit sourire : les petites créatures innocentes étaient menacées, mais au moins y avait-il un peu de vie.

Il fit claquer les rênes pour encourager les deux mules à avancer. Les bêtes tiraient un attelage modeste. Le chariot n’avait que huit pieds de long et reposait sur un unique essieu reliant deux roues en bois renforcées d’acier. La route n'était qu'un simple sentier mal dégrossi qui secouait le conducteur autant que les marchandises amassées à l’arrière et couvertes d’un simple drap.

Perdre sa concentration pouvait coûter cher sur une aussi mauvaise route. Lorsque l’une des roues rencontra une pierre, elle décolla du sol et la carriole retomba lourdement. La somme d’objets stockée à l’arrière frémit, cependant ce que Thuran craignait le plus c'était d’avoir réveillé son oncle Darek qui, aussi incroyable que ça puisse paraître, était parvenu à s’assoupir au milieu de tout ce fatras.

Il tourna la tête vers lui, s’attarda sur son front marqué par les années, ses cheveux taillés courts et sa barbe soignée poivre et sel. Thuran caressa machinalement sa propre joue. Il enviait la pilosité fournie de son oncle, un fin duvet commençant à peine à apparaître chez lui. Une nouvelle secousse fit vibrer le bois du véhicule et il n'eut pas autant de chance cette fois : Darek ouvrit les yeux en grognant.

— Garde les yeux sur la route !

Le marchand se hissa sur ses jambes et commença à déplacer les diverses marchandises qui le séparaient de son neveu. Même debout, les sacs et babioles entassées lui arrivaient encore à la taille : les deux voyageurs appartenaient au peuple nain.

Nains et hommes n’étaient pas très différents, physiquement parlant. Les premiers avaient des corps plus trapus et des traits bruts : pommettes lourdes, arcades proéminentes, fronts épais et mâchoires saillantes. Leur nez étaient le plus souvent ronds et imposants. Ce qui les caractérisait le mieux étant leur petite taille ; aAdultes, ils culminaient à hauteur de menton des humains.

Thuran avait entendu dire que « Les nains sont des rochers qui ont pris vie ». Leur rude caractère tendait à le confirmer, il n'avait jamais rencontré plus obstiné que les siens. Bien qu'encore jeune et sans mérite, lui-même s'enorgueillissait de cette description.

Darek se hissa à l’avant, prenant place aux côtés de son neveu.

— Où on en est ? Je me suis assoupi longtemps ?

— On a dépassé la frontière je crois… bienvenue dans le Gareldor !

Les terres des hommes. Après la fonte des neiges qui bloquaient les cols, les colporteurs nains prenaient la route du sud. Son oncle étudia le paysage un instant et donna son assentiment.

— On est presque à Châtaigne, tu aurais pu me réveiller plus tôt.

Thuran leva les yeux en l’air et, plutôt que de répondre, s’intéressa aux terres qu’ils laissaient derrière eux. Au loin, dans la brume, il distingua le vaste massif montagneux revendiqué par les Nains des Collines. Les deux marchands s’étaient engagés dans la zone frontalière, bien plus loin se trouvaient les royaumes humains à proprement parler. Mais comme d’habitude, ils n’iraient pas jusque-là.

— Tu n’as jamais songé à visiter les royaumes sudiers un jour ? interrogea-il, pour changer les idées de son oncle.

— Pour quoi faire ? Il y a des nains installés dans les grandes villes, nos marchandises sont trop simples pour les intéresser.

— Il n’y a pas que les affaires dans la vie…

— On ne voyage pas assez à ton goût ?

Thuran soupira, il ne pouvait donner tort à son oncle : ils passaient la moitié de l’année sur les routes. Cela ne l'empêchait cependant pas de demeurer curieux de ces terres lointaines. Darek lui donnait de nombreux livres à lire et le jeune nain y avait découvert des récits faisant mention de terres chaudes où la neige était considérée comme une légende. D’autres parlaient d’une végétation dense et galopante, au point qu’il était impossible d’explorer les forêts sans se dégager un chemin à coup de machettes. Ce qui se trouvait devant eux n’était pas si différent des terres qui l’avaient vu naître, un territoire certes plat mais tout aussi pauvre en végétation et presque aussi froid.

Le Gareldor, les terres frontalières revendiquée mais largement oubliée par les royaumes humains. Seule une petite population d’inflexibles vivait ici, prête à exploiter des sols pauvres et à affronter des hivers longs et rigoureux. Les mauvaises années, les récoltes stockées dans les bourgs peinaient même à subvenir aux besoins jusqu'aux suivantes, au point que les habitants devaient missionner des volontaires pour acheter des provisions dans les provinces plus au sud.

Comme s’il avait suivi le flux des pensées de son neveu, Darek se tourna vers lui.

— Tu te souviens pourquoi ces bourgades ont été construites ?

— Chaque année les mêmes questions… soupira Thuran.

— Tu dois connaître l’histoire pour…

— Oui, oui, je sais !

Le nain regarda à l’horizon, essayant d’apercevoir la première de ces villes. Mais il n’y avait encore rien, une colline en cachait une autre.

— Elles ont été édifiées au cours du dernier millénaire pour des raisons stratégiques, finit-il par réciter à contrecœur. Les royaumes humains ont financé la fortification de ces places-fortes avant de les laisser aux mains de volontaires motivés par l’octroi de petites sommes. Leurs descendants vivent toujours ici.

— Et pour quelle raison les sudiers ont-ils ressenti le besoin d’occuper ces terres ?

Le nain jeta un regard noir à son oncle, mais continua néanmoins.

— À l’époque les relations entre les royaumes du sud et les nains des collines n’étaient pas très bonnes. Les cité-États naines cherchaient à étendre leur influence. Mais ce temps est révolu, ne restent que des fortifications ridicules eu égard à la taille des petites villes qu’elles ceignent.

— Les gardes postés ici ont pour mission principale de veiller à leur entretien, ces enceintes pourraient servir un jour, le corrigea son oncle.

Thuran se retint de sourire. Qui voudrait s’en prendre à ces villes sans richesses ? La population locale ne comportait que paysans et artisans peinant à subvenir à leurs besoins les plus élémentaires. Ces villages frontaliers ne pouvaient se développer, car la terre était aussi aride que le climat : il était rare que leur population dépasse les deux cents âmes.

— Châtaigne ! annonça Darek en tendant le doigt.

Le jeune nain se leva aussitôt de son siège. En équilibre précaire sur le cale-pied, il aperçut de fines traînées de fumée dans le ciel et son cœur bondit. Un visage s’imposa dans son esprit, celui d’une jeune fille brune…

— Quel est le nom officiel de Châtaigne ? demanda Darek d’une voix très sérieuse.

Le sourire qui avait commencé à germer sur les lèvres du jeune nain se figea.

— Fort-Loyal, soupira-t-il.

Le seigneur à l’origine de la fondation du bourg avait choisi ce nom, mais les habitants avaient rebaptisé les lieux « Châtaigne ». Moins pompeux ce nom, inspiré par le grand châtaignier trônant au centre du bourg, convenait mieux à cet endroit paisible.

— Enfin arrivés, j’ai une faim de loup ! enchaîna Thuran en se rasseyant, soucieux de mettre fin à l’interrogatoire stupide de son oncle. Tu aurais quand même pu emmener davantage de provisions. Ce n’est pas comme si tu allais apprendre à chasser à ton âge…

Son aîné réagit en lui frottant énergiquement le haut du crâne.

— T’ai-je si mal élevé ? C’est encore l’influence de ce chenapan de Barik ça, je toucherai un mot à son père quand on rentrera. Mais figure-toi que quand j’étais jeune…

— Tu chassais sûrement les dragosards avec un bout de bois munis d’un silex ?

Cette fois, Thuran n’attendit pas que Darek réagisse et se baissa pour esquiver la correction.

Le dragosard était l’une des pires créatures sauvages de ses terres natales, un reptile très agile qui possédait une double rangée de dents effilées. Certains spécimens atteignaient cinq à six pieds de long. Comme si ça ne suffisait pas leur chair était empoisonnée : une bouchée de leur viande, même carbonisée, provoquait une bonne semaine de coliques.

Le jeune nain en avait fait l’amère expérience, la mauvaise plaisanterie d’un camarade de jeu. Il avait eu la sensation que quelqu'un s'amusait à faire des nœuds dans ses entrailles.

Darek ne put retenir un sourire.

— Hmrph… très bien, quand on sera arrivés vois avec Olivier pour tout ranger dans l’écurie. Et assure-toi que les mules reçoivent bien à manger ce soir, une double portion. C’était une longue route.

— Mais…

Il comprit qu’il s’était fait rouler et n’ajouta rien. Il lui faudrait encore patienter un moment avant de goûter au pain chaud de Châtaigne.

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