1 ~ Myrésim ~

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Au-delà de l'espace, infinis sont les mondes,

Et pourtant dans sa terre, l'Homme désire sa tombe.

Axiome Nagual


Possibilité d'écoute : https://www.youtube.com/watch?v=Gdg5HqX_vZE

 L'océan était calme et le ciel d'un bleu tendre, sur Myrésim, où de délicats nuages ornaient, comme d'habitude, la douceur du paysage. 

 Quelques modestes villes et de nombreux villages recouvraient ce monde. Les pêcheurs étaient nombreux et les chasseurs qui arpentaient forêts, plaines et montagnes ne manquaient pas de gibier.

 L'agriculture, les ressources minières et l'opulence des mers et des océans ravissaient une population simple et chaleureuse dans un paradis estival.

 La paix régnait.

 L'aube pointa du nez et ses splendides couleurs chatoyantes enrobèrent l'âme des Myragosses. Le firmament s'éveillait tandis que les sourires contemplatifs s'extasièrent devant cette éternelle merveille.

 Puis...

 Des lueurs étincelantes percèrent la voûte céleste.

 D'abord surpris, presque tous furent subjugués par la beauté de ces étoiles naissantes, jusqu'à qu'elles deviennent en un clin d'œil une nuée de points incandescents qui envahit le ciel comme autant de lucioles qui devinrent d'effroyables dragons...

 La peur et l'affolement crispèrent les visages. Les cris et les courses éperdues s'emparèrent des corps bouillants d'adrénaline.

 La cascade de feu s'abattit alors.

 Des déflagrations titanesques défigurèrent montagnes, villes et campagnes en un instant. Des cratères immenses fleurissaient par centaines sous l'impact de ces monstres, les forêts incendiées grinçaient de douleur et des arbres ardents volaient et se fendaient en éclats au travers du paysage dévasté par le courroux céleste.

 La terre tremblait en de féroces secousses et s'ouvrit en de béantes fissures, engloutissant le peuple. Des torrents de laves jaillissaient et rentraient des les habitations. Les gens crevaient de chaud, asphyxiaient. Tout était en ébullition.

 Le sol s'enfonça par endroits en de gigantesques abîmes où la lumière mourait dans le sinistre sourire des profondeurs insondables.

 Le monde entier gémissait en convulsions épouvantables, dans une cacophonie défiant toute description.

 Les gens s'enfermaient dans les caves. Couraient vers les monts. D'autres priaient à genoux les mains jointes et les yeux fermés, ou bien debout les yeux écarquillés vers le ciel lacéré, immobiles, fatalistes - avant d'être emportés. Les rares abris anti-sismiques se comblèrent en quelques minutes, et là, moururent de façon souvent bien plus atroce qu'à l'extérieur, les plus malins.

 Les rochers galactiques dardaient les océans qui se soulevaient en de majestueux soubresauts léchant les cieux. Les vagues gigantesques projetaient une myriade de poissons, requins et baleines comme de vulgaires insectes.

 Les humains restés dehors, pris dans les bourrasques fulgurantes des vents toujours plus terribles venaient s'écraser contre les habitations, les arbres et les débris et finissaient en bouilli, apprès avoir errés au gré des courants.

 Des tsunamis extraordinaires filaient dans tous les sens comme autant de murs impitoyables fracassant toute résistance.

 Seuls, peut-être, les volcans colossaux qui naquirent des entrailles de la terre subsisteraient à ces tempêtes et continueraient de vomir inlassablement le sang du monde.

 Les éruptions et le fracas des rochers cosmiques avaient amoncelés des tonnes de poussières et de cendres dans le ciel, en un voile enténébré qui enveloppait lentement mais inexorablement Myrésim, pour la recouvrir d'obscurité jusqu'à dévorer la dernière lueur.

 Les éclairs zébrèrent alors les cieux tandis que le linceul déréglait davantage le climat. Le tonnerre gronda et la foudre s'abattit en tout point du globe, flagellant la peau amère de l'astre tourmenté.

 Sa fin... sans l'ombre d'un doute, songea Aaron, sidéré, et le cœur dévasté par cette vision.

 Comment cela avait pu se produire hors de toute prévision ? La Grande Maison de Myragos voyait son fief anéanti, et ses dévoués presque tous morts... le peuple... les Myragosses... qu'il aimait tant... éradiqués si vite.

 Tous morts... enfin presque... rectifia-t-il mentalement, hagard et lugubre, depuis la salle des commandes au devant du vaisseau-mère flottant dans le vide intersidéral. Il n'avait pas besoin des écrans multiples pour contempler le désastre : les parois transparentes lui offraient le luxe d'observer l'irréversible catastrophe.

 Au crépuscule, Aaron avait été brusquement réveillé par Thalès Centurion, son Maître d'Armes.

 — Mon Prince ! avait-il crié en défonçant sa porte dans le palais Mâyä, d'un coup de pied puis en le secouant vigoureusement dans son lit. Alerte Magellan! Vous avez sept minutes pour descendre au Somnium ! Prenez le nécessaire et courez !

 Thalès était un grand personnage, imposant, même si âgé, et à la peau comme du cuir. Le regard souvent sévère, il ne riait jamais durant l'entraînement ni dans les situations d'urgence. Trêves de plaisanteries ! Ou tu maudiras ta faiblesse le jour venu quand tu affronteras la mort ! avait tendance à aboyer le l'Assassin réputé quand le jeune Prince se déconcentrait.

 — Sept minutes ?! s'était écrié Aaron livide, la sueur coulant sur son nez rectiligne.

 Le Prince se releva brusquement, mais resta assis, le regard dans le vide, incrédule il cherchait ses pensées. Alerte Magellan ?! C'est la fin... du monde ?!

 Thalès attendit deux battements de cœur avant de l'attraper par le bras et de le mettre sur pied avec brutalité.

 — C'est la fin de Myrésim ! Du nerf ou c'est notre fin à tous ! le réprimanda-t-il rageusement.

 Sans plus attendre Aaron s'empara de sa dague seigneuriale à lame éjectable, puis fourra dans son sac à dos sa bourse et des reliques, avant de suivre Thalès dans le dédale de couloirs - en jogging et torse nu : il aurait tout l'essentiel une fois à bord.

 Trente secondes plus tard, ils longaient le couloir du Palais de Zun tandis que l'alarme stridente retentissait et qu'une voix intimait aux personnes présentes de se rendre au Somnium... tout en faisant le décompte du décollage - six minutes vingt-sept secondes... vingt-six secondes...

 — Où est ma famille ?! hurla le Prince qui tentait de rattraper Thalès en courant entre les cris affolés des gens cherchant leurs proches.

 — Ils n'arriveront pas à temps ! Avec de la chance ils se cacheront dans un abri antiatomique, s'il tient le coup... ou ils mourront sans souffrir ! Cours ! Il faut que j'aille chercher les Officiels! (Il vira alors à gauche sans lui accorder un regard.)

Alerte Magellan... L'autre monde... Magellan la cruelle... On va devoir survivre là-bas...

 Depuis les hauteurs cosmiques, Aaron, élancé et athlétique, semblait rêvasser, sombre, en observant les astéroïdes tirailler Myrésim... sa planète. Elle paraissait si petite et fragile à cet instant... Le regard embué et l'esprit atterré, il observait sa terre natale se crevasser en taches sombres qui repeignaient le décor.

Pourquoi je n'aperçois les rochers qu'une fois entrés dans l'atmosphère ?! songea le Prince, horrifié par l'ampleur de cette constatation.

 Il se passa une main dans les cheveux frisés d'un brun profond, et se massa le crâne, assailli de questions et d'émotions qui le tourmentaient, après avoir regardé avec ahurissement, la destruction qui semblait s'éterniser.

 — Mon Prince...

 C'était Ektor, le pilote et capitaine du Somnium qui attendait des ordres. Un bon chef et un guerrier impitoyable au visage carré

 Aaron consentit enfin à sortir de son débat mental.

 — Capitaine, je veux des images de tous les points de vue de ces rocs ! Choisissez une poignée d'hommes et qu'ils utilisent la flottille de reconnaissance pour les encercler et prendre des relevés !

 — Affirmatif ! lança Ektor en se retournant vers les machines imposantes au centre de la pièce immense, puis il adressa ses ordres par haut-parleurs.

Un hasard ? Une coïncidence ? Une attaque ? Une vengeance ? Une Punition Divine ? Impossible ! s'insurgea en pensée le jeune Prince.

 Prenant la tête entre ses mains, il ne savait plus que faire, que penser. Était-ce raisonnable de s'approcher de ces titans ? Pouvait-il se permettre de perdre du temps en orbite ? S'ils se faisaient attaquer maintenant c'était la fin... Seul le Somnium et deux vaisseaux Porte-escadron avaient pu fuir à temps.

 Ses yeux noisettes s'agitaient en tous sens, désespérés.

Qu'allaient-ils devenir ? Comment assumerait-il la responsabilité qui lui incombait avec son titre ? Était-ce la fin de la Maison de Myragos ?

 Et, tournant le dos à l'équipage affairé aux tâches, l'adrénaline toujours vive, mais un peu atténuée, il laissa enfin libre cours aux tourments de son âme.

 Les larmes coulèrent en cascades.

 Son esprit perdu dans le vide, vagabondait dans l'espace sidéral, qui lui sembla aussi désolé que l'horizon à la noirceur impénétrable de l'univers sans fin, dans lequel ils s'engouffraient alors.

Les quelques survivants du Somnium, doivent se sentir comme moi...

 Loin du monde annihilé qui ne ressemblait plus qu'à une étincelle dans un royaume d'obscurité - un symbole d'espoir ? - les Myragosses connurent pour la première fois, ce deuil terriblement singulier.

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