Chapitre 9

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Je ne savais pas depuis combien de temps j’étais enfermé, mais j’avais fini par m’endormir sur le sol poisseux. La journée avait été longue et j’étais épuisée par ma crise. Je n’en avais pas fait pendant six ans et voilà que j’en avais fait deux en à peine une semaine. Des bruits de pas me réveillèrent. Je me redressais et une lumière m’aveugla. Je dus mettre ma main devant mes yeux. J’entendis ensuite le déclic du verrou de la grille. Des bras m’entourèrent les épaules et je pus sentir le parfum de cerise d’Emma.

— Vous n’avez rien ? me demanda-t-elle de sa voix réconfortante.

— J’ai froid, lui répondis-je si bas.


Elle enleva son pull et le mit sur mes épaules. C’est seulement là que je la vis enfin. Je n’étais plus aveuglé par la lumière de sa lampe torche.


— Tu savais ? demandais-je en relevant la tête

— Oui, enchaîna Emma en baissant la tête.

— Pourquoi tu ne m’as rien dit ! J’aurais pu faire quelque chose pour l’en empêcher ! m’exclamais-je en me relevant.


L’Emma que je connaissais n’aurait jamais tourné le dos à quelqu’un en danger. Pourtant, elle savait ce qu’il s’était passé dans ce sous-sol et elle n’avait rien fait. Était-ce à cause de ma mère ? Est-ce à cause de ce qu’elle a fait à cette fille que personne n’osait la défier ?


— Je vous l’ai déjà dit, Mademoiselle. Vous n’étiez pas prête à l’entendre. Et même si vous aviez su, vous n’auriez rien pu faire, comme n’importe qui d’autre.

— Elle allait la tuer, Emma ! Tu savais et tu n’as rien fait !

— De qui parlez-vous ?

— De moi, intervint celle avec qui j’étais enfermée.


Emma se retourna en direction de la fille qui était avec moi. Je ne vis pas son expression quand elle la vit, mais je compris rapidement qu’elle la connaissait.


— Océane Luisard, ajouta Emma, je vous croyais morte depuis un moment.

— En personne et bien vivante.

— Vous vous connaissiez ? demandais-je alors.

— Juste de nom.


Derrière Emma, j’entendis des bruits de pas. Quand je vis ma mère descendre, Océane se réfugia au fond de la cellule tandis que je restais figée sur place. Emma se plaça entre nous.


— Emma, tu veux bien nous laisser ?

— Il en est hors de question. C’est fini, vous ne leur ferez plus jamais de mal.

— Ce n’était pas mon intention. Reste si tu veux, ça met égale. Il faut que je parle à ma fille.


Emma se tourna vers moi, attendant que je réagisse. Les yeux toujours larmoyants, j’avançais vers ma mère. Ma bouche était pâteuse, j’étais terrifiée mais je faisais mine d’avoir confiance.


— Je vous écoute.

— Je…je suis désolée ma grande. Ton père avait raison.

— Comme si j’allais vous croire.

— Mademoiselle Luisard, vous êtes libre. Prenez une douche, soignez vos blessures et rentrez chez vous.


Sans nous adresser le moindre regard, elle remonta. Océane me regarda, me sourit légèrement avant de se relever. Emma aida Océane à marcher jusqu’à ma chambre et je les suivis. Je resserrais mes bras autour de ma poitrine, regardant mes pieds. Je ne voulais plus recroiser ma mère, ni personne d’autre. Une fois arriver dans ma chambre, je remarquais que le soleil commençait seulement à se lever. Mon ventre se mit à gargouiller à la vue du plateau-repas sur le bureau. J’avais faim, mais en même temps, toute nourriture me répugnait. Océane, quant à elle, s’installa au bureau pour manger dès son arrivée. Depuis quand ne s’était-elle pas nourrit à sa faim ?


— Emma ? l’interpellais-je

— Oui, mademoiselle ?

— Pendant combien de temps… ai-je été enfermée ?

— Une journée entière.


Un frisson parcourut mes bras et je m’enfermais aussitôt dans la salle de bain pour prendre une douche. Je voulais me débarrasser de cette robe qui collait à ma peau. Me débarrasser de tout le sang et de la poussière qui s’était collée à moi. Quand j’en sortis enfin, les cheveux humides et dans une nouvelle robe, je m’assis sur le lit sans accorder le moindre regard, ni à Emma ni à Océane.

Une heure après, Océane et Emma sortirent de la salle de bain. Océane avait pu prendre une douche et ses plaies avaient été soignées. Ses longs cheveux blonds avaient retrouvé leur couleur d’origine et faisaient ressortir ses yeux d’un bleu clair incroyable. Elle était plus grande que moi, un mètre quatre-vingt-cinq environ. Elle portait une tenue composée d’un tee-shirt et d’un pantalon qu’Emma lui avait rapporté. Elle était vraiment magnifique. Quand je croisais son regard, je détournais les yeux en rougissant.


— Je suppose que tu veux rentrer chez toi maintenant ? la questionnais-je en regardant le sol.

— Je peux rester quelque heure de plus, tu as l’air d’en avoir besoin. Mon frère attendra.

— Merci. Emma ? Est-ce que c’est possible que tu nous prépares le repas de ce midi à emporter ? Il fait beau et j’aimerais en profiter pour être partout sauf à l’intérieur.

— Bien sûr, je vous prépare ça. Mais manger votre petit déjeuner.

— Je n’ai pas faim.


Quand Emma quitta ma chambre à son tour, un silence gênant s’installa. Elle s’assit sur la chaise de mon bureau et semblait vouloir me dire quelque chose sans y parvenir. Encore perturbée par ce qu’il venait de se passer, je regardais mes doigts tout en jouant avec. La sensation d’oppression, d’étouffement était toujours là, même si beaucoup moins présent


— Tu aimerais discuter d’un sujet en particulier ? m’interrogea-t-elle.

— Je…je ne sais pas.


De quoi pouvais-je bien parler avec une fille qui avait vécu enfermée pendant plus d’un an, une fille qui était passé proche de la mort, à cause de ma mère. Hormis Emma, qui avait fait le premier pas, je ne connaissais rien aux relations humaines. Que devais-je dire ? Comment engager une conversation ? Avais-je un langage particulier à tenir en présence de cette fille ?


— Je vais commencer alors.


Océane avait seulement un an de plus que moi. Elle vivait seule depuis trois ans avec son frère, depuis que ses parents avaient disparu, sans doute exécutés par ma mère selon elle. Mais ça faisait déjà un an qu’elle était enfermée dans les cachots du château. Elle avait commencé à faire des études d’Histoire, mais avait dû arrêter pour s’occuper de son frère, Nathan. Malgré son jeune âge, dès ses dix-huit ans, les habitants de sa ville lui avaient demandé d’être leur chef. Quand elle évoquait ses parents, je sentais qu’ils lui manquaient, pourtant elle ne pleurait pas. Même si elle ne le disait pas clairement, je savais que sa relation avec ses parents était totalement différente de ma relation avec ma mère. Rien qu’en la regardant, je la savais plus forte que moi. Elle au moins, avait dû connaitre la vraie définition d’une famille aimante. Des parents qui s’inquiète, qui font des cadeaux, qui disent je t’aime. Et non pas une mère qui bât sa fille, qui l’enferme pour qu’elle lui obéisse. Elle avait eu les parents que j’avais toujours rêver d’avoir.


— Le pire c’est que je ne sais même ce qui leur est arrivé. L’armée Impériale est venue les arrêter il y a trois ans et on ne les a plus jamais revues.

— Je n’ai jamais connu mon père, avouais-je subitement. Je ne sais même pas s’il est mort ou s’il nous a abandonnés.

— L’empereur Léo n’aurait jamais abandonné l’Empire ! Comme toi, il est né au sein de la famille Impériale contrairement à ta mère.

— L’empereur Léo ? C’est comme ça qu’il s’appelle ?

Le fait de parler de mon père me donnait envie d’en savoir plus. Comme quand ma mère s’était mise à parler de lui.

— Oui. C’était un grand empereur avant qu’il ne disparaisse subitement, peu de temps après ta naissance.

— Qu’est-ce que tu sais sur lui ? Sur sa disparition ?

— La même chose que tout le monde. Il a épousé ta mère qui était avide de pouvoir. On ne sait pas si ta mère là tuée ou si elle l’a exilé loin comme sa propre famille. Je ne peux t’aider plus malheureusement.


Décidément, ma mère était encore en cause dans la disparition de mon père. Qu’est-ce qu’elle avait bien pu lui faire ? Finalement, qu’importe le sujet, ma mère entrait toujours en ligne de compte. Elle semblait être le problème à absolument toute mes questions.


— Tu m’aides déjà beaucoup. Je ne savais même pas comment il s’appelait. Ma mère ne parle jamais de lui.

— Je peux répondre à pas mal de tes questions, tu sais. Il te suffit de me demander.

— J’en ai tellement, c’est vrai, mais j’ai peur de la vérité, avouais-je. J’ai peur d’apprendre que tu n’es qu’une victime de ma mère parmi tandis d’autre. Que le monde est aussi dangereux que ma mère me l’a dit, mais que c’est à cause d’elle.


Plus j’en apprenais, plus je savais que la prochaine révélation serait difficile à entendre. J’avais peur de découvrir un jour qu’elle avait tué plus de personnes que je ne pouvais l’imaginer.


— Je suis désolée Elena. Je t’apprécie vraiment, pour qui tu es, même si on se connaît depuis peu et je ne peux imaginer tout ce que tu as dû vivre avec une mère pareille. Depuis nos villages, tout ce qu’on voyait c’était une princesse qui vivait sur l’argent de tout un Empire. Une princesse gâtée par sa mère autoritaire.

— Comment vous en vouloir ? Elle a réussi à me convaincre qu’elle me gardait enfermée au château pour ma sécurité.


Je n’arrivais moi-même pas à aimer la personne faible et fragile que j’étais. Je n’arrivais pas à comprendre comme j’avais pu me faire manipuler ainsi par ma mère, ni comment j’avais pu être aussi aveugle.


— Elle n’a pas tout à fait tort. Je dois t’avouer que beaucoup de monde attendent que tu prennes la place de ta mère, mais beaucoup plus encore ne te font pas confiance et veulent autant ta mort que la sienne. Mais ça, c’est parce qu’ils ne te connaissent pas.

— Tu crois que j’en serais capable ? De prendre sa place ?

— Ce sera compliqué, c’est sûr, mais j’en suis persuadée. Et puis avec un peu d’aide et de la confiance en soit, rien n’est impossible.


Océane était-elle celle que j’avais si longtemps attendu ? Celle qui allait pouvoir m’aider à me libérer de ma mère mais surtout à comprendre pourquoi elle m’avait menti toute ses années. Elle me sourit tandis que je regardais à nouveau mes doigts. Il me fallait du temps pour assimiler ce qu’il s’était passer. Ayant connu ma mère toute ma vie, je n’arrivais pas à croire qu’elle soit si détestable que ça. Je restais convaincue que quelque part au fond d’elle-même, il y avait une bien meilleure personne. Comme la mère que j’avais connue durant quelques heures, celle qui m’avait proposé un pique-nique. Mais en même temps, j’avais une multitude d’exemples que je ne pouvais nier, confirmant les propos d’Océane. Que ce soit mon couvre-feu, les gardes qui me surveillaient en permanences, mon isolement et mon interdiction de sortir du château, la mystérieuse disparition de mon père, mais surtout ce que j’avais vu dans les cachots. Pourtant, l’idée de prendre la place de ma mère ne me plaisait pas. Je ne pouvais pas être capable de m’asseoir sur un trône en ne sachant rien du territoire que je devais gouverner mais surtout, sans savoir commencer régner.

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