L'Escorte d'Antonius

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— Pas si vite, Fonceur, nous avons tout notre temps... enfin non, pas tellement, mais les autres sont de toute façon trop lents, il faut bien qu'on s'adapte.

Comme la plupart des chevaliers, Eadrom parlait souvent à son destrier...

Les autres en questions trottinaient à une quinzaine de mètres derrière lui, un barde gnome nommé Fradj et Noah, un moine-combattant... encore plus loin suivaient le halfelin Milo Vertbouteille et un second moine, portant une capuche. Les deux moines étaient à cheval, Fradj était monté sur un âne tandis que Milo chevauchait un chien de selle, des animaux adaptés à leur taille.

Eadrom avait accepté cette mission parce qu'il avait besoin d'argent, que les risques qu'il prenait faisaient partie de son métier et que protéger une personne poursuivie par un assassin est une mission "honorable"... mais il était beaucoup moins sûr des motivations de ses compagnons de voyage. Milo le halfelin rêvait de devenir magicien. Archibald qu'il avait rencontré dans une taverne quelques semaines plus tôt lui avait promis d'intercéder en sa faveur auprès de Sylvestre pour qu'il le prenne comme apprenti. Fradj était un ami de Milo, il était prêt à s'engager dans n'importe quelle aventure pour avoir l'occasion d'assister à une épopée qu'il pourrait retranscrire, pour la gloire des participants, et aussi pour la sienne. Noah avait commencé une carrière de moine-combattant suite à l'assassinat de sa famille par un sorcier noir, il acceptait toutes les missions susceptibles d'améliorer ses talents de combattants jusqu'au jour où il serait capable de retrouver ce sorcier. Quant au second moine, il s'agissait bien entendu d'Antonius.

— Et bien mes amis, fit Eadrom, si nous continuons à cette allure là, nous n'aurons plus à nous soucier d'éventuels poursuivants... car nous seront morts de vieillesse avant la prochaine étape.

— Vous en parlez à votre aise, monsieur le chevalier, mais vous montez un cheval de guerre, dressé pour charger, alors que nous n'avons que de pauvres bidets...

Eadrom ne se donna pas la peine de se retourner pour identifier l'insolent qui s'adressait ainsi à lui. Il avait fort bien reconnu la voix d'Antonius.

— À vous entendre messire l'acolyte, dit-il, on voit bien que vous n'y connaissez rien aux chevaux. Les destriers ne sont pas plus rapides que les roncins, ils sont seulement entrainés à porter de plus lourdes charges. Et l'armure que je porte en est une, je peux vous l'assurer. Tenez-vous droit sur votre selle, donnez de petits coups de genoux dans les flancs pour avancer plus vite, ne vous crispez pas sur les rênes et vous me dépasserez sans difficultés. Je ne dis pas cela pour vous accabler mais parce que votre cheval que vous estimez si peu vous sauvera peut-être la vie si nous faisons une mauvaise rencontre.

— Le mien aussi porte un lourde charge, geignit encore Antonius, je ne sais pas à quoi sert ce mannequin de bois, mais il pèse au moins cent livres et c'est moi qui doit le trimballer...

— C'est parce que vous êtes un simple moine-servant et moi un moine-combattant, répliqua Noah, il serait tout à fait anormal que je le porte moi-même. Du reste, j'ai besoin de ce mannequin pour m'entrainer à porter mes coups et à endurcir mes muscles, cela fait partie de l'entrainement de base des moines du Dragon Terrassé. Cela aussi vous sauvera peut-être la vie.

Antonius n'osa rien répondre, Eadrom sourit intérieurement en pensant au contraste entre ce mage gémissant et ses ainés qui n'hésitaient pas à se moquer et à menacer ouvertement les gardes de la cité. Peut-être Antonius sera-t-il comme eux dans quelques années.

— Pour ce qui est de la vitesse, intervint Milo, je n'ai pas à m'en faire... les chiens de selles sont capables de tenir des pointes de vitesse à faire pâlir de jalousie les meilleurs cavaliers. La seule personne pour qui j'ai quelques inquiétude, c'est Fradj et son âne.

— Vraiment ? fit l'intéressé. Et bien je peux vous assurer que je n'ai absolument rien à craindre. Si d'aventure un assassin se présente, vous prendrez la fuite, il vous poursuivra et je pourrai tout à mon aise composer une ballade évoquant la manière héroïque dont vous en triompherez...

— Sauf s'il décide de ne laisser aucun témoin, répondit sournoisement Milo.

— Et si on parlait d'autre chose ? Demanda Antonius.

— J'ai bien peur, répondit Eadrom, que le sujet soit impossible à éviter dans les circonstances présentes... regardez donc ce qui arrive. »

Un cavalier vêtu de noir venait d'apparaitre devant la compagnie. Son visage était dissimulé par une cagoule et il tenait à la main un long sabre recourbé. Visiblement, il attendait la compagnie depuis un certain temps. Et il ne se cachait même pas...

— Milo, ton arbalète ! Noah, avec moi !

Les deux cavaliers, l'assassin et le chevalier, se ruèrent l'un contre l'autre. Sûr de son coup, Eadrom leva son épée et porta un violent coup de taille qui aurait décapité n'importe quel adversaire dans un combat singulier et loyal. Mais l'assassin esquiva au dernier moment, poursuivi sa route et porta son attaque contre Noah, qui ne s'attendait absolument pas à être pris pour cible. Le coup déséquilibra le moine qui chuta sur le sol tandis que le carreau d'arbalète de Milo se perdait dans les arbres. Ses deux premiers adversaires écartés, l'assassin chercha sa victime du regard : il n'avait plus en face de lui que Milo, en train de recharger son arbalète, Fradj qui le regardait stupéfait avec encore sa mandoline dans les mains et un cheval sans cavalier... l'assassin n'avait guère le temps de fouiller les sous-bois, il se doutait bien que le chevalier avait déjà fait demi-tour et qu'il n'aurait sans doute pas l'avantage dans un combat prolongé. Il passa en trombe entre le gnome et le halfelin et disparut au détour du chemin.

— Personne n'est blessé ? demanda Eadrom.

Noah s'était relevé, la lame de l'assassin l'avait à peine frôlé et déchiré le manche de sa robe ; ni Milo ni Fradj n'étaient blessés. Antonius mit un peu plus de temps à sortir de sa cachette, terrorisé par cette rencontre.

— Il va revenir, fit-il avec inquiétude, on ferait mieux de filer en vitesse...

— Filer, c'est facile à dire, répondit Milo, mais maintenant qu'il est derrière nous, on ne peut pas retourner vers Brocéliande, on peut juste continuer tout droit... et il nous retombera dessus au plus mauvais moment.

— Ce qui est inquiétant, ajouta Eadrom, c'est qu'il nous attendait... comme s'il connaissait à l'avance notre itinéraire. Nous n'en avons pourtant parlé à personne.

— Oui, quelqu'un est blessé, répondit Noah. Pour le cas ou vous auriez envie de le savoir, moi je suis blessé, je n'arrive pas à plier la jambe, je ne sais pas si elle est cassée...

— "Dans ce premier combat, ils en prirent plein la gueule,
dès lors ils prirent la fuite, devant un homme seul", fredonna Fradj...
Ne faites pas attention à moi, j'accorde mon instrument.

— Votre jambe n'est pas cassée, fit Eadrom. Si elle l'était, vous seriez encore au sol à vous tordre de douleur. Mais vous devrez faire attention et vous ménager pendant les prochains jours.

— et s'il y a une nouvelle attaque ?

Eadrom soupira

— On essayera de l'éviter,

Mais tous savaient que ce serait très difficile.

La compagnie poursuivit sa route, guettant chaque buisson et tendant l'oreille à chaque pas, mais l'assassin ne fit aucune nouvelle tentative… pourtant, il était certainement sur leurs traces : il n'aurait pas pu les perdre en si peu de temps.

Au crépuscule, ils aperçurent un petit chariot bâché sur le côté de la route. Son propriétaire, un gnome en redingote jaune se jeta sur la route de la compagnie dès qu'il l'aperçut.

— Messeigneurs, cria-t-il, venez à mon secours je vous en conjure. Mon chariot a heurté une grosse pierre et j'ai cassé une roue… j'en ai une de réserve bien sûr, mais je n'arriverai jamais à la changer tout seul. Il faut pourtant que je répare si je veux arriver au prochain village avant la nuit. On prétend que la forêt est dangereuse et qu'il y a des loups et des brigands.

Sans attendre la réaction de ses compagnons, Milo descendit de son chien et se dirigea vers le chariot. Une des roues était en effet cassée et un levier était en place pour soulever le chariot.

— Bien sûr que nous allons vous aider... ce serait vraiment injuste de ne pas le faire... ah, je crois que ce serait tout de même plus facile si j'étais beaucoup plus grand et beaucoup plus fort...

— Je suppose que nous n'avons pas le choix, soupira Eadrom en descendant de cheval. Mais si j'ai bien estimé les distances, nous sommes encore loin du prochain village, même si votre chariot était réparé, vous n'y arriveriez pas avant la nuit.

— Il n'y arrivera pas avec son chariot, ajouta Fradj, mais nous pouvons encore y arriver si nous nous dépêchons, je vous rappelle tout de même qu'il y a un assassin derrière nous et qu'il sera là d'une minute à l'autre.

— Un QUOI ? S'exclama le gnome en redingote.

L'intervention de Fradj ne manquait pas d'un certain bon sens. Si l'assassin les suivait effectivement, la nuit serait pour lui une bonne occasion de frapper et ils seraient certainement plus à l'abri dans une chambre fermée par un solide verrou qu'au bord de la route... mais Milo ne semblait pas décidé à repartir avant d'avoir secouru le gnome.

— Il ne sera pas dit qu'un chevalier Iontach aura laissé un voyageur à la merci de brigands en ne songeant qu'à son seul intérêt messire Fradj. Rassurez-vous messire gnome, ce que notre ami désigne sous le terme pompeux d'assassin n'est qu'un ruffian que nous avons mis en fuite.

— Mais personne ne le dira, répondit Fradj. Moi en tout cas, je n'en parlerai à personne.

— Monsieur l'acolyte, poursuivit Eadrom, venez donc nous aider, pendant que je soulèverai le chariot, vous allez changer les roues. Ce sera facile, vous êtes grand et elles ne sont pas trop lourdes.

— Je ne sais comment vous remercier, reprit le gnome. Sans vous, je serais vraiment… pourquoi l'autre ne vous aide-t-il pas ? Il a fait le voeu de ne pas travailler ?

— Non messire gnome, répliqua Noah. J'ai fait le voeu de ménager ma jambe foulée jusqu'à ce qu'elle soit à nouveau en mesure de botter les fesses des importuns.

— Ne faites pas attention, intervint Milo. Il a fait une mauvaise chute en nous défendant contre un brigand et il doit éviter les efforts violents... et il en est le premier désolé, c'est ce qui explique sa mauvaise humeur.

— Oh, une jambe foulée, fit le gnome. Et bien on peut dire que vous avez de la chance d'être tombé sur ma route. Il se trouve que je suis le célèbre professeur Flasque, Théodule Flasque pour vous servir, mes potions curatives et mes onguents réparateurs sont réputés dans tous les royaumes bretons... et j'ai ici même une crème qui fera disparaître votre foulure, comme par magie.

Sitôt dit, sitôt fait, le gnome s'occupa de la jambe de Noah pendant que le reste de la compagnie s'occupait de son chariot, travail qui était à peine terminé lorsque la nuit arriva.

L'assassin observa le chariot et la compagnie qui s'agitait autour jusqu'à ce que la nuit tombe et que quelqu'un commence à allumer un feu. Pendant quelques minutes, il se demanda si ce feu n'était pas une ruse pour s'esquiver en douce dans l'obscurité, mais il se rendit vite compte qu'il n'en était rien... la compagnie s'installait bel et bien pour la nuit, avec deux personnes en sentinelle.

Il se mit rapidement à réfléchir : ses adversaires étaient cinq, l'un d'eux était sa cible et resterait certainement hors de portée, un autre était blessé, ça ne laissait que trois personnes pour se relayer pendant la nuit pour monter la garde. Inutile d'être un génie pour deviner dans quel état de fatigue ils seraient le lendemain Et c'était très bien ainsi, car lui-même serait en pleine forme. Il s'enroula dans sa cape à moins de cent mètres de sa future victime et dormit du sommeil du juste.

Au petit matin, la compagnie, escortant toujours le gnome en redingote jaune, se remit en route. Elle arriva bientôt à un petit village où Théodule avait prévu de faire un arrêt pour faire profiter ses habitants de son incroyable talent.

En moins d'une demi-journée, Milo et Théodule étaient devenus d'excellents amis. Milo était passionné par tout ce qui touchait à la magie, la sorcellerie et l'alchimie et il ne manquait pas une occasion d'assommer les mages avec ses questions, Théodule pour sa part était très fier de ses talents d'alchimiste et prenait un grand plaisir à étaler sa science devant un public conquis là où d'autres magiciens auraient pris la fuite. Théodule ayant un itinéraire fort proche de celui de la compagnie, il fut décidé, sur insistance de Milo, de voyager avec lui. Les connaissances du gnomes en herboristerie, ainsi que sa prodigieuse cargaison de philtres enchantés pourraient se révéler précieux pour la suite du voyage. Théodule, de son côté, appréciait la compagnie dont la force pourrait lui épargner bien des coups dur.

Théodule arrêta son chariot sur la place du village et installa une estrade pour haranguer les habitants.

— Oyez, oyez bonnes gens, jouvencelles, lavandières et bourgeois, je suis le célèbre professeur Flasque, maître herboriste dans le peuple des gnomes et formé au noble art de l'alchimie auprès des plus grands thaumaturges de Brocéliande.

— Un thaumaturge, ricana Fradj dans l'oreille de Milo, c'est un magicien passé maître dans l'art de faire voler les tomates... et j'ai l'impression que notre ami est très doué pour cela.

Mais contrairement aux craintes ou aux espoirs du barde, aucune tomate volante n'interrompit le discours de Théodule, et il parvint rapidement à convaincre les curieux de lui acheter ici un philtre procurant une inépuisable énergie, là-bas une crème faisant disparaître les rides ou un onguent qui soigne les blessures et les maladies. S'ils n'avaient pas vu de leurs yeux les effets de la crème utilisé pour soigner Noah, les membres de la compagnie auraient sans doute pris Théodule pour un simple charlatan, mais ils savaient qu'il avait de réelles compétences même s'il ne faisait aucun doute qu'il exagérait fortement l'efficacité de ses philtres et potions.

Après une demi-heure de vente pendant laquelle tout allait pour le mieux, un cri surgit dans la foule des acheteurs, un homme au visage couvert de pustules brandit le poing vers Théodule.

— Regardez ce qu'il m'a fait avec sa crème de fabuleuse beauté... ton visage ne sera plus jamais le même qu'il disait...

Un autre cri s'éleva, cette fois d'une matrone menaçante:

— Regardez dans quel état est mon homme ! Il a gouté à l'élixir d'inépuisable énergie,

— Vous savez, fit Théodule sans se démonter, ces produits sont très délicats à utiliser, et il ne faut jamais dépasser les doses indiquées... heu... je pense qu'on devrait partir...

Mais à présent, une foule compacte, et de plus en plus hostile, entourait le chariot... si Théodule avait eu de la chance, cette foule aurait simplement crié « remboursez ! » et il s'en serait finalement tiré à bon compte... mais la foule criait: « À la potence ! »

Un sergent et deux hommes d'armes se frayèrent un chemin jusqu'au chariot pour épargner au gnome et à ses compagnons un lynchage expéditif. En quelques minutes, Théodule, Eadrom et Noah se retrouvèrent en cellule... Antonius, qui avait cru qu'il serait en sécurité caché dans le chariot, en fut tiré violemment par des villageois furieux, le sergent dut en frapper quelques-un à coups de bâton pour lui éviter d'être écartelé avant de l'enfermer à son tour... seuls Fradj et Milo avaient réussi à s'esquiver, grâce à leur petite taille.



* * * * *



— Maître Théodule, je ne sais pas exactement ce que contenaient vos emplâtres miraculeux, mais il est manifeste que vous être en train de nous attirer des ennuis.

Eadrom soupira en écoutant Antonius. La prison où ils se trouvaient n'avait qu'une seule issue, une lourde porte en bois munie d'un solide verrou, ils pouvaient apercevoir le geôlier par un judas dépourvu de volet. Ils étaient effectivement dans les ennuis... mais cette manière de le dire avait quelque chose de profondément déprimant.

Au même moment, le sergent de la milice locale cherchait un moyen pour se débarrasser de ces encombrants prisonnier. Il avait envoyé un de ses hommes avertir le seigneur local de leur présence, ce dernier n'était pas très enthousiaste, il aurait préféré qu'ils soient livrés au shériff ou au questeur... mais l'un comme l'autre étaient beaucoup trop loin pour intervenir rapidement et que les habitants menaçaient de prendre d'assaut le poste de garde pour lyncher les prisonniers, il avait finalement accepté bon gré mal gré de les "héberger" dans les cellules de son donjon.

Ces cellules individuelles au fond d'un souterrain étaient beaucoup mieux gardées que la grande cellule du poste de garde.

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