Eadrom Iontach

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— Je le veux, mort ou vif !

Eadrom éperonna son cheval. Il était bel et bien en train de fuir. Il entendit une cavalcade et devina plus qu'il ne les vit les trois cavaliers lancés à sa poursuite. Ses chances de survie étaient faibles, mais il avait deux atouts dont il entendait bien se servir : un cheval rapide et une bonne connaissance de la forêt qu'il s'était donné la peine d'explorer « au cas où... »

Et le cas s'était présenté : les chevaliers de Blanroc avaient été défaits, leur seigneur en fuite et les mercenaires, chevaliers ou piétons, traqués comme du gibier. Eadrom commençait à distancer ses adversaires, leurs cris diminuaient d'intensité.

— Revenez Messire ! hurla une voix, car c'est une grande lâcheté de fuir la bataille.

Eadrom pensa que son poursuivant ne manquait pas d'audace à lui faire un tel reproche après avoir réclamé sa tête « mort ou vif », mais il réalisa en même temps qu'il avait semé ses autres poursuivants. Le moment était bien choisi pour se retourner et se battre. Et c'est ce qu'il fit.

Son adversaire n'eut que le temps de tirer son épée et d'abaisser sa visière au moment ou Eadrom le chargea. C'était un tout jeune homme. Certainement un bon cavalier puisqu'il avait réussi à le suivre alors que ses compagnons s'étaient lassé distancer. Mais Eadrom était une force de la nature, il ne fallut que deux coups d'épée pour que le poursuivant se retrouve à terre.

Le cheval du vaincu se cabra et prit la fuite. Eadrom pesta intérieurement. Si son adversaire était blessé, il raporterait une appréciable rançon et il avait besoin d'un cheval pour le transporter. Il mit pied à terre et examina sa victime. Comme il s'y attendait, l'homme était toujours en vie, mais ses blessures étaient sérieuses. D'un autre côté, il avait quelques raisons de se réjouir: l'homme qu'il venait de capturer portait, à une brisure près, les mêmes armoiries que le Baron Edouard de Charcos. Il ne pouvait s'agir que de quelqu'un de très important... un fils ou un neveu.

Eadrom n'était pas médecin, mais il pouvait parer au plus pressé. Il dégrafa les attaches de l'armure du blessé, désinfecta les plaies avec les moyens du bord et construisit une atelle de fortune.

Mais le plus dur restait à faire... mettre son otage à l'abri sans que les hommes du Baron ne lui retombent dessus. Car même s'il possédait un otage de grande valeur, Eadrom savait que sa propre vie de chevalier sans terre ne valait pas grand chose. Sa seule chance de salut résidait encore dans la fuite, mais le seul chemin possible l'entrainerait dans le Comté de Valbourg... or Valbourg était neutre et tenait à le rester.

* * * * *

Au moment de quitter la foret de Blanroc, Eadrom savait qu'il risquait la corde s'il était pris par une patrouille. Un seigneur qui se respecte préferera toujours pendre préventivement les soldats égarés plutôt que de voir leurs terres servir de champs de bataille aux autres. Étant seul, il espérait passer inaperçu. Il n'eut pas cette chance, à peine fut il sur la route que quatre cavaliers virent à sa rencontre. Impossible de s'enfuir sans abandonner son prisonnier. Il les attendit calmement.

— Ho, l'homme ! Fit le premier cavalier en arrivant à sa hauteur. Ne savez vous pas qu'il est interdit aux hommes en armes d'entrer sur les terres de Valbourg ? Il y a une poutre marquée de rouge pour le signaler sur la route, tous les soldats connaissent la signification de ce signal.

— Je n'ai pas vu cette poutre, capitaine. Je suis passé par la forêt... Si je ne trouve pas rapidement un médecin, cet homme va mourir.

Eadrom l'avait nommé « capitaine » parce qu'il commandait visiblement la petite troupe, mais il était évident que l'homme n'était qu'un simple soldat et que sa « troupe » était composé de paysans affublés de tissus aux couleurs de la Vicomté et d'armes de qualité médiocre. Ils savaient à peine tenir en selle et ne portaient ni armures ni étriers. Si un combat devait avoir lieu, ils prendraient la fuite au premier cri de guerre. Le soldat en était parfaitement conscient et Eadrom également.

— Est-ce votre seigneur ? Demanda le soldat.

— C'est mon prisonnier... une belle rançon et sans doute la fin des hostilités si je le ramène en un seul morceau.

— Alors disons que je ne vous ai pas vu. Continuez par la route et bifurquez vers le petit bois qu'on peut voir d'ici. Vous y trouverez un druide qui saura s'occuper de votre bonhomme.

Eadrom le remercia et prit la route du petit bois. Un des homme cracha par terre au moment ou le brancard passa devant eux. Le Baron de Charcos n'était visiblement pas apprécié.

Il n'eut aucun mal à trouver le druide qui accepta les deux pièces d'or qu'Eadrom lui offrit pour s'occuper du blessé.

— Oh, un Trône de Galmor et un Dragon d'un seigneur que je ne connais pas. fit-il en empochant les pièces. Ils auront une place d'honneur dans ma collection qui compte plutôt du cuivre et des boutons de culotte.

— Un Dragon de Montdragon, fit Eadrom. Je l'ai gagné en même temps qu'une horde de ses petits frères lors d'une partie d'échec contre un cadet de la famille qui pensait être un expert de ce jeu.

Tout en parlant, le druide nettoyait les blessures du prisonnier et changeait ses bandages. L'homme poussait de temps en temps un gémissement de douleur, mais il serrait les dents pour que cela ne s'entende pas.

— Sapristi, je n'avais jamais vu des blessures aussi sales, sauf chez les orques. Avec quoi les avez vous nettoyé ?

— Je n'avais que ça, répondit Eadrom en lui tendant une outre.

Le druide mit quelques gouttes de l'outre dans un bol, l'approcha de son nez et vida le bol sur le sol, une grimace de dégoût sur le visage.

— C'est infecte ! Fit-il. Venir ici aura finalement été votre seule action intelligente de la journée.

— Merci, répondit Eadrom avec une désarmante sincérité. Je ne veux pas vous attirer d'ennuis avec le Vicomte. Dès que mon bonhomme sera sur pieds, je le ramène à Blanroc.

— Alors installez vous et mettez vous à l'aise, car votre prisonnier n'est pas près de remonter à cheval. Et ne vous inquiétez pas pour moi, Cette forêt est un franc-alleu ou le Vicomte de Valbourg n'a aucun pouvoir et moi aucune obligation. J'en suis l'unique habitant et par conséquent le seigneur. Par ailleurs, nous avons négligé les présentations. Je suis Osric de Bosquet, seigneur de Bosquet.

— Monseigneur, répondit Eadrom en s'inclinant. Je suis Eadrom Iontach de Iontach... seigneur de rien du tout, si ce n'est la selle de mon cheval.

Comme Osric resserrait les bandages, le blessé ne put retenir un cri de douleur. Il transpirait à grosses gouttes.

— Calmez-vous Monseigneur, et buvez ceci, ça calmera la douleur et fera tomber la fièvre. Vous avez besoin de repos.

Eadrom n'osa pas lui demander quelles étaient ses chances de survie, l'inquiétude qui se lisait sur le visage du druide était éloquente.

— Pardonnez-moi si je suis indiscret Messire Eadrom, fit le druide, mais votre nom et vos armoiries me sont totalement inconnues. Vous n'êtes pas de la région n'est ce pas ? Par quel tour de passe-passe du destin vous êtes vous retrouvé au milieu d'une guerre qui vous concerne si peu ? Votre famille n'a-t-elle pas un château et des terres à protéger ?

— Ma famille possède effectivement des terres et une demeure de pierres qu'on peut qualifier de « château » si on n'est pas trop exigeant, mais j'ai également deux frères ainés... le premier deviendra Seigneur et le second est chevalier du Graal. Mon père avait prévu que je devienne moine mais je n'avais pas vraiment la vocation...

— Et vous avez refusé, bien sûr.

— Pas exactement.... Disons que lorsque le frère m'a demandé si je souhaitais devenir moine, je lui ai simplement répondu la vérité. Et au lieu de hausser les épaules et d'ignorer ma réponse, il a été voir mon père qui a finalement accepté de m'offrir mes armes et une monture, à condition que je ne reste pas à sa charge. Et c'est ainsi que je me suis retrouvé sur les routes, à vendre mon épée, et pas toujours au plus offrant.

— En effet, fit Osric, j'ai entendu dire que Charcos payait davantage... sauf quand il oublie de payer, mais comme il autorise le pillage, ses mercenaires y trouvent toujours leur compte.

À la mention du « pillage », Eadrom ne put retenir une grimace de dégoût, et Osric comprit pourquoi il avait choisi le camp qui payait le moins.

— En tout cas, poursuivit-il, je suis heureux de vous avoir rencontré, et il est possible que la chance se décide vous faire un clin d'oeil dans un avenir proche... mais pour l'heure, vous êtes visiblement épuisé. Vous devriez dormir un peu, rien ne peut vous arriver ici.

Eadrom s'allongea au pied d'un arbre et s'enroula dans sa cape.

Il s'endormit immédiatement d'un sommeil sans rêve.

* * * * *

Lorsqu'Eadrom se réveilla, le soleil était haut dans le ciel. Osric touillait consciencieusement dans une petite marmite dégageant une odeur vaguement familère aux narines d'Eadrom.

— Il est presque midi ? Vous m'avez laissé dormir jusqu'à maintenant ?

— Et vous en aviez bien besoin, fit Osric. Vous savez, j'ai mal jugé votre abominable breuvage. Il est parfait pour accompagner la bouillie de marrons. Vous en voulez un peu ? Je parie que vous n'avez rien mangé hier.

— Vous vous nourrissez uniquement de marrons ?

— Non bien sûr, répondit Osric. C'est même plutôt exceptionnel. En temps normal, les habitants du cru viennent me consulter pour mes talents de devin et de guérisseur, et ils m'apportent toujours quelque chose. Dans les périodes creuses, je fais mon marché à Valbourg, mais ces temps-ci, il y a trop de soldats sur les routes pour que je me déplace ou pour qu'on vienne me voir.

Eadrom sentait au ton faussement léger du druide que quelque chose n'allait pas... et tout à coup, il réalisa qu'il ne s'occupait plus du blessé.

— Comment va-t-il ? Demanda-t-il.

— Je suis désolé, répondit le druide. Il est mort cette nuit... sa blessure était infectée et vous n'aviez pas les moyens de le soigner avant de l'amener...

Il s'interrompit. Eadrom semblait terrassé par cette nouvelle.

— C'est la guerre, ajouta Osric.

— Oui c'est la guerre, renchérit Eadrom. J'ai fait ce que mon devoir me commandait, vous aussi et lui également je présume. Quel gâchis ! Je crois que je ferai mieux de repartir, Blanroc aura encore besoin de moi.

— Dans ce cas, soyez prudent sur la route, il y a énormément de soldats... une troupe de cavalier est passé tout près d'ici à l'aube et j'ai cru entendre des bruits de combat.

— un combat ici ? Sur les terres de Valbourg ? Dans ce cas, il me faut aller rapidement aux nouvelles. Merci encore de votre aide et... j'enverrai des gens pour ramener le corps.

Sans attendre, il sauta sur son cheval et refit en sens inverse le chemin parcouru la veille, sans se soucier d'être remarqué ou non. Une nuée de corbeaux et les cris des paysans chargés de les chasser lui permirent de trouver rapidement les lieux du combat. Une demi-douzaine de paysans agitaient des fourches en poussant des cris, ce qui n'effrayait les corbeaux que très modérément. D'autres, plus nombreux, rassemblaient les corps et récupéraient ce qui pouvait l'être.

Quelques soldats supervisaient ce macabre chantier. De temps à autre, l'officier interpellait un paysan pour qu'il lui ramène son butin. Les manants avaient été autorisé à piller, mais les hommes du seigneur se réservait les meilleurs morceaux.

Lorsqu'Eadrom fut à portée de vue, l'officier le dévisagea avec méfiance, mais un des soldats lança assez haut pour être entendu.

— Aucun danger, c'est un homme de Blanroc... il n'était pas avec eux.

Ce qui était suffisant pour rassurer l'officier.

— Le bonjour, monsieur le chevalier, fit-il. Vous avez manqué une belle bagarre, ce matin.

— Je le vois, un beau massacre et un beau butin, vous avez eu la main heureuse.

L'officier ne perçut pas l'ironie de la réponse.

— On peut le dire en effet, répondit-il. Sept chevaliers dont un baron, et le triple de "soldats" dont la place était plus sur une potence que sur un cheval. Si on les ajoute à tous ceux qui ont été occis avant eux dans cette petite guerre, ça fait une fameuse cohorte... et tout ça pour quoi ? Pour un peu d'or et un peu de fer.

Il désigna le chariot ou s'entassaient les armes et les armures des vaincus.

— Oh non Messire, fit Eadrom, tous ces hommes sont morts à cause d'un morceau de gigot.

L'officier le regarda incrédule.

— Il y a trois semaines, poursuivit Eadrom, le Baron a oublié de payer ses mercenaires. Quelques-uns ont décidé de se payer sur l'habitant et ont volé un mouton à un berger de Blanroc sur la seigneurie voisine. Le berger a voulu défendre son bien à coups de bâtons, ils l'ont éventré et laissé son corps bien en évidence. Les habitants du bourgs se sont armés, ils ont marché sur une ferme que les mercenaires occupaient et en ont massacré quelques uns. Le lendemain, le Baron rassemblait son armée, le Seigneur de Blanroc fit de même et c'est ainsi que tout à commencé... et ça aurait pu continuer si je n'étais pas entré dans votre domaine hier avec un prisonnier de marque. Ces hommes étaient après moi. Plus de trois cent hommes, si mes comptes sont justes, sont morts pour un gigot de mouton.

— Alors c'est vous qui tenez le nouveau baron ? répondit l'officier. Votre fortune est faite.

— Seul Dieu est riche, fit Eadrom. Et sa volonté a été que je reste pauvre. Il me faut maintenant porter la nouvelle au Seigneur de Blanroc et trouver un chariot pour ramener le corps du fils auprès du père.

— Ah ! Et bien vous n'avez pas eu de chance fit l'officier en faisant le signe de croix. Et ensuite, qu'est ce que vous allez faire ? Vous comptez rester dans la région ?

— Je ne crois pas, répondit Eadrom. Trop de sang et pour pour des raisons trop peu glorieuses à mon goût... Je pense que je vais continuer vers le sud. On dit qu'il y a de l'ouvrage à Brocéliande, j'espère y avoir plus de chance.

C'est ainsi qu'Eadrom Iontach quitta Valbourg pour Brocéliande.

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