Chapitre 38 : Sernos, vingt ans plus tôt (2/2)

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Pendant les jours qui suivirent, Dresil vint surveiller les progrès de son cheval chaque matin. Il ne manquait jamais, après l’avoir vu, de venir faire une petite visite à Deirane. Il n’avait qu’à demander et il y avait toujours une personne qui lui indiquait bien obligeamment où la trouver. Très vite, il n’eut même plus à poser la question. En général c’était dans le jardin derrière la villa, ce qui lui convenait mieux que la cour exposée aux regards.

Deirane finit par s’habituer à sa présence. Son désir de fuite des premiers temps s’atténua et au bout de quatre jours elle pouvait discuter avec lui des monsihons durant. Elle finit même par apprécier ses visites. Les humains étaient peu nombreux dans l’ambassade et avoir une relation amicale avec un représentant de son peuple comblait un vide en elle. Ils abordaient tous les sujets, mais le domaine agricole de Dresil était souvent au centre de leurs discussions : les difficultés à faire pousser les arbres en un lieu où les pluies tuaient la végétation, l’hostilité des elfes proches qui voyaient d’un mauvais œil un humain exploiter ce qu’ils considéraient comme leur forêt – son exploitation était pourtant enregistrée à Khargezo, la grande ville du sud de l’Yrian, le charme de sa petite ferme, le petit torrent qui jaillissait d’une source à flanc de colline qui, miracle, était sain et dans lequel on pouvait se baigner.

Le neuvième jour il arriva avec un grand sac de noix sur l’épaule. Depuis le premier jour, il en avait toujours quelques-unes, mais jamais une aussi grosse quantité. À croire qu’il avait amené la totalité de ses stocks d'invendus. Sans qu’elle sache pourquoi, cela mit Deirane mal à l’aise. Il s’assit à côté d’elle sur le banc et posa son fardeau à ses pieds. Après un bref baiser sur la joue, il attaqua directement le vif du sujet.

— Je vais partir, dit-il.

— Partir, mais où ça ?

— Chez moi. Je ne peux pas rester éternellement ici. Il faut que je rentre m’occuper de ma ferme.

— J’avais oublié ça. Quand pars-tu ?

— Les surveillants du temps prédisent une longue accalmie en début d’après-midi qui durera jusqu’à demain matin. Je vais en profiter.

— Les pluies de ces derniers jours étaient saines.

— A Sernos, oui. Mais plus au sud, là où se trouvent mes terres, elles sont encore bien virulentes. Même si j’ai l’équipement et que les refuges sont bien entretenus, je préfère les éviter.

Deirane médita cette réponse. Elle avait eu de la chance, en quelque sorte, que son malheur lui soit arrivé pendant la saison sèche. Si elle avait dû voyager sous la pluie, elle serait certainement morte avant d’arriver à Sernos. Ou si elle avait encore été vivante, elle aurait eu le sang empoisonné par les miasmes contenus dans les pluies de feu.

— C’est une excellente initiative, dit-elle, il vaut mieux arriver en retard que pas du tout.

— Les Feythas, en empoisonnant notre monde, savaient ce qu’ils faisaient. Ils ont perdu, mais ne nous ont laissé que des ruines.

— Dans certaines guerres, les défenseurs détruisent tout ce qui pourrait servir à l’ennemi.

— Des récoltes, des maisons, des villes. Ça se reconstruit. Mais les Feythas ont détruit la terre, l’eau, l’air.

La véhémence de Dresil laissa la jeune fille interdite. Elle ne l’avait encore jamais vu aussi excité.

— Qu’est-il arrivé pour éprouver tant de violence ? demanda-t-elle.

— J’ai perdu quelqu’un de cher à cause de ces pluies.

— Une personne très proche ?

— Ma jeune sœur.

Deirane ne lui posa aucune question, elle attendit qu’il se confie, ce qui ne tarda guère.

— Le lac était si beau, l’eau était si claire. Comment pouvait-on deviner qu’elle était mortelle ? Les sources qui sortent du plateau d’Yrian sont saines, on peut boire l’eau des rivières. Après une pluie de feu, il suffit de quelques jours pour pouvoir consommer l’eau à nouveau. Mais les rivières qui viennent des plaines de l’est sont contaminées. Elle l’avait oublié. C’était lors d’une ballade avec des adolescents de son âge. Mon père avait autorisé la sortie parce qu’elle avait bien fait sa part de travail et qu’elle avait été sage. Elle était encore suffisamment jeune pour que sortir avec des garçons ne prête pas à conséquence. Ils ont installé leur campement au bord d’un joli petit lac situé à quelques centaines de perches de notre maison. Si près, mais pour elle, tout un périple. Ils sont restés là pendant une demi-douzaine avant de rentrer. Ils se sont servis de l’eau du lac pour la boisson et pour préparer la nourriture. Aussi près de la maison, personne n’avait pensé qu’elle pouvait être empoisonnée. Il n’y avait aucune ferme sur ses rives, ça aurait dû nous alerter.

Pendant plusieurs mois après leur retour, tout allait bien. Et puis elle a commencé à se plaindre d’avoir mal au ventre. Au début on pensait à une simple indigestion, ou qu’elle avait mangé quelque chose qui l’avait indisposée. Voire les premiers symptômes de l’éveil de sa féminité. Rien de bien grave. Mais comme ça se prolongeait, on est allé voir le docteur du village. Il ne connaissait pas grand-chose, aussi il nous a envoyés chez un confrère plus savant à Karghezo. Il l’a examinée et nous a annoncé la terrible nouvelle, Verinhel avait la maladie du feu. Il n’y avait aucun remède.

Elle a mis deux ans à mourir. Mois après mois, nous avons vu son corps se dégrader inexorablement. Perdre ses cheveux, ses dents, devenir si maigre qu’un souffle de vent l’aurait renversée. Quand la douleur est devenue intolérable, on est retourné voir le docteur. Par miséricorde, il nous a donné un médicament qui a abrégé ses souffrances. Le pire c’est que quand quelqu’un meurt de la maladie du feu, on ne peut pas l’enterrer n’importe où, parce que en se décomposant il peut contaminer la terre autour de lui. Des soldats de Karghezo sont venus chercher son corps et l’ont transporté loin à l’est dans un cimetière où la terre est déjà empoisonnée.

Dresil arrêta sa narration, incapable d’ajouter un mot de plus.

Deirane avait fini d’allaiter Hester et l’avait déjà placé dans son couffin où il s’était endormi. Elle posa une main compatissante sur l’épaule du jeune homme. Elle ressentit les sanglots qu’il essayait de retenir. Prise d’une soudaine impulsion, elle l’enlaça et attira sa tête contre son épaule. Il laissa alors sortir les larmes qu’il n’avait pu verser jusqu’alors. Elle le laissa s’épancher jusqu’à ce qu’il s’écarte de lui-même.

— Je suis désolée pour ta sœur, dit Deirane.

Mais au lieu de répondre, Dresil se pencha sur elle et lui déposa un baiser sur les lèvres. Par réflexe, la jeune fille se raidit, prête à le repousser. Mais la douceur du geste n’avait rien à voir avec la violence que les pillards avaient manifestée sur la route, quelques mois plus tôt. Et elle n’avait qu’à crier pour qu’on vienne à son secours. Elle le laissa faire. Dresil dut comprendre les réticences de Deirane puisqu’il n’insista pas. Il s’écarta d’elle, doucement, presque à regret. Pendant un instant, aucun des deux ne prononça une parole. Puis il prit le sac de noix et le donna à Deirane.

— J’ai amené ça pour toi, dit-il.

Comme elle ne bougeait pas, il le posa à côté d’elle. Puis il se leva pour partir.

Deirane le regarda sortir. Elle ne savait pas quoi faire. Elle pensait qu’elle aurait dû le retenir, mais elle ne savait pas comment. Il quitta le jardin sans qu’elle ait esquissé un geste.

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