Chapitre 27 : Sernos, vingt ans plus tôt. (1/3)

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Le surlendemain, Calen ne se sentait pas en grande forme. Elle paressa un moment au fond du lit. Puis décida de prendre un bain pour se détendre. Elle repoussa les draps et le leva. Contre le mur à sa gauche, elle savait qu’il y avait une chaise avec, posée dessus, sa robe de chambre. Elle la trouva rapidement, et l’enfila tout aussi vite. La salle de bain était tout à côté. La pièce était luxueuse. Elle était construite dans l’espace résiduel entre les deux chambres de l’appartement et le couloir qui traversait la résidence dans toute la longueur. Bien que de petite taille, elle était intelligemment agencée. Naturellement, elle n’éprouva pas le besoin de faire de la lumière.

Elle se dirigea directement vers la baignoire et ouvrit les robinets. Un tel luxe la remplissait d’aise, ces installations si communes en Helaria étaient quasiment absentes dans les autres royaumes – les Yrianii par exemple utilisaient des baquets mobiles, sans pièce dévolue à cet usage, sauf peut-être au palais royal. Les voyages qu’elle avait faits hors des frontières de la Pentarchie avaient souvent été éprouvants à cause de ça.

Elle mit sa main sous le jet pour vérifier sa température. Puis elle retourna dans la chambre. Entre la tête de son lit et le mur, de chaque côté, il y avait une petite porte. Elle passa dans la pièce voisine. Totalement emmitouflée sous les couvertures, Deirane dormait. Calen se dirigea vers les fenêtres. Elle trébucha sur les chaussures que la jeune fille avait laissé traîner au milieu de la pièce. Fort heureusement, le tapis épais amortit sa chute. Elle se releva et continua plus prudemment. Elle tira les rideaux. Maladroitement. Elle n’avait pas l’habitude de se préoccuper de la lumière des locaux qu’elle occupait. Le soleil inonda la chambre.

Elle retourna vers le lit.

— C’est le matin, lève-toi, dit-elle en yriani.

Deirane grogna et se cacha la tête sous les draps, mais la stoltzin, impitoyable, les lui arracha. La jeune fille poussa un cri de frayeur avant de se souvenir que son hôte ne pouvait pas voir sa nudité.

— Suis-moi, ordonna Calen.

— Je suis toute nue, protesta Deirane, je dois m’habiller.

— Pas la peine, je veux prendre un bain. Et comme je ne viens pas ici assez souvent pour y avoir mes repères, tu vas m’aider.

La perspective n’était pas pour déplaire à la jeune fille. On pouvait compter sur les doigts des mains ceux qu’elle avait pris chez elle alors qu’ici cela semblait quotidien. En tout cas, elle en avait pris deux en deux jours. Elle ne fit aucune difficulté pour suivre la stoltzin jusqu’à la salle d’eau. Il y avait une entrée dans cette chambre, elles l’empruntèrent.

Calen plongea le bras dans l’eau pour apprécier sa hauteur. Satisfaite, elle coupa l’arrivée. Elle tâtonna pour chercher les bocaux qui contenaient les sels de bains. Elle en choisit un dont l’odeur lui plaisait et en versa dans la baignoire. Puis elle invita la jeune fille à entrer. La stoltzin enleva sa robe de chambre. Plus jeune, quand elle y voyait encore, elle l’aurait laissé tomber au sol. En tant que handicapée, elle avait vite compris qu’une aveugle ne pouvait pas se permettre de laisser traîner ses affaires n’importe où. Elle risquait à la fois d’avoir du mal à les retrouver et de trébucher dedans. Elle chercha une patère qu’elle savait fixée sur le mur et y pendit son vêtement.

Depuis le bain, Deirane la regardait, les yeux grands ouverts par l’admiration, quand elle s’approcha.

— Vous êtes si belle, dit-elle, je n’ai jamais vu de femmes plus belle que vous.

— Merci, dit Calen en entrant précautionneusement dans l’eau, mais je n’y suis pour rien.

— Je voudrais bien être comme vous plus tard.

— Je ne te le souhaite pas.

— Pourquoi ? Ce doit être merveilleux.

— Quand on a de la chance, oui. J’ai eu de la chance. Néanmoins pour la plupart des femmes, la beauté est une malédiction. Elle attire les convoitises. Il vaut mieux souhaiter un visage pas trop laid plutôt que la beauté.

— Quand même…

— Celui qui t’a fait ça sur le corps, t’aurait-il choisie si tu avais été laide ?

— Je ne crois pas.

Calen ferma les yeux et se laissa alanguir par la chaleur.

— Quand même, reprit Deirane…

— C’est toujours pareil avec vous, les humains, la coupa Calen d’un ton irrité, ça commence à être lassant à la fin.

— Comment ça ?

— Je suis belle. Et alors. Si tu veux m’admirer, fais-le pour des choses sur lesquelles j’ai eu un rôle, pas sur quoi je n’ai aucune implication. L’invention de l’écriture moderne par exemple, ça c’est une chose qui en vaut la peine. Au lieu de te perdre dans des évidences, intéresse-toi à de vrais problèmes.

— Lesquels ?

— Cette baignoire par exemple, comment a-t-on amené l’eau jusqu’à elle ?

— Par des tuyaux qui aboutissent à ces robinets.

— Mais encore ? Cherche, et là tu auras vraiment appris quelque chose. Et ça te fera un point de départ pour le jour où tu auras un autre problème similaire à résoudre.

Quelque chose dans son attitude fit comprendre à la jeune fille que Calen désirait la tranquillité. Elle se tut. Elle réfléchit au défi que lui avait posé l’universitaire, se demandant si la question était purement académique ou si elle attendait qu’elle cherche la réponse. Elle estima que la bonne solution était la première. Toutefois par prudence, et pour l’épater, elle décida de considérer la seconde.

Sa réflexion à terme, elle s’intéressa à la stoltzin. Elle détailla la partie de son corps qui émergeait de l’eau. Elle s’attarda un moment sur les seins plus lourds que les siens et à son avis beaucoup plus beaux. Elle remonta jusqu’aux épaules et leur musculature fine qui se dessinait sous la peau. Puis elle atteignit le cou. La cicatrice qui le barrait était impressionnante. Elle n’était pas très large, un bourrelet que l’on pouvait à peine sentir sous les doigts. Mais il faisait presque le tour du cou, elle avait failli être décapitée ce jour-là. Cette constatation la conduisit à jeter un coup d’œil sur son bras droit. Un bandage l’enveloppait de l’épaule au coude. Il faudrait certainement le changer après le bain.

Brusquement, le corps de Calen se convulsa. Elle resta tendue un moment, presque totalement émergée avant de retomber dans l’eau. Un gémissement sourd sortait de ses lèvres. Deirane, paniqua mais se reprit rapidement. Elle s’approcha pour essayer d’entendre si elle disait quelque chose. C’était le cas, cependant les mots étaient si faibles et si déformés qu’elle ne put les comprendre. Elle sortit de l’eau. Elle pris la bibliothécaire sous les bras et tenta de la tirer hors de la baignoire. Calen était beaucoup trop lourde pour sa petite taille. Après quelques vains efforts, elle renonça. Le corps inerte s’enfonça sous l’eau. Face au risque de noyade, sa panique la reprit. Elle enfila la première robe de chambre qui lui tomba sous la main et se précipita hors de l’appartement. Sur le palier, elle appela au secours.

En quelques secondes toute la domesticité était autour d’elle. Elle essaya de s’expliquer, mais ses propos entrecoupés de larmes étaient incohérents. Un domestique, entra pour savoir ce qu’il en était et fouilla l’appartement. Il ne tarda pas à trouver la bibliothécaire, inconsciente, dans son bain. Il appela, quelques Helariaseny accoururent. Avec l’aide d’un stoltzen, ils la sortirent de l’eau et l’allongèrent dans son lit pendant qu’une femme de chambre allait chercher un soigneur.

Deirane avait été expulsée de la chambre de Calen pour laisser le champ libre aux médecins qui s’étaient regroupés à son chevet. Avant de sortir, elle avait pu voir le bras, dégagé de son bandage. La plaie s’était enflammée, gonflée, des lignes rouges remontaient presque à l’épaule.

Puis Saalyn était venue lui dire de prendre ses affaires pour s’installer ailleurs. Elle n’aimait pas la stoltzin. Depuis leur première rencontre où elle avait failli la tuer, elle l’effrayait un peu. En plus elle empestait l’alcool. Cependant on ne lui laissait pas le choix. Elle dut déménager. Ce fut rapide, elle n’avait rien.

Hormis l’appartement seigneurial qu’occupait Calen et le logement de l’ambassadeur, les appartements ne comportaient qu’une chambre. Elle avait donc pris celui qui se trouvait en face de celui de Saalyn. L’endroit restait luxueux. Elle se doutait qu’elle en bénéficiait uniquement parce que le grand bâtiment était presque vide.

Après avoir pris possession de son nouveau domaine, elle s’était installée sur le balcon de la villa. L’endroit lui avait tout de suite plu parce qu’elle pouvait tout surveiller sans être vue. Côté extérieur, elle dominait la cour avec les casernements et les soldats qui s’entraînaient, vers l’intérieur elle voyait le hall avec les couloirs qui y débouchaient : celui du rez-de-chaussée et le palier de l’appartement seigneurial.

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