Chapitre 24 : Boulden, de nos jours. (3/3)

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Les guerriers avaient réorganisé le chargement des quatre chevaux de bâts pour le répartir sur seulement trois, libérant une bête pour leur nouvelle recrue. Ils n’avaient pas de selle pour elle, et cette rive ne comportait aucun marchand qui leur aurait permis de s’équiper, il n’y avait que le ponton et rien d’autre. Ils se contentèrent d’une couverture qu’ils étalèrent sur le dos de l’animal. Cela ne sembla pas démonter Aster. Elle passa sa cape à un soldat pour ne pas être gênée et grimpa à cru. Puis elle reprit la cape et s’en enveloppa, ne laissant dépasser qu’une main pour saisir les rênes. Les deux sœurs jumelles furent prises en croupe par les deux cavaliers les plus légers, mais même eux écrasaient les jeunes filles de leur carrure. La troupe monta à cheval et commença sa route vers le nord. Il n’avait pas fallu cinq stersihons pour se préparer.

Deirane se débrouilla pour chevaucher en compagnie de l’ancienne garde du palais.

— Saalyn m’a dit que vous vous appeliez Aster, dit-elle en se présentant.

— Elle ne m’a pas dit votre nom, mais j’ai entendu parler de vous. Vous vous appeliez Serlen à un moment.

— Serlen est morte il y a longtemps.

— Je l’ai entendu dire. Cependant j’ai entendu dire beaucoup de fausses rumeurs. Surtout ces derniers temps.

— Celle-là est exacte, Serlen n’existe plus.

— J’ai dû confondre avec une autre personne. Quel est votre nom actuel ?

— Je m’appelle Deirane.

Aster hocha la tête.

— Bien, bien, dit-elle, Deirane est-elle destinée à mourir dans un futur proche ?

— Ce ne serait pas de mon fait. C’est le nom que mes parents m’ont donné. Je regretterais de devoir m’en séparer.

— C’est drôle. J’ai entendu parler de vous, je connais votre légende. Mais je n’ai jamais pensé à vos parents, ce qu’ils pouvaient ressentir.

— Pendant vingt ans, ils m’ont cru morte. C’est mieux comme ça.

— Votre… particularité, vous l’aviez déjà avant de les quitter ?

— Elle est la cause de mon départ.

— Alors ils savent que vous n’êtes pas morte. Vous êtes célèbre. Et à moins qu’ils ne vivent au fond du gouffre le plus profond du monde et n’en sortent jamais, il n’y pas de raison qu’ils n’aient jamais entendu parler de vous. Et je doute qu’il y en ait deux comme vous.

Deirane médita un instant cette réponse. Aster respecta le silence de son aînée avant de reprendre.

— Il y a une chose que je voudrais comprendre. Nous sommes au milieu d’une troupe de guerriers libres. Leur pays est farouchement anti-esclavagiste et leur principale fonction est de libérer des esclaves. C’était la raison de leur création en tout cas : retrouver les Helariaseny réduits en esclavage suite à une attaque de pirate. Et il se trouve que c’est justement cette stoltzin, Saalyn, qui a crée la corporation. Comment une esclave peut-elle chevaucher au milieu d’un tel groupe en gardant son statut ?

Deirane la regarda, l’incitant à continuer.

— Vos bracelets, expliqua-t-elle, aucune femme libre n’accepterait de les porter.

Deirane porta instinctivement la main sur la chaînette en bronze qui ceignait son poignet gauche, découvrant celui qu’elle portait au bras droit.

— Je pensais mes manches assez longues pour les masquer.

— Vos mouvements les découvrent parfois. Je ne comprends pas que eux ne les aient pas remarqués.

— Les gens ne voient que ce qu’ils veulent voir. Je suis seule, libre de mes mouvements, sans contrainte particulière. Je suis donc libre. Ils n’ont même pas dû se poser la question. Et puis, je n’en suis plus à quelques bijoux près.

— Ils ne savent pas ?

— Je ne leur ai rien dit, je crois cependant que la pentarque Muy s’en doute.

— La pentarque Vespef dispose d’un service de renseignement très efficace. Elle sait certainement. Et si elle sait, tous les pentarques savent. Et certainement les archontes et les gouverneurs aussi.

Deirane marqua son accord par un hochement de tête.

— Cela n’aurait rien de surprenant, remarqua-t-elle.

— Pourquoi n’avoir pas demandé l’affranchissement, ils pourraient.

— Parce que mon statut actuel me convient parfaitement.

Aster eut un mouvement de surprise qui resserra sa prise sur les guides et entraîna les protestations de sa monture.

— J’aurais cru que toute femme normale se dépêcherait de reprendre sa liberté. Je suis restée esclave moins d’un mois et j’ai trouvé cela intolérable.

— On s’habitue à tout. Au cours des vingt dernières années, j’ai été esclave la plupart du temps. J’ai l’habitude. Et regardez-moi. Je chevauche au milieu de guerriers dont certains sont mes amis, mon fils aîné est à mes côtés, personne ne me surveille.

— La surveillance n’est pas loin.

D’un geste de la tête elle désigna les arbres à leur droite.

— Vous avez l’œil, remarqua Deirane.

— C’est mon métier, répondit Aster, j’étais garde du palais de l’archonte de Fraker.

— Justement, comment une personne telle que vous est-elle devenue esclave ?

Aster hésita un long moment avant de répondre. Quand elle prit la parole, ce fut pour tergiverser.

— Que savez-vous de Fraker ?

— Pas grand-chose. Un petit état loin au nord, au-dessus des territoires bawcks de Chabawck, à l’écart des routes principales.

— C’est volontaire. Notre pays a été formé par des esclaves en fuite. Notre isolement garantissait notre liberté. C’était indispensable sinon nos anciens maîtres nous auraient poursuivis. Et ça a marché. Pendant cinq générations, nous avons été libres. Nous n’avions pas de roi, l’archonte était choisi par nous, il remettait son poste en jeu tous les ans. Pendant ces quinze ans, j’ai servi quatre archontes successifs. Seulement, notre isolement nous a rendu pauvres. Loin des routes commerciales, nous avions peu de richesses. En bordure du désert empoisonné, nous avions peu à offrir, les récoltes étaient maigres. Et nos voisins orques n’étaient pas très doués pour le commerce.

Deirane lui renvoya un sourire ironique.

— Malgré tout, de temps en temps nous recevions des délégations d’autres royaumes. Pas beaucoup, juste assez pour que l’archonte se préoccupe de l’apparat de sa charge. Avec des moyens limités, nous ne pouvions pas nous procurer de belles armures décoratives ou des uniformes de parades qui auraient procuré à nos dirigeants le prestige lié à leur charge. Il y a trente-huit ans, le huitième archonte a eu une idée. La légende dit qu’il se rendait dans la salle où les soldats s’entraînaient et il a vu l’un d’eux pratiquer des exercices physiques torse nu. Il a alors pensé que si nous ne pouvions pas nous offrir de beaux uniformes, nous compenserions en ayant de beaux gardes. Il a constitué l’unité des gardes du corps, trois groupes de six gardes, trois femmes et trois hommes dans chaque, un couple de chaque groupe humain fondateur de Fraker. Tous choisis pour leur grande beauté et naturellement leur potentialité au combat. C’est cette dernière sélection la plus dure. Il ne suffisait pas que nous soyons juste décoratifs, nous devions aussi pouvoir remplir notre mission qui était de protéger la vie de l’archonte et de celle des diplomates en visite. Cette troupe est rapidement devenue célèbre dans tout Ectrasyc.

— Je n’en doute pas, répondit Deirane.

— J’avais dix ans quand je me suis présentée au poste de garde comme volontaire pour passer les sélections.

— Vous étiez volontaires ?

— Bien sûr, que croyiez-vous ? Que nous étions des esclaves ? Ou des domestiques ? Ce n’est pas le cas. Nous étions des femmes et des hommes libres. J’avais une famille en dehors de la caserne, un mari, il était potier, des enfants. Quand je n’étais pas de service, je dormais chez moi. J’avais trois jours de congé par douzaine. Mon service se limitait à l’entraînement au combat et à la défense de la vie de l’archonte. Jamais aucun archonte n’a levé la main sur moi, ni même esquissé un geste déplacé. J’avoue quelques avances à l’occasion, ou des allusions, que j’ai repoussées sans craintes de représailles quelconques.

— Et paraître nue en public, ce n’était pas trop dur.

— La légende s’est emparée de notre troupe comme de tout le reste en ce monde. Nous n’étions pas nus. Quelqu’un a lancé cette rumeur et depuis elle continue de courir. Nous étions une troupe d’élite, nous bénéficions du meilleur équipement que nous pouvions nous offrir. Nous avions une cuirasse bien épaisse et résistante. La cuirasse était de couleur sombre. Le teint de peau de la plupart des nôtres l’est également, il n’en suffisait pas plus pour créer la légende.

Deirane comprenait parfaitement le besoin qu’avait Aster de tant s’épancher. Quand l’esclave libérée se tue, elle ne chercha pas à la relancer. Bien qu’elle n’ait pas répondu à la question.

Un soldat helarieal remonta la colonne jusqu’à Saalyn. Après avoir échangé quelques mots avec la stoltzin, il rejoignit sa place. Saalyn se laissa rattraper par Deirane et Aster.

— Un problème ? demanda Deirane.

— On est suivi.

— Amis ou ennemis ?

— Il semblerait que votre propriétaire vienne faire valoir ses droits, dit-elle à Aster.

— Déjà, s’écria la Frakersen. Je croyais qu’ils n’avaient pas encore pu traverser.

Saalyn haussa les épaule.

— Il a dû payer un passager pour échanger sa place avec lui. Il n’a pas l’air de manquer d’argent.

Aster réfléchit un long moment avant de reprendre.

— Je ne peux pas vous impliquer dans mes problèmes, je dois le régler seule.

— Nous sommes déjà impliqués, riposta Saalyn, et si nous vous avons délivrée, ce n’est pas pour vous restituer à lui quelques monsihons plus tard.

— Je n’ai pas l’intention de me livrer.

— Que comptez-vous faire alors ?

— Le tuer.

— Il a cinq hommes avec lui. Des mercenaires certainement, donc des combattants entraînés.

— Vous oubliez qui je suis.

Le ton était plein de menace. Deirane regarda la femme, se demandant si elle se vantait. Son air lui ôta tout doute. Elle s’estimait capable de vaincre cinq mercenaires.

— À deux longes d’ici, la route fait un coude, dit Saalyn. Nous les attendrons là.

— Attention, ils sont à moi, avertit Aster, leur vie m’appartient.

— Tant qu’à faire, je préférerais que l’option diplomatique soit envisagée avant tout combat.

— Cet homme nous a réduit en esclavage et traité moins bien que des bêtes, dit Aster, je ne manifesterai aucune pitié à son égard.

— Techniquement, ce n’est pas lui qui vous a capturé, remarqua Deirane, il n’a fait que vous acheter.

— C’est à cause de gens comme lui que les esclaves existent. Il paiera pour tous les autres.

— C’est votre combat, dit Saalyn.

Elle reprit sa place en tête de la colonne.

— Vous l’avez énervée, remarqua Deirane.

— Elle ne sait pas par quoi je suis passée.

— Tout le monde est passé par des épreuves. Vous, moi, même Saalyn a eu son lot.

— Je suis restée esclave pendant presque trois douzaines de jours. Mes filles étaient vierges, ils ne les ont pas touchées, ça aurait diminué leur valeur. Moi je ne l’étais pas. Pendant trois douzaines, j’ai dû satisfaire la luxure de ces monstres. On a abusé de moi, continuellement, à chaque arrêt. Et ils n’ont même pas eu la décence d’éloigner mes filles pour ça. Je ne sais pas si je pourrai oublier ça. Je doute que vous compreniez.

— Non ? Eh bien sachez que depuis vingt ans, je n’ai quasiment jamais été libre. À l’âge de onze ans le roi d’Orvbel m’a ajouté à son harem et depuis je suis une esclave. Je n’ai que rarement choisi mes amants. J’ai eu cinq enfants, tous nés à la suite d’un viol. On me les a tous retirés parce qu’une esclave n’a rien à elle, même pas un enfant. Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus, sauf Hester que j’ai retrouvé depuis quelques mois. Le seul homme que j’ai aimé, on l’a tué pour me prendre à lui. Ce que vous avez vécu vous semble peut-être intolérable, pourtant vous n’avez pas le monopole de la souffrance.

Deirane prit quelques perches d’avances sur Aster. La Frakersen la rejoignit peu après.

— Je suis désolée, dit-elle, je ne m’étais pas rendu compte que vous aviez eu une telle vie. Vous étiez la reine d’Orvbel et tout le monde trouvait que vous viviez un vrai conte de fée, passer du statut de paysanne à celui de reine.

— Ce rêve m’a coûté la vie de l’homme que j’aimais. Et aussi celle du père de mon deuxième enfant. Mais ce n’était qu’un tyran, pas une grosse perte. Lui, je ne le regrette pas.

— Je suis désolée, répéta Aster.

Puis les deux femmes chevauchèrent côte à côte, en silence.

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