Chapitre 23 : Boulden, de nos jours. (2/3)

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Un peu moins d’un monsihon après le départ, ils arrivaient au port. Le long de la rive, une langue de terre émergée séparait le fleuve du marécage. Elle était étroite, à peine plus d’une centaine de perches, et haute du quart de cette largeur. Pourtant grâce à elle, des bâtiments et des jetées avaient pu être construits. Le fleuve Unster, s’il était loin d’atteindre la taille qu’il aurait à son embouchure en Helaria, était déjà impressionnant. La rive d’en face était loin, à plus de deux longes, peut-être trois, c’était difficile à estimer. À une telle distance, on ne distinguait pas la Grande Route du Sud qui courait sur sa berge. On ne distinguait pas la berge d’ailleurs. En revanche, la forêt à l’arrière-plan semblait impénétrable, mais ce n’était qu’une impression. Des edorians arrivaient à s’y déplacer et y vivre sans problème.

Toutefois ce qui impressionna le plus Deirane et Hester fut le navire qui mouillait devant le port. D’où ils étaient, ils avaient une vue plongeante sur lui. Il était si long qu’il occupait tous les emplacements disponibles à l’extrémité des quais. Il faisait plus d’une centaine de perches de la proue à la poupe et presque autant de large. Deux coques parallèles étaient reliées par des ponts communs, une structure que les Helariaseny appelaient catamaran. Cela permettait d’obtenir une immense surface plane presque carrée d’où émergeaient les deux proues à l’avant et fermé à l’arrière par un château sur lequel la roue de gouvernail était installée.

Quatre mats étaient alignés dans l’axe, toutefois à l’avant il y avait deux beauprés qui portaient chacun leur jeu de focs. Les voiles, pour le moment ferlées, étaient bleu-ciel, la coque de la couleur de la mer, il était conçu pour être discret malgré sa taille.

L’armement n’était pas en reste. Une baliste sur chacune des proues, trois sur le château et trois catapultes de chaque côté. Les balistes pouvaient tourner dans toutes les directions ou presque, les catapultes avaient un débattement nettement plus réduit, mais leurs projectiles étaient plus lourds et destructeurs.

Sur le pont du navire, les soldats déjà à bord étaient alignés pour l’inspection. À vue d’œil, Deirane estima leur nombre à six cents. Pas étonnant que le prince de Boulden soit si complaisant avec la Pentarchie. Il y avait là plus de puissance que n’en possédait son petit état. La moitié des royaumes d’Ectrasyc étaient dans ce cas. Et la Pentarchie avouait quatre navires de ce genre. Et ce, sans compter les plus petits, beaucoup plus nombreux. Que la Hanse de la Vunci ait osé entamer une guerre contre l’Helaria était surprenant.

Les deux groupes qui jusqu’à présent avaient voyagé de concert se séparèrent. Deirane et son escorte étaient restés en arrière. Immobile sur sa monture, elle observait le navire. Elle cherchait son nom. Elle savait que les navires de l’Helaria portaient tous un numéro, cependant ils utilisaient le mot correspondant dans l’alphabet helarieal plutôt que la forme chiffrée. Dans l’ancienne écriture, les nombres, comme les lettres, étaient représentés par une série de petits cailloux qui s’enfilaient comme des perles, d’où le nom de pierre précieuse des navires de prestige, qui étaient choisis avec tous leurs chiffres identiques. Les autres ne bénéficiaient pas d’une telle appellation. Celui-là portait le nom de Belalcal. Un sept suivi d’un deux donc. Elle n’avait pas le courage de déterminer combien cela faisait en numérotation humaine sur dix chiffres au lieu des douze utilisés par les Helariaseny.

La troupe de Muy avait continué jusqu’au navire. La pentarque et son escorte s’arrêtèrent au début de la jetée. Pendant que des palefreniers quittaient le bord pour prendre les montures en charge en vue de leur embarquement, les soldats démontèrent. Ils se disposèrent en deux files autour de leur pentarque : quatre devant, six derrière. Encore une fois, ils cherchaient à en mettre plein la vue aux Bouldenites, dans leur royaume insulaire ils ne se comportaient pas en respectant un tel protocole. Ils étaient moins formels.

Une fois à bord, Muy monta sur le pont supérieur pendant que les soldats de l’escorte prenaient place parmi leurs compagnons. Les surplombant de la hauteur du château, la pentarque leur fit face. Elle s’appuya légèrement sur le garde-corps. Elle les regarda un moment avant de prendre sa respiration :

« Le 7 kepoï 1217 – date qui restera marquée d’une honte éternelle – Helaria a été l’objet d’une attaque soudaine et préméditée de la part des forces navales de la Hanse de la Vunci.

Helaria étaient en paix avec ces nations et avait établi des relations commerciales profitables pour les deux bords. En fait, une heure après que les escadres de la Hanse eurent commencé à attaquer Lumensten, leur ambassadeur près Helaria, et son collègue, transmettaient aux pentarques une réponse officielle à un récent message helarieal. Bien que cette réponse affirmât qu’il semblait inutile de poursuivre les négociations diplomatiques en cours, elle ne contenait ni menaces, ni allusions à une guerre ou à une attaque armée.

On se souviendra que la distance entre l’Helaria et les plus proches royaumes hanséatiques montre clairement que cette attaque a été préméditée il y a bien des jours ou même bien des semaines. Pendant ce temps, leur représentant a délibérément cherché à tromper l’Helaria en faisant de fausses déclarations et en exprimant l’espoir que les relations avantageuses qui nous unissaient perdurent.

L’attaque sur la province de Lumensten a infligé de graves dommages aux forces militaires et navales helarieal. Un grand nombre de nos citoyens ont perdu la vie. En outre, on annonce que des bateaux ont été détruits en mer d’Helaria et en baie de Kushan entre la Tour et Honëga.

Les jours qui ont suivi, le gouvernement de la Hanse a déclenché une attaque contre la communauté religieuse pacifiste de Draconia.

Les jours qui ont suivi, les forces de la Hanse ont attaqué Honëga.

Les jours qui ont suivi, les forces de la Hanse ont attaqué Kushan.

Les jours qui ont suivi, les forces de la Hanse ont attaqué Gemsëpros.

Les jours qui ont suivi, les forces de la Hanse ont attaqué Mustul.

Il y a quelques jours, les forces de la Hanse ont attaqué Ystreka.

La Hanse a donc déclenché par surprise une offensive qui s’étend à toute la Pentarchie. Après ce qui s’est passé hier, tout commentaire serait superflu. Le peuple de l’Helaria s’est déjà fait une opinion et comprend bien la portée du danger qui menace la vie même et la sécurité de nos peuples.

Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit. D’un acte motivé par la haine et le racisme. L’Helaria a été fondé par les stoltzt. Et rien de cela ne serait arrivé si nous étions restés seuls sur nos îles. Mais nous avons accueilli les autres peuples en notre sein. Les gems tout d’abord, qui ont crée leur temple sur Draconia. Puis les edorians qui ont fondé une puissante communauté à Honëga. Les nains également, qui nous ont offert leur savoir faire technique dans la métallurgie. Et enfin, tout récemment les humains qui ont entrepris la difficile colonisation de Gemsëpros et qui ont subit une attaque féroce alors qu’ils n’ont même pas fini de bâtir leurs foyers.

Cette union des peuples a donné naissance à un royaume extraordinaire. Vous tous avez donné naissance à un royaume extraordinaire. Nous ne sommes ni le royaume le plus puissant, ni le plus riche, ni le plus peuplé. Mais nous sommes le seul à être à la fois puissant, riche et peuplé. Et nous sommes celui qui grandit le plus vite. C’est notre vitalité qui a poussé les royaumes hanséatiques à nous déclarer la guerre. Notre vitalité, notre insouciance aussi.

Parce nous avons été insouciants. Nous avons protégé nos convois en oubliant de surveiller nos terres. Nous avons dispersé nos forces au lieu de les regrouper. Nos ennemis nous ont trouvé presque sans défense. Nous avions cru que nous étions intouchables. Nous avons été orgueilleux. Nous ne referons plus jamais une telle erreur.

L’ensemble du gouvernement de l’Helaria : les pentarques, les gouverneurs des sept provinces et les archontes des corporations ont décidé de ne pas baisser les bras. Quoi qu’il arrive nous n’allons pas capituler et nous allons prendre toutes les mesures nécessaires pour reconquérir le territoire perdu. Peu importe les efforts que nous aurons à fournir. L’ennemi sera chassé hors de nos frontières et la paix ne sera rétablie que lorsqu’il capitulera sans condition. Et nous ferons un exemple, aux yeux de tous les royaumes, principautés et république d’Uv-Polin, de ce qu’il en coûte de nous agresser, de s’en prendre à nos foyers, à nos enfants.

Moi, Muy, pentarque quinte d’Helaria, déclare au nom du peuple d’Helaria qui m’a élue que la Pentarchie d’Helaria se trouve en guerre avec la Hanse de la Vunci à compter du 7 kepoï 1217, une date que jamais nous n’oublierons. »

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