Chapitre 20 : Gué d’Alcyan, vingt ans plus tôt.

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Pendant trois jours, rien ne se passa. La vie reprit presque un tour normal. La seule différence était que, si Deirane allait toujours chercher l’eau au lac, elle y allait accompagnée de son père. Elle avait peur de s’y rendre seule depuis ce jour fatidique, moins d’un mois plus tôt et la présence massive armée d’une fourche la rassurait. Tout le plaisir qu’elle éprouvait à accomplir cette tâche avait disparu. Elle surveillait les buissons pour voir si son espion habituel était toujours caché dans les parages, mais il restait invisible. Elle ne se regardait plus dans l’eau non plus. Ce n’était pas la présence de son père qui l’en empêchait, elle n’aimait pas ce qu’elle était devenue. La vue de son visage la révulsait. Elle brouillait volontairement la surface en puisant l’eau pour éviter de voir son reflet.

Un soir, sa peste de sœur avait enlevé le drap qui recouvrait le miroir dans leur chambre commune. Ça avait provoqué une crise d’hystérie que Cleriance et Daisuren avaient eu du mal à calmer. Jensen avait entraîné sa plus jeune fille derrière la maison et l’avait corrigée avec son ceinturon. C’était la première fois qu’il levait la main sur un de ses enfants. Depuis, la benjamine en voulait à sa grande sœur et ne manquait pas une occasion de lui faire du mal.

Un matin, alors qu’ils prenaient le premier repas de la journée, quelqu’un frappa à la porte. Intrigué, Jensen se leva et alla ouvrir. Dehors, se tenaient une vingtaine de personnes. Le boulanger du village voisin était à leur tête.

— Lorlon, dit simplement Jensen, que veux-tu si tôt le matin ?

— Jeten est mort, répondit-il.

Le visage de Jensen exprima sa peine pour cette mauvaise nouvelle.

— Je suis désolé, dit-il enfin, ce doit être une grande peine pour ta femme. Comment se porte-t-elle ?

— Je suis pas venu pour parler de ma femme, mais de ta fille.

— Ma fille, quoi ma fille ?

— C’est elle la responsable.

Le ton du paysan avait alerté Cleriance. Elle s’était levée et avait pris la main de sa sœur pour l’inviter à la suivre. Les deux femmes se réfugièrent contre la cheminée.

— C’est ridicule, s’écria Jensen. Ma fille n’a pas tué ton fils.

— Elle a attiré ce drow sur nos terres. Et maintenant ces monstruosités de stoltzt.

— Ce drow habite à côté de chez nous depuis des années. Et si ton fils n’avait pas passé son temps à reluquer ma fille, il ne lui serait rien arrivé.

— Mon fils aurait jamais remarqué ta fille si elle s’était pas comportée comme une traînée.

— C’est pas une traînée. Il se cachait derrière un buisson dans ma propriété pour espionner mon lac.

— Tu sous-entends que mon fils n’était qu’un voyeur.

— Exactement.

— Ça suffit, je t’interdis de parler de mon fils comme ça, il est mort.

— Alors ne parle pas de ma fille comme ça. Elle est vivante elle et elle va devoir vivre avec ça.

Le boulanger, Lorlon, prit un air menaçant.

— Elle n’aura pas longtemps à vivre avec ça.

Et il agita de façon menaçante le bâton qu’il avait à la main.

— Papa, cria Cleriance pour attirer son attention.

Il rattrapa au vol le tisonnier qu’elle lui avait lancé et se mit face à la foule menaçante.

— Si elle nous suit sans résistance, cette sorcière aura droit à un procès équitable avant d’être brûlée.

Derrière lui, la foule fit écho à ses paroles.

Sans en attendre davantage, Cleriance entraîna sa sœur vers la cuisine. La jeune fille était pétrifiée par la terreur. Elle dut la tirer brutalement pour qu’elle la suive. Elle referma la porte derrière elles. Elle prit un havresac rebondi pendu à une patère. Elle ouvrit la porte, qui donnait sur les champs, et regarda à l’extérieur. Personne. Rassurée, elle sortit, suivie de Deirane. Elles se précipitèrent vers les serres pour se cacher de la foule au cas où certains feraient le tour.

Avant de suivre sa sœur aînée, Deirane jeta un dernier coup d’œil sur l’endroit où elle avait toujours vécu et qu’elle quittait, certainement définitivement.

Cleriance tirait Deirane plus qu’elle ne l’accompagnait. La jeune fille, en larme, était incapable de faire un pas, et sans la solide poigne de sa sœur, elle se serait effondrée sur place. Derrière, elle entendait les rugissements de la foule et les réponses aussi violentes de Jensen qui leur faisait face, un tisonnier à la main comme seule arme. Passé les serres, elles étaient raisonnablement à l’abri des regards. Par chance, les blés étaient suffisamment haut pour les cacher.

Elles décidèrent… Cleriance décida de contourner le village par le haut. Il leur fallut quelques calsihons pour atteindre l’Alcyan. En amont du gué, la rivière n’était pas large, néanmoins elle posait un obstacle. Plonger dans cette eau sans protection aurait signifié une mort lente et douloureuse pour les deux femmes. Heureusement, l’aînée avait prévu ce cas. Elle avait glissé des protections étanches en cuir dans le havresac en le préparant. Assez grandes pour protéger les pieds jusqu’à mi-mollet. Il restait à trouver un endroit suffisamment peu profond pour que cela suffise. Elles le trouvèrent un peu plus de trois cents perches vers l’amont : une des nombreuses petites barres rocheuses qui formaient une série de barrages. Pas assez large pour qu’une route ait été construite, suffisamment cependant pour offrir le passage aux piétons. Le courant était rapide et le rocher glissant. Dans sa jeunesse, Cleriance l’avait traversée des dizaines de fois pour aller retrouver les garçons des villages voisins.

Cleriance s’enveloppa les pieds et serra la fermeture de cuir presque à couper le sang. Voyant que Deirane ne réagissait pas, elle la secoua.

— Enfile ça en vitesse, nous devons nous dépêcher.

Vu l’absence de réaction, elle lui attrapa la jambe pour la préparer. Comme une automate, Deirane s’assit. Cleriance lui passa alors la protection. Elle serra les lacets violemment pour obtenir une réaction, sans succès. Une fois prêtes, elles traversèrent prudemment le gué. L’eau froide sembla réveiller la jeune femme. Une fois de l’autre côté, elle semblait s’être un peu reprise.

Cleriance se laissa tomber par terre. Elle s’allongea un instant.

— On peut souffler, dit-elle, même s’ils nous trouvent, sans équipement, ils ne pourront pas traverser. Ils devront passer par le village pour nous rejoindre, un détour de presque trois longes. On sera ailleurs bien avant qu’ils arrivent.

— Et après, demanda Deirane.

— Après nous irons jusqu’au fleuve et tu embarqueras à bord du navire helarieal.

— S’il est encore là.

— Il sera encore là. Ne t’inquiètes pas. Le sort ne peut pas être continuellement contre nous.

Brusquement, Deirane craqua. Les sanglots qu’elle retenait depuis qu’elles avaient fui la ferme sortirent d’un seul coup.

— Qu’est-ce qui se passe ? dit-elle, pourquoi font-ils ça ?

Péniblement, Cleriance s’assit, elle posa les mains sur les épaules de sa sœur.

— Parce que ce sont des imbéciles et des ignorants, répondit-elle. Ces gens sont du style à tuer le porteur de mauvaise nouvelles plutôt que celui qui en est responsable.

Elle serra sa sœur contre elle et la câlina comme un bébé.

La douceur de Cleriance finit par avoir raison de la crise. Deirane finit par se reprendre. Elle renifla, sécha ses larmes, puis se libéra de l’étreinte de sa sœur.

— On repart ? demanda-t-elle, ton bébé.

— Ça va aller, répondit Cleriance, je tiendrai.

Deirane regarda le ventre rond, Cleriance était encore loin du terme, mais son bébé devait déjà être bien lourd. Avec l’aide de sa cadette, elle se remit sur ses jambes. Puis elles repartirent.

Heureusement, Gué d’Alcyan était petit. Le contourner fut rapide. Elles passèrent très au large. Quand elles atteignirent la route, le soleil venait de passer le zénith. La Grande Route du Nord longeait l’Unster sur la rive gauche. Par chance, Gué d’Alcyan était du bon côté. Elles n’auraient pas à traverser un fleuve caractérisé par sa largeur et son manque chronique de ponts.

En remontant vers le village, elles trouvèrent sans peine l’endroit où le navire helarieal avait accosté, la berge avait été piétinée par les centaines de membres d’équipage et de soldats. Le village était trop pauvre pour s’offrir le luxe d’un quai utilisé une fois par an. Un bosquet avait permis au Cristal de s’amarrer, l’écorce de certains avait été éraflée par les aussières. Mais il n’était plus là. Il était parti. Les navires helarieal étaient réputés pour leur rapidité, il avait en plus le courant pour lui. Elles n’avaient aucune chance de le rattraper.

Deirane se laissa tomber à genoux.

— Qu’allons-nous faire ? demanda-t-elle.

Cleriance s’assit pesamment à côté d’elle et la prit par les épaules.

— Toi, tu vas aller au sud. Sernos est à une quarantaine de longes. Trois à quatre jours de marche devrait suffire. Une fois là-bas, présente-toi à l’ambassade d’Helaria et demande Festor. Il s’occupera de toi. Il l’a promis.

— Et s’il n’est pas là-bas ?

— Sers-toi de son nom. Ça devrait marcher.

— Et toi ?

— Moi, je pense que je vais faire une petite sieste à l’ombre et attendre la nuit avant de rentrer.

— Tu ne viens pas avec moi.

— Ma vie est ici. Je suis mariée, j’attends un enfant. Je dois rester avec son père. Et puis dans mon état, je ne pourrais jamais parcourir une telle distance.

— Les villageois ?

— Maintenant que tu es partie, ils vont se calmer. Je ne pense pas qu’ils s’en prendront à une femme enceinte.

— Je ne veux pas te quitter, je ne veux pas partir. Je veux retourner à la maison.

Les larmes recommencèrent à couler, silencieusement. Cleriance la serra contre elle.

— Tu ne peux pas rentrer à la maison, les villageois te tueront. Tu dois rejoindre l’Helaria. là-bas, ils sauront s’occuper de toi. Ces gens n’ont pas peur de la différence. Tu y seras la bienvenue.

Les deux sœurs restèrent enlacées un moment. Puis Cleriance secoua affectueusement Deirane.

— Il faut que tu y ailles. Je ne pense pas qu’ils te poursuivront, il vaudrait quand même mieux que tu mettes de la distance avec le village. Avant, tu vas m’aider à m’allonger là-bas.

Deirane se releva. Elle tendit la main à sa sœur. Puis elle l’aida à s’installer à l’ombre d’un arbre au tronc large. Elle enlaça sa sœur une dernière fois. Puis se releva.

— Attends, la retint Cleriance.

Elle fit passer la sangle par-dessus la tête et lui tendit le sac.

— La dedans, tu auras de quoi boire et manger.

Deirane le prit.

— Pour l’argent, tu as ce qu’il faut ?

— Papa m’a passé une bourse en me disant de toujours la garder sur moi au cas où.

— Cache-la bien. Maintenant vas-y.

Deirane s’éloigna en reculant.

— Dès que je peux, je reviens, dit-elle. Je ne resterai pas longtemps absente.

Cleriance lui envoya un sourire un peu triste. Deirane fit enfin demi-tour. Elle commença son voyage vers Sernos.

Cleriance la regarda s’éloigner. Des larmes coulaient silencieusement sur ses joues. Brutalement, elle se mit à pleurer. Elle resta là à sangloter jusqu’au soir. Le soleil disparaissant derrière les montagnes la ramena à la raison. Elle sécha son visage et renifla un bon coup. Puis elle se releva péniblement et entreprit de rentrer à la ferme.

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