Chapitre 19 : Boulden, de nos jours

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Trois jours après l’assignation à résidence de Deirane, la guerrière libre entra dans la chambre où l’humaine avait élu domicile. Quand elle ne s’entraînait pas aux armes avec Serton, elle passait son temps libre à lire. Allongée sur son lit, sur le ventre, les jambes relevées, les pieds jouant dans les rayons du soleil, elle avait emprunté à la bibliothèque l’épopée d’un stoltzen dont l’ancienneté se perdait dans les limbes du mythe. Ce genre de littérature la fascinait. Son propre peuple avait été amené par les Feythas lors de leur invasion et les plus longues lignées humaines n’avaient que quelques générations d’existence. Si son père et son grand-père étaient nés de parents humains, les générations antérieures s’étaient développées dans une étrange machine qui reproduisait le fonctionnement de la matrice d’une femme. Et ses plus lointains ancêtres libres, à en croire les documents laissés par les tyrans, valaient à peine mieux que des singes. Son peuple n’avait pas une longue histoire. La plupart de ceux qui avaient vécu les faits marquants de leur civilisation étaient encore vivants. Seuls les Peuples Anciens pouvaient se prévaloir de héros évoluant dans un lointain passé et d’antiques civilisations perdues.

L’irruption de Saalyn fit sursauter Deirane qui reposa l’ouvrage. Elle étira le cou pour voir sa visiteuse. Ainsi abandonnée, les cheveux lui tombant devant le visage, elle semblait plus jeune que son âge. On aurait presque dit une adolescente. De fait, selon les critères stoltz, elle l’était. Mais les humains vivaient leur vie plus vite et elle avait l’âge d’être grand-mère. Peut-être l’était-elle d’ailleurs ; sa fille aînée, où qu’elle se trouve, était adulte. En fait, trois ans plus jeune qu’Hester, elle était certainement mariée et déjà mère.

— Que se passe-t-il ? demanda Deirane.

— On part, répondit Saalyn, demain au lever du soleil, prépare tes affaires.

— Tu as trouvé ?

Deirane se retourna sur le dos et d’un coup de rein se releva. Elle s’assit en tailleur sur le lit. Saalyn s’installa sur le bord, les jambes repliées sous les fesses. Elle prit le livre que lisait Deirane à son arrivée.

— Le prince des eaux de Belden. Intéressant même si sa théorie a été pas mal ébranlée depuis l’arrivée des Nouveaux Peuples.

— Vas-y. Raconte.

— Il y a trois peuples anciens et trois éléments. Belden professe que ce n’est pas un hasard et que chaque peuple est lié à un élément. Les bawcks sont liés à la terre, les stoltzt à l’eau – le fait est que nous nageons comme des poissons – et les gems à l’air. Ils ont des ailes et peuvent voler. Enfin certains. Tu comprends ?

— Saalyn !

Le ton de Deirane laissait nettement percer son agacement. La guerrière lui sourit et reposa le livre.

— Notre drow s’est réfugié dans un château perdu dans la forêt à environs dix longes à l’est de la grande route du sud. Nous n’aurons pas trop de deux jours pour y arriver.

L’humaine respira profondément, soulagée.

— Il ne faut pas deux jours pour faire dix longes, remarqua-t-elle.

— Pas dix, quarante-quatre, corrigea Saalyn. Six longes pour atteindre le port de Boulden, puis remonter la grande route du sud sur vingt-huit et pour finir dix en pleine jungle.

— Une jungle ? Le drow lui-même a bien dû la traverser pour l’atteindre. Il a certainement percé une route. Au pire, il suffit de suivre ses traces.

— Tu devrais lire moins de romans et regarder un peu autour de toi. La jungle d’aujourd’hui ne ressemble plus à celle des récits de voyage. Depuis la guerre on n’a plus besoin de tracer des routes pour la traverser. En plus, celle-là est sillonnée de rivières.

— Et pourquoi ne pas y aller nous même en bateau ?

— D’abord parce que nous n’en avons pas de disponible.

— Vous n’avez pas de bateau disponible ? Muy a bien employé un moyen de transport pour arriver ici ?

— Elle est arrivée avec un navire de guerre. Il repart vers le sud avec tous les soldats qu’il aura ramassés lors de sa route. Et de toute façon, ce n’est pas un petit bateau et l’affluent n’est pas très large.

— Il ne pourrait pas…

— Non ! C’est un de nos plus gros navire de guerre.

L’ancienne reine eut l’air déçu. Mais elle se reprit très vite.

— Le prince ne pourrait pas nous louer un bateau.

— Peut-être, s’il en avait. Malheureusement pour faire des bateaux il faut du bois et pour avoir du bois il faut des arbres.

Deirane changea de position, entourant ses genoux de ses bras.

— Désolée. Je ne sais grand-chose sur Boulden. Toutes ces années, je m’en suis tenue à l’écart.

— Ce qui est compréhensible.

Saalyn écarta une mèche de cheveux qui masquait le regard de son amie et lui caressa la joue.

— Le manque de bateau n’est pas la seule raison qui nous oblige à traverser la jungle, reprit-elle. Il nous attend. Il sait qui nous sommes. Il est prêt. Et il s’attend à ce que nous arrivions comme d’habitude par la rivière. Nous nous battrons à un contre deux, peut-être plus, contre une armée retranchée derrière de solides murailles. En passant par la forêt nous gagnons un élément de surprise qui nous sera indispensable.

— Il y aura des morts ?

— Muy ne nous accompagne pas, mais elle a conçu le plan d’attaque. C’est elle qui dirigera l’assaut. Elle nous confie un sensitif, il pourra rester en contact mental avec elle. C’est comme si elle était avec nous. Si tout se passe comme prévu, il n’y aura aucune mort de notre côté.

Les sensitifs, Deirane en avait entendu parler. À l’exception des pentarques, les stoltzt ne possédaient pas de dons télépathiques. Ils ne pouvaient donc entrer en communication avec leurs chefs qu’en attirant leur attention au moyen de signes discrets. Il fallait donc qu’il soit dans le champ de vision du pentarque. Les sensitifs n’étaient pas télépathes. Pourtant ils avaient la particularité de pouvoir créer avec leurs seigneurs un lien qui persistait sans effort de volonté, même pendant le sommeil. Ils pouvaient donc entrer en contact à tout moment et quelle que soit la distance. Bizarrement les meilleurs sensitifs étaient majoritairement des edorians, même si la plupart des autres peuples pouvaient l’être aussi. Ces êtres très rares étaient précieux au sein de la Pentarchie.

— Un sensitif. C’est marrant, je croyais que Muy ne m’aimait pas, remarqua Deirane.

— Tu ne connais rien des motivations de Muy. Ce n’est pas pour toi qu’elle fait ça, c’est pour ses soldats.

— J’aurai du m’en douter.

Saalyn se leva et de sa démarche souple d’athlète se dirigea vers la porte.

— Nous voyagerons léger, continua-t-elle, la traversée de la jungle ne sera pas une partie de plaisir. Aussi ne prends que ce qui est indispensable pour toi et pour ta nièce. Tes autres affaires seront transférées par bateau à Sernos où nous nous rendrons après l'avoir récupérée.

Deirane se redressa.

— Attends, dit-elle.

La guerrière s’immobilisa, la main sur la poignée de la porte, prête à l’ouvrir.

— Tu veux quelque chose de particulier ?

— Une promesse.

— Demande toujours.

Deirane hésita un moment avant de formuler sa demande.

— Quoi qu’il m’arrive, je veux que tu prennes soin de Cleindorel. Je veux que tu la ramènes chez elle.

Saalyn soupira. Elle alla s’asseoir près de son amie.

— Cesse de t’inquiéter comme tu le fais. Tout se passera bien, nous la ramènerons dans son foyer.

— J’ai bien réfléchi ces derniers jours. Je ne survivrais peut-être pas à la rencontre avec ce drow.

— Qu’est-ce qui t’as fait imaginer une telle idée ?

— Pourquoi voudrait-il me voir autrement ? Il veut me tuer. Détruire son œuvre quand elle est encore intacte. Il ne veut pas qu’en vieillissant je dégrade le tableau qu’il a crée.

Saalyn chercha quelques paroles de réconfort. Mais ce que disait Deirane cadrait avec l’image qu’elle se faisait du drow et les mots ne lui venaient pas. Une larme coula le long de la joue de l’humaine

Saalyn enlaça son amie qui posa la tête contre sa poitrine.

— Tout se passera bien, murmura-t-elle, tu verras. Pour te tuer toi, il faudra d’abord qu’il me tue, moi. Et je suis coriace.

Au lieu de la calmer, cela déclencha une série de sanglots convulsifs. La stoltzin tenta maladroitement de la réconforter, lui caressant timidement les cheveux et le dos, sans effets.

— J’ai peur, parvint à dire Deirane entre deux sanglots, si tu savais à quel point j’ai peur. Je suis terrorisée rien qu’à l’idée de me retrouver face à lui. J’ai envie de me cacher au fond d’un trou et de ne plus jamais en sortir. Je voudrais être une petite fille pour pouvoir aller me réfugier au fond du lit de mes parents et sentir les bras de mon père autour de moi.

— Bien que je ne sois pas ton père, je peux essayer de le remplacer. Réfugie-toi en moi.

Doucement, Saalyn s'allongea près d’elle, enlaçant le corps secoué de sanglots aussi étroitement qu’elle le put. L’opération était difficile car l’ancienne reine s’accrochait à la guerrière comme une noyée à sa planche.

Le soir tombait et Deirane dormait quand Saalyn pu se dégager. Elle étira ses muscles endoloris par la pause, grimaça quand une articulation protesta. Elle allait devoir se changer, son chemisier était trempé de larmes. Incroyable qu’un corps aussi petit puisse perdre autant d’eau sans se dessécher. Doucement pour éviter de réveiller son amie, elle quitta la pièce.

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