Chapitre 18 : Boulden, de nos jours. (1/3)

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Pendant les jours qui suivirent, Muy prodigua un traitement intensif à Saalyn qui se remettait à vue d’œil. Dès le deuxième jour, elle était sur pieds et se remit au travail. Ses blessures la faisaient souffrir et elle se déplaçait avec difficulté, mais elle semblait tirée d’affaire. La réparation de l’épaule était au-dessus des talents de la pentarque, aussi, comme le médecin l’avait qualifiée de mineure, elle avait préféré laisser faire la nature plutôt que de risquer d’aggraver les dégâts. Une attelle lui immobilisait le bras. Son état lui interdisant d’évacuer son trop plein de vitalité, ajouté à la souffrance, elle était d’une humeur massacrante à laquelle elle n’avait pas habitué Deirane. Elle se défoulait en s’attelant au travail, envoyant de pauvres estafettes exténuées aux quatre coins de la ville, voire plus loin, pour diverses missions.

Le troisième jour, Saalyn recommença à recevoir des visites. Deirane voulait avoir le cœur net sur le ressentiment que pouvait éprouver la guerrière. Un garde à l’entrée du consulat l’arrêta et la fouilla. Depuis quand les gardes fouillaient-ils les visiteurs en Helaria ? Surprise, elle laissa celui-ci opérer, ravalant son humiliation. Elle savait qu’elle n’était plus la bienvenue depuis la fête. Saalyn était une légende parmi les siens et les Helariaseny semblaient considérer l’humaine comme responsable de son état. Elle ne voyait cependant pas en quoi le fait de cacher l’identité de sa nièce pouvait être à l’origine de ce gâchis, elle s’estimait injustement traitée. Elle n’osait cependant pas se plaindre de peur de paraître puérile.

Nouvelle humiliation, au lieu de la laisser rejoindre seule le bureau de Saalyn, un garde vint la chercher et la guida au sein d’un bâtiment qu’elle connaissait parfaitement. Le corps principal du consulat était petit, il était agencé autour de deux couloirs qui se faisaient face, il était impossible de s’y perdre. Les dépendances, de l’autre côté de la cours étaient encore plus simples : une série de pièces avec une seule porte donnant sur l’extérieur pour chacune. Pendant le court trajet, elle essaya d’interroger son garde, en vain.

Le garde frappa à une porte. Une voix féminine les invita à entrer. Deirane ouvrit la porte et avança dans la pièce. La vue de l’état de Saalyn l’effraya au plus au point. La stoltzin était pâle, amaigrie, et semblait terriblement fatiguée. Elle avait atteint les limites de l’épuisement. Sa beauté était semblable à celle d’une fleur fanée. Elle avait beau savoir que les stoltzt étaient solides, que cet état n’était que temporaire, cela lui ficha un choc.

— Deirane, s’écria joyeusement la guerrière en la reconnaissant, assieds-toi.

Elle désigna une chaise d’un simple coup d’œil.

— Comment vas-tu ? demanda-t-elle.

— À ton avis ? répondit Saalyn.

— Tu m’en veux beaucoup ?

— Pour ce qui s’est passé ?

Saalyn la regarda en fronçant les sourcils.

— En quoi es-tu responsable de ce qui s’est passé ? Tu ignorais que ces hommes m’attendaient dehors pour me tuer.

— Ta pentarque semble penser le contraire, ainsi que tous les consulaires.

— C’est ridicule, qu’est-ce qui a bien pu leur mettre cette idée dans la tête ?

Deirane était soulagée. Saalyn ne semblait pas lui tenir grief de son agression.

— Si nous en venions au fait, repris Saalyn, pourquoi es-tu passée ?

— Pour savoir comment tu allais, répondit Deirane.

— J’ai connu de meilleurs jours. Des pires aussi.

Deirane était bien placée pour le savoir. Elle se souvenait encore de l’épave qu’elle avait connue vingt ans plus tôt.

— C’est tout ?

— Je voulais aussi savoir ce que tu faisais. On m’a dit que tu travaillais. Et quand on pourra se lancer à la poursuite du drow. Et puis, ma dernière discussion avec ta pentarque m’a donnée une idée importante donc je voudrais te faire part.

— Stop, pas tout à la fois, s’il te plaît, protesta Saalyn. Procédons par ordre. Je travaille en effet. Pour toi. Ce drow, avant de le poursuivre, je dois d’abord le débusquer.

Voilà un détail auquel Deirane n’avait pas pensé. À quoi cela sert-il d’envoyer des soldats dans la nature quand on ne sait pas où ils doivent aller ? Ainsi, la pentarque était vicieuse. Elle avait présenté une obligation comme une punition. Elle pensait peut-être lui avoir infligée une bonne leçon, Deirane trouvait cela plutôt mesquin. Elle se prit à détester violemment la petite stoltzin, un sentiment – elle comprit pourquoi alors – assez partagé en dehors de l’Helaria. Elle donna son avis sur le repaire du drow.

— Il y a de fortes chance de le trouver vers le nord, son château est à quelques dizaines de longes au nord de Sernos, près de Gué d’Alcyan.

— J’y ai pensé. C’est même le premier endroit auquel j’ai pensé. Mais…

Elle désigna une pile de document sur un coin de son bureau.

— Il a bien quitté la ville, il y a trois jours et traversé le fleuve en bateau. Mais les rapports du poste-frontière yriani ne font pas état de son passage dans les jours qui ont suivi.

— Le prince de Boulden est bien complaisant ces temps-ci, Il est pourtant ennemi de l’Helaria.

— L’Yrian a conquis deux royaumes ces vingt dernières années. Il a depuis peu une frontière commune avec Boulden. Le prince semble considérer que la prochaine extension de territoire se ferait à ses dépens. Une simple cité état contre un royaume aussi puissant, il n’a aucun moyen de résister. Du coup, nous sommes moins rebutants qu’avant. En autorisant une garnison helarieal à stationner chez lui, il se met à l’abri car jamais le roi d’Yrian n’entrera en conflit ouvert avec nous.

— Même dans les circonstances actuelles ?

— Il pourrait être tenté en effet. Nos pentarques semblent cependant considérer cela comme peu probable.

— Et vous allez donc l’aider ?

— C’est ce qu’il croit. Il a juste oublié que Boulden vit du commerce d’esclave et nous y sommes opposés.

Deirane médita un instant cette réponse avant de reprendre leur sujet de discussion antérieur.

— Si Aldower n’est pas allé au nord, il n’aurait pas pu aller au sud jusqu’à Kushan, prendre un bateau qui l’amène à Nasïlia et de là remonter vers Sernos par la Grande Route de l’Est et les plaines de Chabawck ?

— Helaria est en guerre, la route du sud est fermée, remarqua Saalyn.

— En effet. Mais tu as bien dit qu’il a quitté Boulden par bateau.

— Pas un bateau de haute mer. Il peut atteindre Imoteiv à la limite. En aucun cas rejoindre un port plus éloigné.

— Et il n’y a pas d’autre route ?

— Toutes les routes commerciales vers le sud aboutissent à un port helarieal. Nous contrôlons tout le sud du continent et les voies maritimes. C’est la raison de la guerre que nous subissons actuellement. Pour nous confisquer ce contrôle.

— Et l’Yrian contrôle toutes les voies terrestres du centre. Il est donc bloqué d’un côté comme de l’autre.

— D’une certaine façon oui. Sauf que l’Yrian n’a rien contre lui, il n’a pas mis sa tête à prix. Ce qui l’empêche d’emprunter cette route c’est d’une part son désir de discrétion et d’autre part un fait dont tu n’as visiblement pas pris connaissance.

La guerrière tendit un papier à Deirane. C’était une copie d’un rapport adressé au roi d’Yrian traduit en helariamen. Le fait que ce document soit entre les mains d’une ennemie du royaume montrait à quel point l’administration yriani était infiltrée d’espions. L’helariamen était la langue culturelle et scientifique d’Uv-Polin, aussi Deirane la lisait-elle assez bien.

— Ce château n’existe plus, s’écria-t-elle stupéfaite.

— Il a brûlé il y a vingt ans suite à une jacquerie qui a embrasé Gué d’Alcyan et quelques villages alentour. Rien de grave, le temps que le roi envoie des troupes de Sernos, les paysans étaient retournés dans leur foyer et le drow en fuite. Le meneur a été soumis à la question puis libéré. Il s’appelait… son nom m’échappe.

C’est ce nom qui l’avait surprise : Jensen. Apprendre que son père avait été torturé la bouleversa. Elle mit un moment à se reprendre.

Saalyn l’observa un moment sans comprendre la raison de cette réaction. Elle finit par se ressaisir.

— S’il n’est pas retourné en Yrian, reprit-elle, où est-il passé ?

— Il y a plusieurs possibilités. Il a pu remonter un affluent de l’Unster et continuer à pied vers l’Yrian à travers la jungle. Après quatre-vingts ans de pluies de feu, cela n’a rien de bien difficile. Dans le même ordre d’idée, traverser la jungle jusqu’à rejoindre la grande route de l’est puis l’Yrian. Il a aussi pu se terrer dans un royaume riverain au sud entre ici et Helaria, voire rejoindre les royaumes nains dans les montagnes. Les possibilités ne manquent pas, surtout pour un drow. Leurs compétences guerrières sont très recherchées, même en Helaria.

— Et quelle théorie a ta préférence ?

— À mon avis, il possède un domaine à proximité d’une communauté edoriane de la jungle sur la rive gauche de l’Unster. Il aurait un repère discret tout en disposant d’une réserve de personnel juste à côté. J’ai recoupé les témoignages de ceux qui ont eu affaire avec ces edorians. Ça m’a permis de repérer quatre domaines isolés qui pourraient bien appartenir à des drows. Je n’ai pas fini d’explorer tous les documents à ma disposition. L’un d’eux est peut-être le tien.

— Quand sauras-tu lequel est celui qu’on cherche ?

— Quand mes enquêteurs auront établi leur emploi du temps de ces derniers jours. Le nôtre n’était pas chez lui il y a quatre jours puisqu’il était ici. Mais il faut que je sois sûre que ce soit lui avant d’envoyer les troupes. Et il faut aussi que je connaisse les forces de l’adversaire.

— Dans son château de Gué d’Alcyan, je n’ai vu que lui.

— Je ne pense pas que l’on puisse se baser sur tes souvenirs en la matière. D’une part, tu n’as visité qu’une faible portion de son château. Une seule pièce si je me souviens bien de ce que tu nous as raconté il y a quelques jours. Ensuite, je ne pense pas que c’était sa résidence principale. Conserver une garnison importante dans un pays aussi puissant que l’Yrian comporte le danger d’attirer sur lui l’attention du roi. Un souverain ne peut pas tolérer un rival en puissance sur ses terres sans réagir. Dans un village écarté ne dépendant d’aucune puissance à proximité d’un petit pays comme Boulden, guère plus qu’une ville perdue au milieu des marécages, c’est moins risqué. L’autorité locale n’a pas les moyens de s’opposer à lui. Il n’avait rien à Gué d’Alcyan, il pourrait bien disposer d’une armée entière à Boulden.

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