Chapitre 2 : Boulden, de nos jours (1/2)

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Le quartier des gens de passage de Boulden se situait juste au sud de la place du marché aux esclaves. On y trouvait des auberges, des tavernes et toutes sortes de commerces utiles aux voyageurs. Dans l’une de ces auberges, loin d’être luxueuse, mais convenable, Deirane et son fils avaient pris une chambre. Elle y retourna aussitôt après son intervention au marché.

Ils en ressortirent à la nuit tombée. Elle portait toujours sa houppelande, pour la protéger d’un froid que la chaleur qui régnait depuis la fin de la guerre avait presque éradiqué, mais elle avait troqué sa tenue de courtisane contre une chemise légère et ample et un pantalon en cuir retourné. Elle avait aussi ôté son maquillage, camouflé le rubis au sein d’une résille d’argent dont il semblait faire partie. Ses seuls bijoux étaient une paire de chaînettes en bronze poli à chaque poignet et un bracelet constitué de plusieurs rangées de petites perles de forme et de couleur apparemment aléatoire. Son fermoir était une petite plaque gravée d’un motif complexe. Pour les diamants de ses joues, elle n’avait pu rien faire, mais dans la pénombre, on pouvait facilement les confondre avec des tatouages sangärens. Elle avait souvent utilisé cet artifice pour ne pas se faire remarquer. Et ce soir, elle n’avait guère l’intention de s’exposer à la lumière. Sa seule concession à la féminité, sa chevelure laissée libre dans son dos, lui donnait l’air d’une adolescente.

Elle descendit la rue encore bien animée en direction des berges. Son fils marchait à ses côtés, mais il était clair qu’elle décidait de la direction à suivre. Le jeune homme avait l’air d’un érudit, pas d’un homme d’action. Il pouvait faire illusion si nécessaire, mais n’importe quel coupe-jarret les guettant comprendrait tout de suite que ce n’était pas lui qu’il fallait surveiller. La démarche assurée et la décontraction apparente de Deirane constituaient un signal de danger pour tout espion averti. Le couple arriva à une taverne. Feignant la soumission, elle le laissa entrer le premier.

La plupart des conversations cessèrent aussitôt. À l’exception des soldats et des serveuses, il était rare de voir une femme en ce lieu, surtout une humaine. Certains y voyaient une provocation, d’autres une invitation. Dans la plupart des cas, ça finissait mal. Celle-ci étant accompagnée et le jeune homme n’ayant pas l’air commode, ils ne bougèrent pas. Il y avait tant de femmes plus accueillantes qu’il ne servait à rien de prendre un mauvais coup. Tout au plus, ils se contentèrent de la détailler d’un air insolent.

Un seul groupe, rassemblé debout autour d’une table, n’avait pas bronché à leur entrée. Ils assistaient à un match opposant deux des leurs. Il s’agissait d’un groupe de guerriers libres helarieal que les hasards de leur mission avaient réunis en cette ville. Ces individus n’avaient de guerriers que le nom. Ils savaient se battre, mais leur rôle équivalait à celui d’une force de police qui avait mandat pour agir partout dans le monde. Beaucoup de seigneurs les auraient bien expulsés de leur domaine, mais le prince de Boulden n’en avait pas les moyens.

Leur liberté d’action, la présence en leur sein de nombreuses femmes et le symbole de justice qu’ils évoquaient étaient à l’origine de toute une littérature romanesque les mettant en scène. Le héros de ce genre le plus populaire était Gaba, une guerrière brune d’une grande beauté qui parcourait le monde pour en régler les injustices.

Les habitants de l’Helaria professaient une égalité stricte des femmes et des hommes dans la plupart des tâches, dont la guerre. Dans leurs rangs, il y avait presque autant de guerriers de chaque sexe et la présence d’une femme dans une taverne n’était pas pour eux un sujet d’étonnement. Si, quand Deirane était entrée, quelques-uns avaient levé la tête parce qu’elle était belle, ils avaient vite repris leur activité. En l’occurrence, il s’agissait ce soir-là d’une partie d’échecs. Elle opposait un stoltz et un edorian, sous le regard intéressé de leurs compagnons des deux peuples et sexes. Même pour des Helariaseny, ce genre de passe-temps n’était pas fréquent, ce qui rendait ce groupe d’autant plus remarquable.

Le jeune homme guida Deirane jusqu’à eux.

— Messieurs, dit-il d’une voix peu assurée, pourrions-nous requérir votre attention un instant ?

Le joueur stoltz leva la tête.

— Cette affaire ne peut-elle pas attendre la fin de la partie ? demanda-t-il.

— Bien sûr, nous n’en sommes pas à quelques stersihons[1] près, intervint Deirane d’une voix douce.

L’intérêt des participants fut éveillé. Tout le monde avait compris qui était la tête du duo. La façon dont la démarche avait été annoncée les intriguait. Surtout, le bracelet d’identité avait été révélateur. Le message transcrit dans ses perles fut instantanément lu. Beaucoup d’étrangers à la Pentarchie en portaient, mais bien peu avaient été validés par Calen de Jetro, la Bibliothécaire de l’Helaria. D’un point de vue technique, le pouvoir de cette femme s’arrêtait aux portes de son université, mais elle était si respectée que la plupart des Helariaseny auraient fait n’importe quoi pour elle, jusqu’à donner leur vie.

Les joueurs d’échecs se calèrent dans leur siège et attendirent.

— Il s’agit d’une fille, dit le jeune homme, une esclave. Elle a été capturée il y a quelques semaines chez ses parents et vendue ici il y a un peu moins d’un monsihon[2].

— Tu veux la rendre à ses parents, c’est cela, dit l’edorian.

— Tel est mon désir, en effet.

— Et les parents sont riches pour que tu te lances dans une telle quête ?

— Non, j’en ai peur. C’est pour ça que c’est moi qui m’en charge, ils ne pourraient pas se payer les services d’un guerrier.

Un murmure parcourut le groupe. D’autres points de la salle parvinrent des ricanements. Le ton de l’edorian montrait que s’il n’en disait rien, il pensait la même chose que les rieurs.

Ces guerriers n’étaient pas si différents de ceux des autres royaumes, en fin de compte. S’ils étaient plus prudents dans leurs paroles, ils pensaient la même chose que tous les soldats du monde. Délivrer une jeune fille par altruisme pour la rendre à ses parents, sans contrepartie, voilà qui leur était bien étranger.

— Voilà une démarche honorable, reprit l’edorian, mais ton esclave est-elle une Helariasen ?

— Je crains que non.

— A-t-elle été capturée sur les terres de l’Helaria ?

— Pas davantage.

— Vient-elle d’un lieu ayant pouvoir d’utiliser nos services ?

— D’Yrian.

— Je suis désolé, mais nous ne pouvons rien faire. Nous pouvons agir sur le territoire de l’Yrian, mais pas en son nom. L’esclavage n’est pas interdit en Boulden. Et les activités de cette ville ne s’opposent pas aux lois de la Pentarchie, qui ne s’appliquent qu’à nos ressortissants ou sur nos terres. Cette fille est hors de notre juridiction, aussi triste cela soit-il.

— Vous refusez de m’aider donc.

— Nous voudrions, mais nous n’en avons pas le droit, hélas.

Le jeune homme prit un air penaud.

Mais Deirane quitta instantanément son rôle de femme soumise et effacée. Elle bascula sa capuche révélant son visage incrusté de pierreries.

— Certains d’entre vous doivent se souvenir de moi ? demanda-t-elle.

Les hommes hésitèrent, mais l’un d’eux hocha la tête.

— Et ce bracelet ne représente rien pour vous ?

— Nous respectons le doyen Calen. Mais le fait qu’elle vous ait accordé sa confiance il y a des années de cela ne nous autorise pas à rompre des traités signés par nos pentarques. Cela pourrait entraîner une guerre et causerait bien plus de morts qu’une simple esclave. Et puis, si je désobéissais ouvertement aux ordres, je ne pourrais plus jamais retourner en Helaria et j’ai une femme et des enfants là-bas.

— Je vois, dit Deirane, j’espérais compter sur vous. Je me suis trompée.

Elle n’aurait jamais dû prononcer ces dernières phrases, mais la déception la rendait amère. Elle remit sa capuche et se détourna des joueurs. Ceux-ci semblaient tristes, mais ils avaient les mains liées. Elle se dirigeait vers la sortie quand une voix féminine l’arrêta.

— Alors comme ça tu tentes de débaucher mes hommes.

Elle et son fils se retournèrent lentement. La femme qui les avait interpellés était nonchalamment accoudée au bar, une chope à la main. Elle portait une tenue assez semblable à celle de Deirane, mais elle avait noué les pans de la chemise sous la poitrine pour dégager sa taille et ouvert le corsage pour révéler la naissance de ses seins. En fait, la façon dont il était dégrafé semblait indiquer qu’une main inquisitrice venait tout juste de quitter les lieux. Juste à ses côtés, un homme avait un air assez maussade.

Hester examina cette femme. C’était de toute évidence le genre de personne qui avait inspiré l’auteur des aventures de Gaba. Elle était belle, une allure athlétique qui n’altérait en rien sa féminité, elle paraissait indépendante et semblait jeune, plus jeune que sa mère. Mais ses yeux de félins et sa peau chatoyante étaient ceux d’une stoltzin. Ces gens-là avaient une vie beaucoup plus longue que n’importe qui. Elle pouvait avoir n’importe quel âge entre vingt ans et mille ans.

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[1] stersihon : 3e division temporelle. Correspond à 1/12e de calsihon, soit 1 min 5 s environ.

[2] monsihon : 1ere division temporelle. Correspond à 1/12e de la journée, soit environ 2 h 36 min. Il est lui même divisé en 12 calsihons.

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