Chapitre 41 : Gué d’Alcyan, de nos jours. (3/3)

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Ainsi, comme l’avait prévu les pentarques, Aldower avait totalement oublié les colonies. Tout un continent désert, accessible seulement par la flotte de l’Helaria, sur lequel la Pentarchie construisait un empire. Ils n’avaient là-bas aucune concurrence, sa puissance y croissait rapidement. Les secours qu’elles pouvaient envoyer seraient lents à venir, ils finiraient par submerger la Hanse de la Vunci. Il avait aussi oublié le continent de Shacand. Il est vrai qu’il intervenait peu dans les affaires de l’Ectrasyc. Il n’y avait aucun empire là-bas et beaucoup de terres vierges à coloniser. Les royaumes stoltzt qui bordaient sa côte nord avaient été exterminés sans les grandes destructions qui avait caractérisé le nord, laissant beaucoup de place disponible à qui aurait le courage de la prendre. Ces nouveaux royaumes avaient formé une grande confédération. Sa capitale était sous la protection du Mustul, le seul royaume stoltzt présent là-bas. Il était discret, ne faisant pas parler de lui. Mais il était là, puissant, contrôlant la principale entité dirigeante du continent. Et ils étaient alliés à l’Helaria.

— Vous êtes fou, lâcha-t-elle.

— Merci.

Il empoigna l’ancienne reine par le bras et la regarda droit dans les yeux. Son expression la terrifia. Elle crut un instant qu’il allait la tuer. Il se reprit. Il désigna un soldat de son armée.

— Enferme là dans la cale, dit-il, mais pas avec la pentarque, elles ne doivent pas communiquer.

— À vos ordres.

Le soldat poussa Deirane vers une écoutille.

Ils n’avaient pas parcouru la moitié de la distance qu’il s’immobilisa. La pression de la main dans son dos disparut. Elle entendit le choc sourd d’un corps tombant au sol, ce qui l’incita à se retourner. Son geôlier était étendu par terre, mort, une flèche dépassant de sa gorge. Devant elle, Aldower gardait les yeux levés, vers le pont du gaillard d’arrière exactement. Elle suivit son regard. Au-dessus d’eux, six archers se tenaient postés derrière le garde-fou. Cinq d’entre eux tenaient leur arc bandé, prêts à décocher leur flèche. Le dernier, celui qui avait libéré Deirane, en cherchait déjà une nouvelle dans son carquois.

— Allez-y, ordonna soudain Aldower.

Comme personne ne bougeait, il lança rageur :

— Ils sont six, vous être trente.

— Erreur, dit une voix féminine que Deirane reconnut aussitôt.

Saalyn s’avança au côté de ses soldats. Deirane remarqua alors les vêtements mouillés de son amie. Ils étaient montés à bord en passant par la rivière.

— Nous sommes trente nous aussi, dit la guerrière libre.

Une quinzaine de guerriers se dévoilèrent à ses côtés. Autant arrivaient par l’avant.

Les archers lâchèrent leur coup, réduisant d’autant le nombre des envahisseurs. Les Helariaseny s’élancèrent, l’arme en avant. En un bond ils furent sur le pont. Le combat s’engagea. Violent. Les actes d’Aldower et de ses sbires avaient fait tant de mal à la Pentarchie qu’ils en étaient devenus enragés. Ce n’était plus des hommes qui se battaient, mais des bêtes, sauvages, ivres de vengeance. Les drows en étaient réduits à se défendre pour protéger leur vie, ne pouvant lancer une attaque qui leur aurait donné la victoire.

Deirane s’enfuit vers le gaillard d’arrière. De son poste, derrière l’écoutille, elle regardait la bataille. Aldower se trompait. Six peuples formaient l’Helaria. Les stoltzt étaient les plus nombreux, ils constituaient quand même moins de la moitié de la population. À les voir se battre, il était évident que leurs différences physiques n’avaient aucune importance. Deirane voyait un edorian dos à dos avec un humain, un dwergr protégeant un stoltzt. L’Helaria marchait, première flotte du monde, puissance commerciale et culturelle, ses habitants étaient riches. De plus, c’était le seul pays à ne pas croître par la conquête. Toutes les provinces qui composaient la Pentarchie l’avaient intégrée de leur plein gré. Il s’agissait d’anciens royaumes des Frères de la Mer qui avaient décidé de rendre leurs liens plus étroits avec l’Helaria. Aucun n’avait eu à le regretter.

Pendant un moment, l’issue du combat fut incertaine. Les drows se battaient vaillamment, les Helariaseny défendaient leurs foyers. Quelques combattants étaient tombés d’un côté comme de l’autre, sans orienter la victoire vers l’un des deux camps. Les archers firent la différence. Quand ils le pouvaient – c’est-à-dire quand un drow était suffisamment isolé pour éviter de blesser un compatriote – ils en criblaient un de leurs flèches. Un à un, les envahisseurs tombèrent. Il ne resta bientôt qu’un petit noyau qui se retrouva acculé contre le bastingage, se battant à un contre deux. Aldower était parmi eux. L’arrivée de l’armée Yriani sur le quai sonna la fin de la bataille. Le détachement mis à la disposition de la Pentarchie prit position face à la passerelle d’embarquement, prêt à monter à bord dès que la pentarque les y autoriserait.

Vespef remonta sur le pont, accompagnée de quelques marins. Elle avait remplacé sa robe déchirée. Sur sa poitrine, on voyait briller le petit caillou laiteux qui était à l’origine de sa puissance. La gemme était vide d’énergie, inutile. Il faudrait attendre le lendemain pour s’en servir. C’était sans importance, la tentative d’Aldower avait fait long feu. Le drow s’extirpa de la masse de ses compatriotes.

— Les choses n’ont pas tourné comme prévu, dirait-on, remarqua-t-elle.

— Un détail. Je recommencerai, soyez en sûr.

— Une fois que vous aurez été jugé en Helaria et exécuté, cela risque d’être difficile.

— Vous oubliez que vous n’êtes pas en Helaria, vous n’avez aucune autorité sur ces terres.

— Et vous, vous oubliez que le pont de ce navire est territoire helarieal, mon autorité s’y exerce de plein droit.

— En mer peut-être ; sur cette rivière, j’en doute.

— Mon navire serait projeté à terre et échoué que la loi de l’Helaria s’y appliquerait toujours.

Elle se tourna vers ses hommes.

— Emmenez-le, dit-elle.

Deux soldats empoignèrent le drow et l’entraînèrent dans la cale. Les drows survivants furent emmenés à sa suite.

Deirane rejoignit Saalyn au centre du navire. Par chance, la stoltzin n’avait reçu que de légères blessures. Elles disparaîtraient totalement avec le temps, comme toujours avec les stoltzt.

— C’est une arrivée providentielle, dit l’ancienne reine.

— Oui, je suis assez fière de ma synchronisation, répondit la guerrière.

— Comment avez-vous pu arriver si vite ?

— Nous nous sommes mis en route dès que nous avons su ce qui se passait.

— Comment avez-vous su ce qui se passait ? Même un messager parti au début de l’assaut n’aurait pas pu arriver assez vite pour que vous reveniez maintenant. Aldower aurait eu largement le temps d’appareiller, de passer sur l’autre rive et de disparaître dans les montagnes. Vous auriez alors pu vous brosser pour le rattraper.

— Comment sais-tu ce qu’il comptait faire ?

— C’est ce que j’aurai fait.

Deirane avait prononcé distraitement cette dernière phrase. Une idée lui était venue.

— En fait, pour que vous soyez arrivé à temps, il aurait fallu que vous soyez prévenus immédiatement. La télépathie est le seul moyen assez rapide. Et nous avons une télépathe à bord. Toutefois en l’absence de contact visuel elle ne peut joindre qu’un autre télépathe ou un sensitif. Or le sensitif de cette expédition est mort. Sauf s’il y en a un autre.

Le visage de Deirane s’éclaira soudain. Elle avait compris.

— Trazen n’a jamais été sensitif, dit-elle.

— Qui alors ? demanda Saalyn.

— Toi. Tu es la sensitive de cette expédition.

— Tu délires.

— Pas du tout. Tu t’es laissée capturer pour permettre aux Helariaseny de repérer le château d’Aldower. Quand il a fait éclater son sort, cela n’a eu aucun effet puisque Trazen n’était pas sensitif. Sa mort n’a pas mis Aldower à l’abri, puisque c’était toi qui communiquais avec les pentarques. Et finalement, ici, tu arrives à temps parce que Vespef a pu te prévenir dès le début de l’attaque. Pour ta congélation j’hésite. Il est possible que les pentarques puissent repérer un cerveau de sensitif en léthargie. À moins que tu aies pu être localisée avant d’être congelée.

— Beau scénario, conclut Saalyn. Un peu délirant. Mais bien imaginé. Tu as pensé à la possibilité qu’il y ait plus d’un sensitif en Helaria.

— Il y en a certainement plus d’un. Mais tout se simplifie énormément si on considère que c’est toi le sensitif.

— Sauf que tu as bien vu que c’est Trazen qui discutait avec Aldower. Pas moi.

— Trazen était dans ton champ de vision, donc dans celui de la pentarque aussi, elle pouvait le joindre par ton intermédiaire.

— J’espère que tu n’as pas l’intention de répandre ces inepties. Si on croit que je suis sensitive, je vais devenir une cible vivante.

— Bien sûr que non. Mes idées resteront entre nous. Tu auras beau dire, je sais que j’ai raison.

— Comme tu veux.

La façon dont Saalyn avait fermé la discussion confirma l’opinion de Deirane.

— Dans l’immédiat, je dois finir de tout nettoyer. Il reste encore une personne à arrêter.

— Comment ça ?

— Réfléchis au concours de circonstances qui a permis à Aldower de trouver la pentarque seule à bord. Tu crois vraiment que le roi d’Yrian ne veut pas voir Vespef circuler dans son royaume et n’éprouve aucun inconvénient à ce qu’une armée, même petite, fasse de même.

— L’ambassadeur Yriani.

— C’est la solution la plus logique.

La blonde guerrière libre alla rejoindre ses hommes pour escorter Aldower à fond de cale. Il serait certainement ramené en Helaria pour être jugé. Si le drow espérait s’en sortir, délivré par les armées de la Hanse quand elles auraient vaincu la Pentarchie, il en serait pour ses frais. Les explications de Vespef ne laissaient aucun doute sur l’issue de la guerre dans l’esprit de l’ancienne reine. La seule inconnue restait le sort de la Hanse après sa défaite. Jusqu’où les citoyens Helariaseny iraient-ils pour venger les leurs ? Nul doute qu’ils ne seraient pas tendre avec ceux qui avaient mis en danger leur foyer et leur famille.

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