Chapitre 40 : Sernos, vingt ans plus tôt (2/2)

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La salle de bal de l’ambassade commençait à se remplir. Deirane l’avait déjà visitée, mais jamais comme artiste. Pour la première fois depuis son arrivée à Sernos, elle s’intéressa à la scène, située contre le mur du fond face à la porte. Elle remarqua que les chaises qui permettaient aux musiciens de s’asseoir avaient été repoussées contre les murs. De part et d’autre de la porte, des tables croulaient sous la nourriture.

Quand Deirane entra, en compagnie de Saalyn, elle vit plein de visages inconnus. Outre les Sernosi qui venaient profiter de l’occasion qu’ils avaient de s’amuser, de nombreux Helariaseny étaient également venus. Les équipages de passage au port avaient organisé leur propre manifestation. Et conformément à la tradition, la plupart des hommes des deux groupes s’étaient rendu à l’autre fête. Quelques couples avaient dérogé, mais ils étaient peu nombreux. Et c’est donc avec Saalyn, mais sans Celtis clouée dans sa chambre et sans Volcor que la jeune fille se joignit aux festivités.

Sur scène une stoltzin se produisait dans un spectacle d’art corporel helarieal. Légèrement vêtue, elle utilisait la capacité qu’avait son peuple à changer de couleur pour faire apparaître des motifs colorés sur la peau de ses bras et de son visage. Deirane, en néophyte, trouva cela extraordinaire. Mais Saalyn ignora le spectacle.

— Tu ne trouves pas ça génial ? demanda Deirane.

— Elle a quelques capacités, mais elle est loin de valoir certains danseurs de ma connaissance.

— C’est quand même beau je trouve.

— Si un jour tu as la chance de devenir suffisamment importante pour voir Vespef sur scène, tu sauras ce qu’est une danseuse de talent.

— Vespef, c’est ta pentarque ? Elle fait ça dans les fêtes ? C’est pas indécent pour une reine ?

— C’est l’art que Vespef a choisi pour s’exprimer. Seule ou avec ses sœurs. Pourquoi l’art serait-il indécent ?

— C’est ce qu’on m’a appris.

— Chaque peuple a ses coutumes. Les valeurs qu’on t’a inculquées ne sont pas les miennes. Ton peuple a des tabous que nous ne comprenons pas. Mais nous les respectons. Tu ne verras jamais un véritable spectacle d’art corporel hors d’Helaria ou de Mustul. Mais même une version édulcorée peut être de meilleure qualité que ça.

La véhémence de la stoltzin fit se retourner quelques têtes dans sa direction. Certains d’entre eux, en découvrant Deirane, superbe dans sa robe, restait ébahis. Leur réaction gênait la jeune fille qui rougit et baissa les yeux.

Enfin, le spectacle prit fin. Le conteur dont Saalyn attendait la venue monta alors sur scène. Il tira une chaise pour se mettre face à son public. La légende qu’il raconta était ancienne. Bien avant l’apparition des Nouveaux Peuples. Il racontait la naissance des royaumes de l’ouest. Une histoire qui touchait de près à l’origine de l’Helaria. Aussi le public était-il suspendu à ses lèvres.

En général, les artistes montaient sur scène un peu au hasard. Mais dans certains cas, le matériel nécessaire à la prestation obligeait à établir le programme à l’avance. Il arrivait à Saalyn de jouer seule, mais elle avait l’habitude de se faire accompagner par plusieurs instrumentistes, une sorte de flûte mais bien plus grosse et plus grave, un usfilevi et une percussion. Le maître de cérémonie vint prévenir les deux amies que leur tour était arrivé. Le rideau avait été tiré pour installer le matériel à l’abri des regards. Sur la partie restante, une actrice récitait un poème pour faire patienter l’assistance.

Saalyn monta sur scène. Elle prit son instrument et l’orchestre commença à jouer. La surprise de Deirane augmentait au fur et à mesure que le tour de chant de son amie se poursuivait. Jusqu’à présent, elle n’avait entendu que les chansons en cours de composition. Mais ce spectacle, elle l’avait répété avec ses musiciens pendant les heures de travail de la jeune fille. Et là, Saalyn avait commencé par ses principaux succès. Et elle les connaissait. Même dans un coin aussi reculé que son village natal, ces mélodies s’étaient infiltrées jusqu’à elle. La variété des styles était surprenante, ça allait depuis des chansons douces jusqu’à des rythmes endiablés. Le spectacle était aussi auditif que visuel, elle dansait tout en jouant. Tout au moins dans les limites autorisées par son instrument plutôt encombrant.

Après plus de trois calsihon de récital, Saalyn salua la foule. Il lui fallut un petit moment pour reprendre son souffle.

— Avant de vous quitter, dit-elle, je voudrais d’abord vous présenter une jeune chanteuse, débutante, mais talentueuse qui va se produire pour la première fois. Je vous demande d’accueillir Deirane qui va vous interpréter « La Mercenaire ».

L’annonce paralysa la jeune humaine sur place. Incapable de faire un geste, il fallut que quelques spectateurs la poussent pour qu’elle se décide à bouger. Un soldat de la garde la prit par la taille pour l’aider à monter sur scène.

Sur le conseil de Saalyn, Deirane se retourna et salua la foule. Ses gestes reflétaient sa gêne. C’est alors qu’elle remarqua le couple qui venait d’entrer dans la salle de bal. L’un d’eux était un jeune stoltzen, très jeune, quarante ans au maximum. Mais il n’était pas helarieal. En tout cas, il n’en avait pas la stature, sa haute taille et sa musculature développée le faisait plus ressembler à un mustulsen. Mais l’insigne d’artisan guerrier libre qu’il portait était bien pentarchial, cette corporation n’existant dans aucun autre pays souverain. Saalyn aussi l’avait repéré, et son visage rayonnait de joie, comme Deirane ne l’avait jamais vu. Toutefois, celui qui attira tous les regards de la jeune humaine était celui qui accompagnait le nouvel arrivant. Parce que celui-ci, malgré ses vêtements élégants, n’était autre que Dresil.

Émue de le voir ici, Deirane rata son tour, obligeant l’orchestre à recommencer au début. La deuxième fois fut la bonne. La chanson était triste, mais elle comportait un couplet qui évoquait les tourments amoureux de l’héroïne. Dans son cœur c’est à Dresil qu’elle les adressa.

Le jeune paysan avait lui aussi remarqué Deirane. Il repoussa distraitement les avances d’une jeune humaine et s’avança lentement. Au fur et à mesure qu’il approchait, Deirane sentait l’émotion l’envahir. Elle s’appliqua à mieux chanter, espérant que son trouble ne se remarquerait pas. Il s’arrêta au pied de la scène et la regarda.

La fin de la chanson fut saluée comme elle le méritait. Des applaudissements sincères, mais sans le délire qu’avait provoqué Saalyn. Deirane les salua. Dresil lui tendit la main, l’invitant à descendre le rejoindre. Elle chercha Saalyn des yeux, mais elle était déjà partie. Fendant la foule, elle avait rejoint le géant et ils s’enlaçaient. Jamais la jeune fille n’avait vu son amie si heureuse. Il se penchait sur elle comme s’il allait l’embrasser. Cette vision la décida. Elle prit la main tendue et descendit de la scène. Dresil l’entraîna au centre de la foule, les noyant dans le nombre. Quand il l’embrassa, elle ne se déroba pas.

Les chevaux étaient prêts, harnachés, sellés et leur paquetage fixé à la croupe. Deux soldats helarieal les tenaient par la bride pendant que Dresil effectuait une dernière vérification, une excuse pour laisser Deirane faire ses adieux.

La jeune fille regrettait que Celtis ne soit pas là, mais la jeune stoltzin avait encore trop mal pour quitter son lit.

— Alors, tu es décidée ? demanda Saalyn. Tu nous quittes ?

— C’est avec lui que je veux vivre, répondit Deirane.

— Alors vas-y, et je te souhaite de vivre heureuse.

Saalyn serra longuement Deirane contre elle avant de la relâcher pour laisser la place aux autres. Volcor fut le premier.

— Tu vas me manquer, fillette, dit-il.

— Toi aussi.

— Tu crois que je pourrai voir ton tatouage dans sa totalité un jour ?

— Qui sait ? Peut-être.

Deirane regarda le jeune stoltzen dans les yeux.

— On passera te voir, un de ces jours avec Celtis. Cela fait plus d’un an que nous sommes ici. Il est temps que l’on bouge. Karghezo pourrait constituer une étape pour visiter les royaumes nains.

— Vous serez les bienvenus, dit-elle.

Puis elle s’écarta et salua le dernier du groupe. C’était le géant qui lui avait amené Dresil. C’était le disciple de Saalyn, il se prénommait Öta. Il enlaçait la guerrière qui se laissait aller contre lui.

— Saalyn me disait beaucoup de bien de vous dans les lettres qu’elle m’envoyait. J’aurais aimé avoir plus de temps pour vous connaître.

— Moi aussi. J’ai beaucoup entendu parler de vous.

— Nous passerons un de ces jours.

— Vous serez les bienvenus. Et puis, nous viendrons de temps en temps à Sernos, au marché.

Saalyn se dégagea des bras du jeune homme pour enlacer Deirane une dernière fois.

— Ne fais pas de bêtises, dit-elle.

— N’aie pas peur. C’est pas mes habitudes

— Tu veux un conseil ?

— Vas-y.

— Oublies tes habitudes et mon dernier conseil. Des bêtises, fais en un maximum avec ce jeune homme.

Enfin, la guerrière libéra la jeune fille qui alla rejoindre Dresil. Il l’aida à monter à cheval. Saluant les amis de son amoureuse une dernière fois, il prit la longe de sa monture et la guida à sa suite.

Öta sentait Saalyn qui tremblait entre ses bras.

— Ne pleure pas, dit-il, tu vas la revoir plus tôt que tu ne le penses.

— Avec notre métier, il risque de se passer du temps avant qu’on soit amené à passer chez elle.

— En fait, Muy a décidé qu’il était temps, que tu t’étais assez reposée. Les affaires reprennent.

— Nous avons une mission ?

— Une jeune fille capturée avec une demande de rançon.

— Génial, tout pour me faire oublier Deirane. Le père n’a qu’à payer la rançon.

— Le père n’en a pas la première pièce d’or. C’est le capitaine de la garde d’Elmin.

— Elmin ?

— Pas très éloigné de la ferme de Dresil. Sous réserve de traverser l'Unster. Mais Muy m'a dit qu'il n'y aurait pas de problème.

Saalyn se tortilla pour lever les yeux vers son disciple.

— Qui a choisi la mission ?

— J’ai pensé que celle-là te conviendrait.

Saalyn passa un bras autour du cou du jeune stoltzen pour rapprocher leur visage et lui déposa un baiser sur les lèvres.

Deirane jeta un dernier coup d’œil en arrière, regardant une dernière fois cet endroit qui lui avait permis de revivre. Confusément, elle sentait qu’elle n’y remettrait plus les pieds avant longtemps.

Mais elle n’imaginait pas que ça prendrait vingt ans.

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