Chapitre 34 : Sernos, de nos jours (2/3)

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La lumière se fit. Ils étaient encerclés par une troupe de bawcks, l’épée au clair et l’air menaçant. Les trois stoltzt ainsi que les bawcks de leur escorte avaient tirés leur arme. Avec du retard Deirane les imita. Mais ils étaient inférieurs en nombre. Öta estima d’un coup d’œil leurs possibilités de retraite. La porte était trop étroite. Seuls un ou deux pourraient sortir avant que les autres ne se fassent massacrer.

— Nous savons maintenant ce que voulait dire le capitaine à l’entrée, remarqua Deirane.

Mais devant la mortification évidente de Mënim, elle regretta cette pique.

Le bawck qui semblait être le chef s’avança.

— Intrus sur territoire de Tergyl pied boueux, roi de Ruvyin. Vous prison et jugement avant exécution.

Cette phrase produisit un effet immédiat sur les trois Helariaseny. Öta laissa retomber son épée, Saalyn avait l’air si désemparée qu’elle se laissa désarmer sans réagir. Quant à Mënim, elle éclata en sanglot. Cleindorel leva un regard intrigué vers Deirane.

— Ruvyin est la ville la plus occidentale de l’Helaria continental, expliqua-t-elle. Et la guerre a commencé à l’est.

— Ça veut dire que l’Helaria n’existe plus ? intervint une des jumelles frakersen ?

— Je suppose que l’archipel doit encore résister. Ça reste un coup dur pour eux, car la forteresse de Ruvyin protège le passage vers leur capitale.

Un bawck se plaça devant Deirane et la gifla violemment.

— Silence, ordonna-t-il.

Deirane obéit en se frottant la joue. Décidément, elle était gâtée ces temps-ci.

Pendant qu’un des envahisseurs refermait la poterne, le reste de la troupe les entoura et les entraîna vers les geôles. Ils contournèrent le bâtiment en construction pour atteindre la nouvelle caserne. Une série de petites cellules de dégrisement y avaient été ajoutées. Elles étaient prévues pour une seule personne. Comme il n’y en avait pas assez pour tout le monde, les bawcks les repartirent trois par trois, sauf Deirane qui ne fut accompagnée que de Cleindorel.

Une fois la porte fermée, Deirane examina autour d’elle. En pleine nuit, la lumière qui entrait par la lucarne était insuffisante. Elle devina plus qu’elle ne vit la petite paillasse accrochée à un mur. Elle écarta sa nièce qui s’était blottie contre elle. Elle lui prit la main et l’entraîna vers la couche, espérant que ses jeunes yeux verraient les obstacles qui lui échappaient. Ce n’était qu’une simple planche de bois retenue au mur par des chaînes. Pas très confortable, ces cellules étaient destinées à des soldats saouls qui devaient rester une nuit tout au plus. Les criminels devant rester enfermés pour une longue durée avaient leurs quartiers dans la prison de la ville.

Elle s’assit un peu rudement. Un corps amortit sa chute, un corps qui poussa un cri de douleur étouffé. Il y avait quelqu’un avec eux. Finalement ils étaient bien trois par cellule.

— Qui est là ? demanda-t-elle.

Comme personne ne répondait, elle tata la forme allongée avec prudence. C’était une femme, et qui plus est une stoltzin, ainsi que la texture de sa peau le lui apprit. En lui posant la main sur l’épaule, elle sentit son corps trembler. En silence, l’inconnue pleurait. Elle était mal placée pour la réconforter.

Elle aida Cleindorel à s’allonger sur la couche, à côté de l’inconnue. Instinctivement, la jeune fille l’enlaça. Comme il n’y avait plus de place, Deirane s’allongea par terre. Elle en avait vu d’autre en vingt ans d’esclavage. Elle ne tarda pas à s’endormir.

Le lendemain matin, un rayon de soleil qui entrait par la lucarne réveilla Deirane. Il lui fallut un moment pour se souvenir où elle était et pourquoi elle dormait sur le sol. Voyant sa nièce allongée sur la paillasse, tout lui revint à l’esprit. Elle ne put manquer d’avoir une pensée ironique sur son sort : mobiliser une centaine de soldats pour la tirer d’une prison pour retomber aussitôt dans une autre. Ses articulations protestèrent quand elle se leva. Elle n’était plus toute jeune. Elle ne supportait plus aussi facilement qu’avant les nuits sur une surface dure et froide.

Il était temps de faire connaissance de leur compagne de cellule. Un peu raide, elle s’approcha de la paillasse. Dans leur sommeil, les deux femmes s’étaient enlacées pour se réconforter, le visage de la stoltzin lui restait donc caché. Elle ne pouvait voir que son corps.

Ses galbes et ses courbes harmonieux, propres à enflammer l’imagination des poètes, lui donnaient une silhouette élancée, proche de la perfection. C’était exactement le corps que Deirane aurait voulu avoir quand elle était adolescente. Sa chevelure, si claire qu’elle en paraissait lumineuse était étalée autour d’elle. Sa robe accentuait cette clarté. Blanche, elle ne couvrait que la poitrine et les hanches, mais un voilage translucide l’enveloppait totalement. Elle avait dû être élégante, une robe de prix pour une personnalité helarieal. Elle portait maintenant les stigmates d’un interrogatoire musclé. De toute évidence, la veille, elle avait passé une mauvaise journée.

Deirane la fouilla, cherchant un indice de son rang. Au passage, elle découvrit son visage, aussi parfait que le reste du corps, malgré les hématomes qui le marbraient. Elle trouva ce qu’elle cherchait à sa main. Sa bague portait un symbole de corporation qu’elle n’avait jamais vu que sur deux personnes seulement dans sa vie : Muy et sa sœur jumelle Wuq. Si elle avait encore eu des doutes sur l’identité de cette inconnue, ils étaient maintenant levés. Il n’y avait pas beaucoup de femmes correspondant à cette description en Helaria, deux seulement : Vespef, la pentarque prime et Littold, sa fille. Cette dernière était parfois surnommée la pentarque sixte, ce qui était ridicule sur un plan sémantique. Sa prisonnière était donc dans tous les cas une personne haut placée du gouvernement pentarchial.

La stoltzin bougea. Elle leva la tête et regarda Deirane, l’air encore à moitié endormie.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle, et que faites vous ici ?

— Je m’appelle Deirane, je viens de Boulden.

— Boulden, l’expédition Aldower. J'aurais pu deviner, dit-elle en montrant le rubis.

— C’est cela.

— La mission a réussi ?

— Quelle mission ? demanda Deirane.

La pentarque se dégagea délicatement de l’étreinte de la jeune fille. Elle s’étira, dénouant des muscles encore engourdis. Puis elle s’assit contre le mur, les jambes repliées sous elle.

— Excusez-moi, je ne me suis pas présentée. Je suis Vespef de Satvim, pentarque prime d’Helaria.

Deirane ne s’était donc pas trompée.

— Je suis surprise de vous trouver ici. Que s’est-il passé ?

— Mon frère Wotan m’a envoyée à Sernos pour me mettre à l’abri.

Deirane jeta un coup d’œil sur les murs.

— Vous l’êtes, remarqua-t-elle, les murs me semblent solides, difficiles à percer.

— J’espérai quand même avoir un peu plus de place. L’ambassadeur avait raison en demandant de construire ces cellules plus confortables. On aurait dû l’écouter.

La pentarque étira à nouveau ses muscles noués. Elle fit jouer une épaule meurtrie. Puis son regard clair se posa sur Deirane.

— Maintenant, dit-elle, vous allez me raconter en détail l’assaut contre le château d’Aldower.

— Après vous répondrez à mes questions ?

— Il vaudrait mieux que vous les posiez à Saalyn. C’est elle qui a monté toute l’opération. Elle la prépare depuis pas mal de temps.

— Une douzaine, ce n’est pas une si longue période que ça.

Mais quelque chose dans le visage de la pentarque lui fit revoir son estimation. Une discussion avec Saalyn s’imposait.

— Ce rapport, répéta Vespef.

Au ton, Deirane comprit que ce n’était pas la femme qui laissait sa curiosité s’exprimer. Elle avait affaire à la chef d’État. Elle mettait ses données à jour sur la situation récente.

Deirane raconta toute l’histoire, depuis le départ de Boulden. De temps en temps, Vespef l’interrompait pour lui poser des questions précises. Parfois elle la faisait revenir en arrière pour éclaircir un point de détail. L’humaine n’avait jamais été interrogée de cette façon. Elle trouvait cela intéressant, cela lui donnait des indications sur ce que la pentarque trouvait important ou pas. Par contre, rien dans son expression ne donnait d’indication sur ce qu’elle pensait des événements.

Les troubadours la décrivaient comme un être fragile, sa famille la mettait à l’écart pour la protéger en cas de coup dur. Pourtant, en cas de négociation, elle devait être capable de bluffer comme personne. C’est par pur hasard, elle était juste née la première, que des cinq pentarques elle était celle que les autres nations, incapable de comprendre le système de gouvernement pentarchial, identifiaient à l’impératrice. Pour une fois, le hasard avait bien fait les choses.

Le soleil avait dépassé le zénith quand Deirane termina son récit. Vespef médita un moment. Cleindorel s’était réveillée pendant le rapport. Elle ignorait tout de l’identité de sa compagne de couchette. C’est sans méfiance qu’elle s’était donc appuyée contre la pentarque qui, instinctivement, lui avait passé un bras autour des épaules.

— Maintenant, il faudrait penser à sortir de là, dit soudain Vespef.

— Comment êtes-vous entrée ?

— Par la porte. Mais je pense qu’il nous faudra trouver une autre sortie.

Deirane trépignait presque, elle n’était plus en état de goutter l’humour de son entourage. Heureusement, Vespef continua.

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