Chapitre 29 : Sernos, vingt ans plus tôt (1/4)

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La première chose que fit Deirane fut de suivre le conseil de Jergen. Il n’avait pas tort, c’était bien Saalyn qui l’avait prise en charge. Celle-ci la présenta à Deinis, la responsable de l’entraînement des gardes. Normalement ceux qui étaient présents à l’ambassade connaissaient leur métier, ils n’avaient besoin que de maintenir leur forme physique. Au contraire, Deirane n’avait jamais touché une épée, ni aucune autre arme, elle ne pouvait pas travailler avec eux. Deinis prit donc personnellement la jeune fille en charge.

C’était une humaine de grande taille, musclée ; ses cheveux longs et noirs étaient la seule concession à la féminité. Elle n’était pas masculine cependant, elle dégageait la même impression que la reine Satvia, ce mélange de virilité et de féminité mélangée, bien qu’elle soit loin d’atteindre la taille de la géante.

Deirane était trop menue pour manipuler une épée de taille normale. Aussi, Deinis lui apprit-elle l’utilisation des dagues, plus légères. La réfugiée n’était pas destinée à devenir soldat, elle devait juste apprendre à se défendre. Il n’était même pas nécessaire qu’elle sache tuer, juste faire en sorte que sa vie, sa vertu ou ses richesses soient trop coûteuses par rapport à la valeur à laquelle les estimait son adversaire. La plupart des personnes malhonnêtes renonçaient vite en cas de difficultés. Rares étaient ceux qui voulaient remporter le combat à tout prix, la plupart voulaient un gain facile. C’est vers cet objectif que Deinis amenait son élève.

Le deuxième conseil de Jergen portait sur la lecture. Elle n’avait pas eu le temps de mettre à profit les livres que lui avait passés Festor. Elle ne connaissait donc que l’alphabet yriani. Et encore, elle le déchiffrait plus qu’elle le lisait. Et l’alphabet helarieal, utilisé partout dans le monde, tout ce qu’elle en connaissait c’est ce que le régent lui avait montré. Il y avait bien une école, dans les locaux de l’ambassade. Destinée aux Helariaseny installés dans le quartier commerçant, elle était ouverte à tous, y compris aux Yrianii, dans la limite des places disponibles. Comme elle était bien plus âgée que les élèves qui la fréquentaient, elle avait honte de se joindre à eux. Saalyn se chargea donc en personne de son apprentissage. Elles n’étudièrent que l’écriture moderne helarieal. Les deux méthodes plus anciennes, à base de perles, étaient peu pratiques et réservées à des cas très particuliers comme les documents officiels ou ceux destinés à la conservation, les perles étant plus durables que le papier. La guerrière libre était souvent saoule. Les leçons étaient donc réparties irrégulièrement, quand elle était consciente. Elle se révéla un professeur calamiteux et peu patient avec la jeune fille. Son métier lui avait toutefois donné l’occasion de visiter quasiment tous les royaumes connus du continent et de rencontrer des tas d’individu, Elle connaissait tant de chose que les discussions avec elles pouvaient facilement devenir passionnantes. Hormis pendant les leçons donc, les deux femmes s’entendaient bien et devinrent amies.

Deirane fut assez rapidement au fait du fonctionnement de l’ambassade. Elle ne tarda pas à remarquer la situation étrange de Saalyn. Guerrière libre en titre, elle n’avait aucune tâche désignée et ne recevait aucun ordre de mission de la lointaine Neiso, le centre opérationnel de la corporation. À deux reprises, elle avait reçu une convocation du palais royal de Sernos, auxquelles l’ambassadeur avait renvoyé une fin de non-recevoir sans même l’en aviser. Or l’Yrian faisait partie des royaumes qui avaient signé un traité avec l’Helaria pour pouvoir utiliser les services des guerriers libres. Et il n’y avait pas d’oisif dans l’enclave helarieal. Sauf Saalyn.

Un jour où Saalyn était suffisamment sobre, Deirane lui posa directement la question. Elle hésita un long moment avant de réagir.

— Ma dernière mission m’a menée dans les principautés marchandes, cinq royaumes situées sur le cours de la rivière Vunci et à son embouchure, à quelques centaines de longes à l’est d’Orvbel.

— La rivière sombre ?

— À cause de la couleur de l’eau, chargée de limon. Des royaumes très riches sont installés sur ses berges, les champs sont assez productifs pour permettre à ces royaumes de ne pas se consacrer uniquement à la recherche de la nourriture. Ils ont développé une culture artisanale très intéressante.

Il faut que tu saches qu’avant l’arrivée des feythas, toute la zone du continent située au sud et à l’est des principales chaînes montagneuses était très dangereuse. C’était le territoire des hofecy. Vous les appelez « lézards dragons » et ça résume bien leur aspect. Ce n’était pas la race naine que l’on utilise comme monture mais une variante bien plus grande, haute comme deux hommes pour les plus petits, certains encore plus grands. Ils chassaient en bande. Les seuls êtres intelligents que l’on trouvait dans cette zone étaient les bawcks qui savaient faire face à leur menace, en grande partie parce que leur chair est toxique. Les stoltzt s’étaient installés dans des zones abritées comme la rive droite de l’Unster entre le fleuve et la montagne, ou au nord entre les deux branches de l’Unster dans le grand royaume du Vornix, origine de la culture stoltz – ou sur des îles comme l’Helaria. Les feythas ont éliminé les grands troupeaux de hofecy.

Quand les humains se sont installés sur les rives de la Vunci, ils n’ont eu à chasser personne. Ils n’ont pas eu une population stoltz hostile à éliminer. Ils ont fondé une quinzaine de royaumes tout le long de son cours. Dans les forêts de l’arrière-pays, des royaumes edorians se sont créés. Toute la région a été relativement épargnée par la guerre, même s’ils ont envoyé quelques soldats et que leurs terres ont été ravagées – comme tous les royaumes côtiers – par les raz de marée qui ont marqué la fin des combats. Ils ont donc été parmi les premiers à se réorganiser. Quelques royaumes riverains se sont rassemblés en une confédération de commerçants. Ils appellent ça une hanse. D’autres les ont rejoints plus tard. La productivité de leur arrière-pays et des royaumes amont leur fournissaient largement de quoi alimenter leur négoce. Ils ont d’abord commencé par utiliser nos navires marchands et ceux du Mustul. Ils se sont très rapidement enrichis.

Il y a quatre ans, ils ont décidé de construire leur propre flotte. Or si les stoltzt ont une culture maritime ancienne, ce n’est pas le cas des humains. Ils savent fabriquer des bateaux de pêche. Les navires de commerce, c’est autre chose. Et jusqu’à ce jour, seules les trois nations stoltzt et l’Orvbel possèdent ce genre de navires. Il y a trois ans, une tentative d’espionnage a été déjouée dans les chantiers navals du Mustul. Je parle de l’État du Mustul sur le continent de Shacand, pas de l’île du même nom en Helaria. Il faut savoir que le Mustul n’a pas de côtes et pas de ports. Leurs navires sont construits dans la ville de Renaissance.

Deirane interrompit son amie.

— Pourquoi vouloir copier les bateaux du Mustul ? demanda-t-elle. Ceux de l’Helaria sont plus perfectionnés.

— Parce qu’ils sont trop perfectionnés justement. Il a fallu des douzaines d’années à Braton pour les mettre au point. Et cela fait presque un siècle que nous les perfectionnons. La Hanse n’avait pas le temps d’attendre autant. Les bateaux du Mustul sont plus simples à copier. Ils sont aussi plus fiables, ils résistent mieux aux tempêtes.

— Pourquoi ?

— Pour les détails techniques, il faudra que tu demandes à un savant. Calen pourra peut-être te renseigner. Mais j’en doute, ce n’est pas son domaine. Elle est physicienne, pas architecte naval.

Après une courte pause pour s’enfiler une gorgée d’hydromel, Saalyn reprit son récit.

— Les chantiers navals du Mustul sont donc situés à Renaissance, une ville libre qui joue un peu le rôle de capitale pour le continent de Shacand. Comme les faubourgs de la ville sont situés sur le territoire du royaume, cela ne leur pose aucun problème. J’ai pris l’enquête à ma charge. Les indices ont fini par me mener à Shaab, la principauté hanséatique la plus en aval de la Vunci. L’enquête était facile, il n’y avait pas beaucoup de choix. Des royaumes de l’Unster, seul l’Yrian pourrait accomplir un tel acte. Or il est en train de se tailler un empire terrestre. À ce stade de son développement, une flotte serait plutôt une gêne en grévant leurs ressources. L'Orvbel possède déjà une flotte, celle que les humains ont volée aux stoltzt quand ils se sont emparés du pays, ils n’ont pas encore le savoir faire nécessaire pour l’améliorer. Je pense que ce n’est qu’une question de temps. Il savent déjà reproduire les bateaux qu’ils possèdent. Nasïlia et les autres royaumes des Frères de la Mer sont alliés de l’Helaria et du Mustul, nous leur fournissons sans contrepartie les navires dont ils ont besoin. Il ne restait que les royaumes du continent sud et ceux du fleuve Vunci. Éventuellement, un royaume inconnu : les territoires vides sont vastes, ils peuvent cacher bien des choses.

— En dehors des humains, tu ne sembles pas avoir envisagé d’autres peuples.

— Les edorians ne s’intéressent pas à la mer. Ils n’ont aucun royaume côtier, sauf Kushan qui est devenu province d’Helaria depuis presque soixante ans et n’a pas besoin de voler des connaissances auxquelles il a accès de plein droit. De plus, il faut des arbres pour faire des bateaux. Tu vois des edorians couper des arbres ?

Deirane secoua la tête de dénégation.

— Les nains sont montagnards, reprit Saalyn, qu’iraient-ils faire d’une flotte. Les bawcks… restons sérieuses. Quant aux gems et aux drows… Qui sait ce que veulent les gems ? Jusqu’à présent ils ne se sont jamais occupés de construction navale. S’ils veulent un bateau, ils le louent. Ou ils le volent. Quant aux drows, cela ne les intéresse tout simplement pas.

— Ton enquête t’as donc amenée à Shaab, relança Deirane. Et là-bas, tu as découvert la source de l’espionnage.

— Non, c’est elle qui m’a trouvée.

Elle déglutit, la suite semblait difficile. Finalement, elle se leva et commença à défaire les lanières de sa tunique. Elle alla au fond de la pièce.

Quand le vêtement tomba au sol, Deirane ne put retenir un frémissement d’horreur. Tout le dos était couvert de cicatrices, marques de fouet, à différents stades de guérison. Les plus récentes dataient d’à peine plus de quelques douzaines, alors que les plus anciennes étaient vieilles de plusieurs mois. Avant de se retourner, la stoltzin masqua sa poitrine en un geste de pudeur inattendu chez une Helariasen. Ce n’était pourtant pas son corps qu’elle cachait, c’était ce qu’on lui avait infligé, de bien pire que dans le dos. Elle put voir des traces de brûlures qui dépassaient de sous les bras croisés.

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