Chapitre 28 : Territoires edorians, de nos jours. (2/5)

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Le château était immense. Et il était flambant neuf. La partie où se trouvaient les chambres était en pierres brutes sans décoration. Cependant à proximité des appartements du maître des lieux, les choses changeaient. Il n’y avait pour le moment aucun ouvrier, il avait dû leur donner congé pour la journée. Mais partout on voyait les traces de leur travail en cours. Les décorations des couloirs étaient à divers stades d’avancement. Un pavement de marbre couvrait le bas des murs jusqu’à hauteur de la poitrine, il était sculpté d’une frise en bas relief représentant des scènes de combat où les armées drows écrasaient les autres peuples et les soumettaient. Au-dessus, la pierre était masquée par un enduit blanc sur lequel les peintres représentaient les scènes clefs de la victoire drow. On y reconnaissait pèle-mêle, la chute de Sernos, la destruction d’Imoteiv, la pendaison des plus grands rois du monde civilisé et – le petit détail qui faisait froid dans le dos – des parties de chasse avec des edorians forestiers comme gibier. Tout ceci n’était que fantasmes, les drows n’étaient ni assez nombreux, ni assez grégaires pour créer des armées. Néanmoins cela augurait mal de leur avenir personnel.

Ils débouchèrent dans un couloir bien plus large que celui d’où ils venaient. En face d’eux, ils virent une grande porte en bois à double battant. La jeune edoriane l’ouvrit et les invita à entrer. La pièce était un salon. L’endroit, grandiose, laissa les trois prisonniers muets de surprise. Les murs étaient couverts de bois précieux sur leur partie inférieure, et au-dessus tendus de tapisseries helarieal dont la valeur aurait pu faire fonctionner un petit royaume pendant dix ans. Les plafonds à caissons étaient peints de scène représentant les Feythas. L’éclairage était fourni par d’immenses lustres en cristal portant des dizaines de chandelles. La cheminée, qui occupait tout un pan de mur, brûlait un tronc entier. Les fauteuils étaient disposés de façon à former plusieurs petits coins où des groupes pouvaient s’individualiser les uns des autres. La pièce était luxueuse, confortable et agréablement chaude. On pouvait juste regretter qu’il n’y eut aucune fenêtre. Mais après tout, ils se trouvaient dans une forteresse.

La première chose que vit Deirane en entrant fut la jeune fille qu’elle était venue chercher. Elle était enfoncée dans un fauteuil, le corps tendu, la peur marquant son visage. Elle vivait dans cet état depuis son enlèvement, ça avait certainement empiré avec Aldower. Cela se lisait clairement sur ses traits marqués par l’épuisement. Une autre personne était assise un peu plus loin, son fauteuil leur tournait le dos et de la porte les arrivants ne voyaient que son bras. Toutefois, celui qui retint leur attention était le dernier, le drow. Debout, face aux flammes, il attendait, un verre à la main. Quand ils entrèrent, il se tourna vers eux.

Pendant tous ces jours de préparation, Deirane était terrorisée à l’idée de cette rencontre. Maintenant qu’elle avait lieu, elle était très calme. Toute peur avait disparu. Seule restait de la colère. Elle dévisageait celui qui était responsable de la vie qu’elle avait menée, ce tortionnaire qui lui avait greffé ces pierres précieuses dans la peau, la réduisant à un objet de convoitise. La pièce était plus sombre que ce jour fatidique, mais elle le distinguait parfaitement, se remémorant chacun de ses traits qui demeuraient dans l’ombre.

Le drow posa son verre sur le linteau de la cheminée et s’avança vers eux. Il s’inclina devant les deux femmes.

— Mesdames, dit-il, soyez les bienvenues dans ma maison. Je suis heureux de vous avoir avec moi ce soir.

Saalyn lui rendit son salut.

— Ne m’en veuillez pas si je n’apprécie pas votre offre à sa juste mesure, répondit-elle, en ce qui me concerne je ne suis pas heureuse d’être ici.

— Je suppose que j’ai dû gâcher votre soirée.

— En fait j’avais prévu de vous tuer ce soir. Je suppose que ce sera pour plus tard.

Le drow rit à la plaisanterie de Saalyn. Il se tourna vers l’interlocuteur invisible.

— Tu comprends pourquoi je n’ai pu résister à l’envie de l’avoir à ma table ?

Puis il se tourna vers ses invités forcés.

— Il pourra en témoigner, je le lui ai dit : il nous faut absolument la grande Saalyn, la célèbre guerrière libre.

— J’espère que vous n’êtes pas trop déçu que je ne sois pas aussi grande que ma légende.

Le fait est que Saalyn, même si elle était beaucoup grande que Deirane, devait lever la tête pour regarder son interlocuteur dans les yeux.

Leur hôte inclina la tête et se tourna légèrement pour s’adresser à Deirane.

— Deirane, dit-il, quand je vous ai choisie, je ne me suis pas trompée. Déjà adolescente, vous étiez vraiment belle. En devenant adulte, vous êtes devenue remarquable pour une humaine.

— Vous attendez peut-être des remerciements.

— Vous auriez raison de me remercier. Sans moi vous vous seriez mariée, vous auriez fait une flopée d’enfants qui auraient déformé votre corps. Vous seriez une vieille femme aujourd’hui.

— J’aurais accepté ce sacrifice de grand cœur pour avoir des enfants que j’aurais élevés moi-même.

— Certainement. Mais nous y aurions tous perdu. Et votre vie aurait-elle été aussi intéressante si vous aviez végété dans le mariage.

— Une vie d’esclavage.

— Le prix a été lourd. Mais combien est belle la récompense. Regardez tout ce que vous avez vécu. D’ailleurs il faudra que l’on parle. J’ai certains trous dans les événements. Notamment sur ces deux dernières années. Vous aviez disparu, puis soudain, vous réapparaissez sans soucis d’argent et sans source de revenu visible. Pour quelqu’un qui venait de croupir pendant des mois dans des geôles, et que l’on croyait morte il y a peu encore, c’est une belle remontée je trouve.

— Je ne vois pas le changement, je suis toujours prisonnière.

— Vous n’allez pas comparer mon château aux égouts d’Oscard quand même.

Elle allait répondre, mais il était déjà passé au sensitif.

— Je suppose que vous devez être surpris de vous retrouver ici, dit-il.

— Pas tant que ça. Mon seul intérêt est de pouvoir communiquer avec ma pentarque. Si vous ne m’avez pas tué, il n’est pas difficile de conclure que vous ne cherchez pas à interrompre cette communication. Je peux lui parler aussi bien ici qu’au sein des soldats de son armée. Je pense donc que je dois la vie sauve au fait que vous voulez discuter avec elle.

— Je vois que vous savez vous servir de votre cerveau. Vous avez raison, j’ai un message à transmettre aux pentarques.

— Pourrais-je connaître la nature de ce message ?

— Nous verrons ça plus tard. En fait, pour le moment je vais m’intéresser à votre particularité. Pouvoir établir un lien permanent avec des télépathes sans être télépathe soit même est surprenant. N’est-ce pas frustrant de posséder un pouvoir que seuls d’autres personnes peuvent activer.

— Je n’ai aucun pouvoir. Je suis juste un peu plus sensible que la moyenne à la télépathie. Et non, ce n’est pas frustrant. Ça me permet de voir les actes des pentarques de l’intérieur, de voir comment ils réfléchissent, comment germent…

Il se tut. Ses yeux s’ouvrirent d’horreur.

— Vous voulez vous servir de moi pour espionner les pentarques. Où influer sur leurs pensées.

— Quel intérêt aurais-je à fouiller dans leurs pensées ? Quel bénéfice cela apporterait à mes opérations ? Ce que pensent les pentarques ne m’intéresse pas le moins du monde. Quant à influencer leurs pensées, je pense que ce n’est pas possible. Peut-être un autre télépathe le pourrait. Et vous n’en êtes pas un, vous venez de le dire.

Il se détourna de son interlocuteur pour reprendre son poste près de la cheminée.

— Mais je manque à tous mes devoirs, je ne vous ai pas présenté mes invités.

Du geste de la main il désigna la fillette, soudain encore plus effrayée de se retrouver au centre de l’attention générale.

— C’est elle que vous êtes venus chercher, dit-il, comme vous pouvez le voir, elle est en bonne santé. Et intacte. Je ne lui ai fait aucun mal. Même sa virginité est sauve. Je sais que ce détail a quelque importance pour vous humains.

— Vous n’avez juste pas eu le temps de lui infliger ce que vous m’avez fait, riposta Deirane.

— Pour qui me prenez-vous ? Vous croyiez que je voulais lui accorder le même honneur qu’à vous ? C’est impossible ! Une véritable œuvre d’art se doit d’être unique. Un deuxième exemplaire ne serait qu’une copie. Je n’ai pas de copie, seulement des originaux dans ma maison.

Deirane ne répondit pas. Elle s’avança pour rejoindre la fillette sur le canapé.

C’est alors que l’homme qui était resté caché prit la parole.

— En ce qui me concerne, je n’ai pas besoin de présentation, dit-il, nous nous connaissons déjà, Deirane et moi.

En reconnaissant la voix, Deirane se figea, la terreur, que le drow ne lui inspirait plus, la submergea. Elle lança un regard empli de détresse vers Saalyn, mais son amie semblait aussi bouleversée qu’elle. En fait, c’est la première fois que Deirane la voyait ainsi, au bord de la panique. L’homme se leva et leur fit face.

— Deirane, dit-il, je constate que l’adolescente que j’ai si brièvement connue s’est muée en une très belle femme. Et toi Saalyn, tu n’as pas changé.

Le sensitif s’était rendu compte du changement d’attitude de ses compagnes.

— Qui est-ce ? demanda-t-il à sa compatriote.

Saalyn s’était reprise.

— Trazen, je te présente Stranis. Impliqué dans tous les crimes qui rapportent. Chef de bande de la horde barbare qui sème la terreur le long de la grande route de l’est depuis vingt ans.

— Seize ans seulement. Il a d’abord fallu que le précédent chef de la horde me laisse la place.

— Voleur, assassin, pillard, ravisseur, proxénète et violeur. Beau palmarès. Il ne manque que la piraterie.

— Surtout violeur, n’est-ce pas Saalyn, renvoya-t-il accompagné d’un clin d’œil.

— Quel autre moyen aurait eu un type comme toi pour avoir une femme comme moi ?

Stranis éclata de rire.

— Il me semble que Deirane a été capitaine pirate un moment. Et toi-même tu as tué pas mal de gens. On dit que pour ta première mission, tu as réveillé un homme dans son lit pour l’égorger.

— Il s’est réveillé tout seul, corrigea Saalyn, je comptais l’égorger pendant son sommeil.

— Nous sommes une belle bande de criminels. Je ne dépare pas au milieu de vous.

— C’étaient des meurtriers, ils avaient été condamnés à mort, riposta Saalyn.

— C’est vrai, ton métier te permet d’assouvir tes instincts en toute légalité.

Saalyn ne répondit pas à l’accusation tant elle était absurde.

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