Chapitre 17 : Boulden, de nos jours.

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Le lendemain, Deirane fut conduite devant Muy. Celle-ci semblait avoir retrouvé son énergie. Mais son air n’avait rien d’avenant. D’un mouvement sec, elle lui désigna une chaise, sans esquisser pas le moindre geste pour faire enlever ses entraves.

— Hier soir, commença-t-elle, Saalyn a été gravement blessée. Elle a failli mourir.

— Je n’y suis pour rien, protesta Deirane.

— En es-tu sûre ?

— Jamais je n’aurais pu lui porter atteinte. C’est mon amie.

— Une amie ! Que tu n’as pas vue, ni même cherchée à contacter depuis vingt ans. Tu l’as entraînée dans tes petites manigances et voilà le résultat.

— Elle s’est fait beaucoup d’ennemis toutes ces années. L’un d’eux aurait pu être à l’origine de cette embuscade.

— Il y avait deux cibles. Saalyn a pu entendre les propos de ses agresseurs avant de perdre connaissance.

— Elle a repris connaissance ?

— Non, j’ai le pouvoir d’entendre les pensées des gens. Celui que nous avons capturé l’a confirmé. Il a tout avoué. Le commanditaire est un commerçant connu pour servir d’intermédiaire lors de diverses transactions louches. Nous ne savons pas encore qui l’a engagé, ce n’est qu’une question de temps. La seconde cible était toi.

Deirane ne prononça pas un mot, la connivence était claire.

— Tu as pu constater que je n’ai aucun scrupule à tuer, reprit la pentarque. Le choix de mes cibles est simple. Si tu es un allié de l’Helaria, j’épargne ta vie. Dans le cas contraire, si j’estime que tu présente un danger pour les miens, je n’aurai aucune pitié. Tes manigances nous ont porté un grave préjudice, tu es donc considérée comme une ennemie.

— Je n’ai rien fait, j’ai juste cherché à engager des guerriers libres. Je ne pouvais pas prévoir ce que cela entraînerait. Personne ne le pouvait.

Pour toute réponse, la pentarque retourna un sablier.

— Tu as la durée de ce sablier pour me convaincre que tu n’es pas une ennemie. Si tu n’y arrives pas, tu cesseras de vivre à l’instant où le dernier grain tombera. Par respect pour Saalyn, ça sera rapide.

Pour illustrer ses propos, la petite stoltzin posa un poignard sur la table. Il était aussi près d’une femme que de l’autre. Un combattant aguerri aurait pu croire qu’il avait une chance. C’était faux. Personne, même le meilleur guerrier du monde connu n’avait de chance contre Muy. Encore moins une ancienne pensionnaire de harem comme Deirane qui savait juste se défendre. Elle n’essaya même pas de s’emparer de l’arme.

Même si Deirane était choquée par un tel comportement, elle n’était pas vraiment surprise. Elle connaissait la réputation de la petite stoltzin. Sous des dehors avenants et fragiles, c’était une tueuse implacable, capable de prendre une vie entre deux battements de cils. Et en y prenant du plaisir.

Elle savait tout également du lien qui l’unissait à Saalyn. Muy avait gagné tous ses combats dans sa vie. Sauf un. Juste après la guerre, gravement blessée, ayant perdu sa gemme, elle n’avait pas pu se défendre quand des écumeurs de champs de bataille l’avaient trouvée. Ils ne l’avaient pas reconnue, sinon ils l’auraient certainement tuée. Seulement elle était jolie, l’avaient-ils capturée pour l’intégrer à leur cheptel. C’est Saalyn qui l’avait retrouvée, qui avait rassemblé une troupe de guerrier et mené l’assaut qui lui avait rendu la liberté.

La reconnaissance que la pentarque vouait à la guerrière libre, même si elle ne se manifestait pas par des gestes ou des paroles était réelle. Toute personne qui s’en prenait à elle risquait de se retrouver à combattre la petite femme. Et d’y laisser la vie. Un fait que Selmanthi avait visiblement ignoré.

Qui restait bien présent à l’esprit de Deirane.

— Si vous me tuez de sang-froid vous commettrez un meurtre.

— En es-tu sûre ?

Muy déposa un document sur le bureau. Il était rédigé en helariamen, adressé à la délégation de Nasïlia des guerriers libres. C’était une demande d’exécution suite à une condamnation à mort pour piraterie. Il n’était pas signé par l’archonte de la corporation, ni par un pentarque, il était donc invalide.

— Il me suffit de le signer et ta mort ne sera plus un crime.

— Ce mandat est au nom de Voelsin, dit Deirane.

Son ton était déjà moins assuré. Muy avait certainement la preuve que Voelsin et elle étaient la même personne.

— Un rapport d’enquête fait le lien entre toi et Voelsin, confirma Muy, tu veux le voir ? Je te rappelle que pendant que tu tergiverses le sable coule.

Deirane s’humecta les lèvres.

— Que voulez-vous savoir ? demanda-t-elle.

— Tout, répondit Muy.

— J’ai eu une longue vie, ce sablier ne suffira pas.

— Ta vie ne m’intéresse pas. Uniquement ce qui a conduit aux derniers événements. La raison de tes actes.

— Je ne l'ai jamais cachée, je veux libérer cette paysanne de l’esclavage.

— Pourquoi elle ? Il y a des milliers d’esclaves. Des centaines de paysannes sont enlevées chaque année. Qu’est-ce que celle-là a de spécial pour que tu te démènes au point de mettre tes amis en danger ? Je veux savoir pour quelles raisons ma meilleure guerrière libre s’est retrouvée les tripes à l’air dans une rue sordide.

— Parce que le consulat est situé dans une rue sordide ?

— Ne joue pas avec moi.

Le point qui s’abattit sur la table fit sursauter l’humaine.

— Ta tête est en équilibre des plus précaires sur tes épaules.

— D’accord, je dis tout.

Muy se carra dans son fauteuil.

— J’ai reçu une lettre de mon frère, avoua Deirane.

— Ton frère ? Combien as-tu reçu de lettres de ta famille depuis que tu l’as quittée ?

— Aucune. C’est la première fois.

— Intéressant. Comment a-t-il su où l’envoyer ?

— Il l’a envoyé à Neiso, au quartier général des guerriers libres. La première à m’être parvenue. J’en ai reçue d’autres après. En tout, il a dû en envoyer des dizaines, un peu dans tous les endroits où j’étais susceptible de passer. Toutes avec le même message.

— Intelligent. Et après.

— Vos propres guerriers se sont chargés de l’acheminement. Vous avez des dossiers assez complets sur moi. Vous ne saviez pas où me joindre. Toutefois, un de mes contacts a pu s’emparer de l’une d’elle, il me l’a remise il y a neuf jours. Elle aura mis deux mois pour m’atteindre.

— Que disait-il, ça devait être important.

— Il m’a demandé mon aide.

— Ton aide ? L’esclave ?

— C’est sa fille. Ma nièce.

— Je remarque qu’aucun membre de ta famille ne t’a contactée pendant vingt ans. Mais quand ils ont eu besoin de toi, ils t’ont trouvée comme ça d’un claquement de doigt. N’es-tu pas amère ?

— C’est ma famille, même si elle a des défauts. Ils ne savent pas lire ni écrire. Ils ont dû faire appel à un scribe, ce qui coûte cher et c’est une famille pauvre. Ils ont certainement hypothéqué toutes leurs ressources pour les envoyer. Pour un tel sacrifice, il fallait une raison grave.

Muy sourit et coucha le sablier, interrompant le décours fatidique.

— Tu as gagné le droit de vivre.

Deirane respira. Puis elle montra ses poignets entravés. La pentarque fit un geste, les bracelets se décrochèrent et lui tombèrent sur les genoux, autre démonstration de ses pouvoirs. Deirane massa ses meurtrissures.

— Qu’allez vous faire maintenant ? demanda-t-elle.

— Nous ignorons d’où vient l’attaque contre Saalyn. Le fait que tu sois impliquée met en cause Selmanthi aussi bien que son client. Nous allons donc enquêter.

— C’est tout ?

— Non, bien sûr. Une des nôtres a été gravement blessée. Sans la maladresse de l’arbalétrier, elle serait morte. Une telle attaque est inadmissible. Nous devons envoyer un message à nos adversaires.

— Ce qui signifie.

— La sécurité d’une transaction est à l’origine de cette attaque. Nous ferons en sorte que cette transaction échoue. Un détachement de soldats dirigé par un guerrier libre partira à la recherche de cette esclave et la libérera. Tu es libre de te mêler à eux, s’ils veulent bien de toi.

Deirane parvint à grand peine à retenir un sourire.

— Qui commandera ? demanda-t-elle.

— Saalyn.

— Saalyn !

Deirane se leva à demi de la chaise. Le regard froid de la pentarque calma ses ardeurs.

— Elle est gravement blessée, il faudra des mois avant qu’elle puisse commander quoi que ce soit.

— Elle sera sur pied dans sept à huit jours, j’y veillerai. Elle ne sera peut-être pas au mieux de sa forme, mais tout à fait capable de jouer son rôle.

— Huit jours, ça risque d’être trop tard. Il faut partir tout de suite.

— Saalyn a été blessée, la vengeance lui appartient. Si tu étais venue nous dire ce qu’était Cleindorel pour toi, les choses auraient été différentes. J’aurais pu organiser un sauvetage et offrir une autre occasion à Saalyn. La prochaine fois, tu réfléchiras aux conséquences à deux fois avant de nous entraîner dans tes petits complots sans nous prévenir.

Deirane allait répliquer, cependant elle préféra changer de sujet.

— Vous m’auriez réellement tuée ?

— Si tu avais essayé de m’embobiner avec des mensonges, ta tête roulerait déjà sur le sol. Et ne crois pas que ton tatouage aurait pu arrêter mon arme. Mes pouvoirs sont supérieurs à celui du démon qui t’a infligé ça.

— Je le crois bien volontiers.

— C’est une attitude intelligente. Maintenant dégage. Et reviens dans huit jours si tu veux accompagner l’expédition. Et si Saalyn peut te pardonner.

— Vous punissez une fillette innocente parce que je n’ai pas été totalement honnête avec vous, remarqua amèrement Deirane.

— Sans le moindre regret.

Deirane quitta la salle, presque une fuite après les moments qu’elle venait de vivre. Elle retrouva Hester dans le hall. Il se dirigea joyeusement vers elle, elle lui prit la main pour l’entraîner loin de cette maison. Elle regrettait presque d’avoir contacté les Helariaseny. C’est dans une ambiance morose qu’elle rentra à son hôtel. Une fois dans la chambre, elle s’allongea à côté de son fils pour se blottir entre ses bras. Il était un peu gêné d’une telle intimité. Depuis des semaines qu’ils voyageaient ensemble, ils n’avaient jamais pu s’offrir des chambres séparées. Et il n’avait pas pu se départir de la gêne qu’il ressentait à être aussi proche de sa mère. Elle tremblait tellement qu’il finit quand même par l’enlacer pour la rassurer.

C’est quand elle se fut calmée que Deirane remarqua que Muy connaissait le nom de sa nièce. Et pourtant, dans son récit, à aucun moment elle ne l’avait prononcé.

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