Chapitre 10 : Chabawck, vingt ans plus tôt.

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Deirane obéissait aux injonctions du bawck, elle n’osait pas bouger. Le bawck était trop loin, elle essayait de porter son regard vers lui au point d’en avoir mal aux yeux. Il réapparut enfin dans son champ de vision.

Le chaman déposa un réchaud à hauteur de sa tête. Il plaça une coupe d’argile pleine d’eau au-dessus du foyer. Tout en psalmodiant des incantations, il y versa quelques gouttes d’une petite fiole de verre coloré. Aussitôt, une vapeur à l’odeur entêtante se répandit autour d’eux. Elle eut un effet apaisant sur Deirane. Toute peur la quitta peu à peu, elle se détendit, ses muscles se décrispèrent, puis s’amollirent totalement. Elle avait l’impression de flotter dans l’air.

De l’index, il commença à dessiner des symboles magiques sur le corps de la jeune fille. Sans la drogue qu’il lui avait fait respirer, elle aurait tressailli. Dans l’état où elle était, elle ne porta aucune attention au contact lui-même. Au lieu de ça, elle essaya d’identifier les signes. Son esprit embrouillé butait sur eux. Elle avait la fausse impression de les connaître, du moins certains d’entre eux.

Elle sentit les mains rugueuses du bawck se poser sur son corps, l’une au bas des côtes, l’autre sur l’aine. Ses griffes piquaient sa peau, sans aller jusqu’à l’égratigner. Les mains plus douces de Jalia firent de même sur son flanc droit. Il prononça des paroles dans une langue ancienne, destinée à inciter la malédiction qui retenait les pierres à se relâcher. Il répéta la litanie plusieurs dizaines de fois. Cela eut un effet apaisant sur Deirane qui semblait sur le point de s’endormir. Pourtant, elle se sentait toujours identique à elle-même, la trame dorée ne présentait aucun signe de relâchement.

La phase finale allait commencer. Le bawck allait, dans un premier temps, essayer d’extraire une première gemme. Il lui avait expliqué auparavant qu’il allait devoir procéder une par une et que ça risquait d’être douloureux. Avec un morceau d’ocre, il dessina un cercle autour de l’émeraude qu’il avait sélectionnée. Il avait choisi une pierre sur l’avant-bras afin de ne pas tuer sa patiente si le sort se retournait contre elle. Normalement, la marque devrait délimiter la zone où s’exercerait le sort, l’empêcher de se répandre dans tout le corps. Mais on ne savait jamais.

Le bawck se leva. Il alla chercher une tige de verre. Il la frotta longuement avec un mouchoir de soie. Puis il se posta à côté de Deirane, debout, les yeux fermés, la tête levée vers le ciel, les bras légèrement écartés, la baguette dans la main gauche. Jalia n’avait pas bougé. Elle avait gardé les mains sur le corps de son amie. Si elle n’avait pas compris les explications du bawck sur son rôle, la stoltzin avait en revanche saisi que si elle bougeait, Deirane risquait de mourir.

En levant les bras très lentement, il lança ses incantations. Au fur et à mesure qu’elles devenaient impératives, un trouble dans l’air qui l’entourait se manifestait. Son image tremblait, devenait floue. Quand ses mains se rejoignirent au-dessus de sa tête, on aurait dit qu’il se tenait au-dessus d’un incendie. Il lança alors l’ordre final et braqua sa baguette sur la pierre qu’il avait sélectionnée.

Une décharge se forma entre la pointe de verre et le rubis. Malgré la drogue, Deirane poussa un hurlement de souffrance, son corps s’arqua sous la douleur. Jalia hurlait avec elle, mais de peur. Cependant, elle tenait bon, gardant les mains posées là où il fallait, ne bougeant pas d’un ongle. La pierre, également, ne bougeait pas. Le bawck intensifia la décharge magique autant que la jeune fille pouvait en supporter. Surveillant l’esprit de Jalia comme une sonde, il continua à déverser son pouvoir sur sa patiente.

Décidément, c’était toute une cave que Festor transportait dans ses fontes. Avec son compagnon de beuverie, il venait d’entamer leur troisième bouteille. Celle-là provenait des plaines de Kushan, une zone de steppe verdoyante située dans la moitié nord de la province du même nom, à cheval sur la frontière avec les territoires sangärens. De cette région était née une variante d’hydromel bleu peu alcoolisé possédant un goût légèrement résineux, hydromel dont les deux hommes étaient en train de finir une bouteille.

Festor venait juste de finir d’évoquer l’histoire de la province la plus riche d’Helaria quand les cris les atteignirent. Jensen fut aussitôt en alerte.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.

— Le traitement a commencé, répondit-il.

Le soldat surveillait discrètement le paysan. Ce dernier était agité. Il jetait des regards fréquents vers la tente, esquissait l’acte de se lever. Il n’en faudrait pas beaucoup pour qu’il s’élance vers sa fille et interrompe tout. Festor lui reversa une rasade d’alcool.

L’intensité des hurlements augmenta brutalement, ils exprimaient une violente douleur. Ils ne se calmaient que pour laisser le temps à celle qui les poussait de reprendre son souffle.

— J’y vais, s’écria Jensen.

Il sauta de la charrette et se dirigea vers le sanctuaire où le chaman officiait. Festor le rattrapa d’autant plus rapidement que l’ébriété rendait sa démarche incertaine. Il lui empoigna le bras, l’obligeant à s’arrêter.

— Où allez-vous comme ça ?

— Vous n’entendez pas ses hurlements ?

— Bien sûr qu’elle souffre, qu’est-ce que vous imaginiez ? Le sort qui maintient sa malédiction en place a été créé par un gems. Il a certainement prévu ce qu’il faut pour prémunir son œuvre de toute dégradation. Deirane a des diamants et des fils d’or incrustés dans la peau. Dans sa peau ! Ce qui devrait vous inquiéter, c’est plutôt ce qu’il a prévu pour protéger toute cette richesse qu’elle porte sur elle. Ne me faites pas croire que vous ne vous doutiez pas que ça se passerait comme ça.

— Il va la tuer !

— Non. Je suis soldat, j’ai vu bien des horreurs dans ma carrière. J’ai entendu bien des cris. Ces cris-là expriment de la souffrance, rien d’autre. Il n’y a aucune panique dedans. Ce n’est pas non plus les cris d’une personne à bout de résistance sur le point de capituler. Elle peut en supporter davantage. Beaucoup plus que vous ne croyez. Vous sous-estimez vos femmes, vous autres humains. Vous les prenez pour des créatures fragiles, c’est une erreur. Elles sont plus exposées que nous à la souffrance. À chaque naissance, elles en endurent beaucoup plus que n’importe quel guerrier. Les pires souffrances que l’on peut leur infliger ne sont pas physiques.

— Ce n’est pas votre fille. Vous ne pouvez pas comprendre.

— Ah bon ? En Helaria, le métier de soldat est mixte contrairement aux autres royaumes qui ont une armée exclusivement masculine. Avez-vous une idée de ce que les ennemis infligent à nos prisonnières ? Ce que Deirane subit n’est rien en comparaison. Elle peut y mettre fin quand elle veut. Il lui suffit de se lever et de partir, le chaman ne la tient pas attachée. Elle endure cette souffrance par son unique volonté. Ne lui gâchez pas tout en intervenant inopportunément.

Jensen hésita. Ce que disait Festor se tenait. Une accalmie dans les cris le fit renoncer. Il suivit le soldat, retournant avec lui vers leur enclos.

Les hurlements reprirent, avec plus de force. La résolution de Jensen s’effondra. Il se dégagea d’un brusque coup d’épaule et s’élança vers l’origine des cris. Festor le rattrapa et lui barra le passage, une main sur la poitrine, face à face. Les deux hommes se jaugèrent du regard. Ils étaient près à en venir aux mains. Le paysan était lourd et massif. Festor était un soldat entraîné. Il avait rang de grand maître de la corporation des guerriers. Et il semblait mieux tenir l’alcool que Jensen qui avait du mal à rester ferme sur ses jambes.

C’est alors qu’une explosion les projeta par terre. Une boule de lumière s’élevait au-dessus du sanctuaire, éclipsant l’éclat de Fenkys. Un vent violent les plaquait au sol, les empêchant de se relever. Festor se mit à hurler de terreur et d’impuissance. Sa compagne était au cœur de cette tourmente et il ne pouvait rien faire. Le souffle se prolongea pendant ce qui sembla durer des monsihons. La poussière leur frappait la peau, leur flanquant une gifle monumentale. Des objets divers leur passaient au-dessus, comme une tornade à l’envers.

Ils ne purent qu’attendre ce qui leur sembla toute une éternité.

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