Chapitre 9 : Chabawck, vingt ans plus tôt. (1/2)

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Quand le bawck entra dans la tente, Deirane s’était déjà déshabillée. Dans un premier temps, Jalia avait cru qu’il s’agissait d’un nouveau jeu et allait l’imiter. Deirane l’en avait dissuadée. Festor avait raison, bien qu’elle fût simple d’esprit, pour ce qui était de ressentir les émotions des autres elle était inégalable. C’était une vraie perle, un bijou qui était niché au fond de l’esprit de cette stoltzin. Elle avait senti la détresse de la jeune fille face à l’épreuve qui l’attendait et avait réagi en conséquence.

Deirane était trop pauvre pour s’offrir des sous-vêtements. Elle n’avait que sa robe sur elle. Jalia l’avait aidée à l’enlever, puis l’avait utilisée pour la draper sur le bas de son dos et ses hanches. Elle l’avait aidée à s’asseoir, et l’avait finalement enlacée, n’exposant que son dos aux regards.

Contrairement à ce qu’elle craignait, le bawck ne porta qu’une attention distraite à son corps. En revanche, les bijoux excitaient sa convoitise. S’il avait été guerrier plutôt que chaman, il aurait certainement essayé de l’égorger pour s’emparer des diamants. Il s’assit juste derrière elle et commença à examiner son dos. Ses doigts griffus et son haleine hérissèrent Deirane quand elle les sentit contre sa peau. Jalia réagit en l’enlaçant encore plus étroitement. Mais le chaman se concentrait sur une seule pierre qu’il examinait en détail, de très près.

— Magie gems, murmura le bawck.

— C’est un drow qui m’a fait ça, corrigea Deirane.

— Sort gems, drow exécutant.

Puis il passa aux fils d’or glissés sous la peau. Il examina un moment ceux du dos, suivant d’une griffe le dessin tarabiscoté de l’un d’eux, depuis la base du cou jusqu’à la chute des reins.

Deirane s’habituait au contact. Le bawck n’était pas aussi atroce qu’elle se l’imaginait. Il avait une odeur puissante, cependant ses gestes étaient doux, rien à voir avec les histoires de violences qu’on lui avait rapportées. Aussi, quand il lui prit le bras, elle ne manifesta aucune résistance. Le chaman fit jouer les articulations. Il semblait fasciné. Il n’arrêtait pas de lui plier et déplier le bras. Au début, elle ne vit pas ce que son coude pouvait avoir d’aussi passionnant. Elle comprit quand il alla chercher un morceau de bois brûlé dans l’âtre et traça diverses marques de l’épaule au poignet. En les voyant se déplacer légèrement à chaque mouvement, elle comprit ce qui avait intrigué le bawck. Normalement, les fils d’or n’étaient pas élastiques. Ils auraient dû lui cisailler la peau – ou se briser en morceau – à chaque geste qu’elle faisait. Elle ne ressentait rien de plus qu’une légère gêne désagréable pour les mouvements de grande ampleur. Et encore, la sensation qui persistait n’était rien face à celle des premiers jours. Elle disparaîtrait certainement dans les douzains à venir.

La fierté qu’elle avait éprouvée à comprendre ce fait se mua en panique quand elle en comprit les implications. Qu’allait-il se passer quand elle allait être enceinte ? L’or allait-il s’étirer suffisamment ou allait-elle mourir le ventre tailladé par les fils ? Pire, peut-être le drow avait-il contourné le problème pour lui ôter le pouvoir d’enfanter. Elle s’était toujours imaginée adulte avec plein d’enfants autour d’elle. L’idée que cela ne se réaliserait peut-être jamais la déprima. Elle ne voulait pas vivre seule ni sans descendance.

Ces idées noires furent chassées par une autre épreuve. Le bawck tentait de l’écarter de Jalia. La stoltzin s’accrochait à elle. Aussi le chaman arrêta-t-il son geste. Il lui fit signe de se retourner.

— C’est indispensable, demanda-t-elle d’une petite voix.

— Magie gems très complexe, Skayt doit tout comprendre pour la combattre.

Le visage du bawck manifestait le dégoût qu’il éprouvait pour cette partie de l’examen. Bizarrement, cela la rassura. Elle se détacha de la légère étreinte de la stoltzin et se retourna face au chaman. Jalia l’enlaça à nouveau et croisa les bras sur sa poitrine, Deirane lui fit doucement glisser les mains jusqu’au ventre.

Contrairement à ce qu’elle craignait, le bawck ne la toucha pas. Il se contenta de tracer le contour du sein avec son charbon et de dessiner quelques repères du téton à l’épaule. Puis il l’invita à lever le bras. Ce faisant, elle lâcha la main de Jalia. Aussitôt libérée, la stoltzin la porta à sa bouche, Deirane s’aperçut alors qu’elle la serrait à lui briser les doigts. Elle relâcha l’étreinte sur la seconde main. Pendant qu’elle exécutait les gestes demandés par le bawck, celui-ci examinait attentivement le déplacement des marques.

Au bout d’un moment, il se leva. Deirane en profita pour cacher sa poitrine derrière ses bras. Le bawck fouilla dans un sac et en sortit une serviette d’un blanc rendu grisâtre par l’âge, mais d’une propreté irréprochable. Il la lança sur une outre qu’il désigna à la jeune fille.

— L’humaine doit être propre pour la cérémonie.

Sans une parole de plus, il continua à fouiller dans ses affaires, il sortit divers ingrédients de ses sacs : bougies, encens, herbes séchées. Deirane comprit que le chaman allait procéder à l’extraction des pierres sans tarder. Les humains auraient décidé d’un moment approprié, auraient longtemps préparé l’opération. Pas les bawcks. La décision prise était aussitôt exécutée. Les bawcks ne pensaient qu’à court terme.

Elle prit la serviette pour essuyer les traces de cendres et attendit, serrée contre Jalia. Le bawck se retourna, il avait un ton réprobateur sur le visage.

— L’humaine n’est pas propre, elle doit être propre pour la cérémonie. La rivière est derrière la tente.

Il prit la serviette et l’outre qu’il posa aux pieds des deux jeunes femmes. Puis il leur désigna l’ouverture de la tente d’un air qui n’autorisait aucune remarque.

Deirane se sentit humiliée de se voir considérée comme une souillon. Il était cependant vrai qu’elle n’avait pas eu l’occasion de se laver depuis le départ de la ferme familiale. Et même chez elle, la rareté de l’eau limitait les ablutions. Le chaman n’avait pas tort, elle était sale. Elle ouvrit l’outre. Il contenait du savon liquide, certainement préparé à partir de cendre et de graisse animale. Elle se leva, prit la robe qu’elle commença à enfiler.

— Robe pas propre, intervint Skayt, la femelle humaine ne doit pas la remettre pour revenir.

L’idée de traverser le camp sans vêtements la pétrifia. Il sembla comprendre.

— Femelle court aucun risque dans le camp, bawck ne rien pouvoir faire d’elle. Trop faible pour être esclave, trop laide pour être concubine et pas pouvoir offrir un beau combat.

À défaut d’être rassurantes, les paroles la remettaient à sa place. Elle se dirigea vers la sortie en finissant de se relacer.

— Si femelle stoltz participer à la cérémonie, femelle stoltz aussi devoir être propre, ajouta-t-il.

Deirane se demanda si elle devait faire participer Jalia. Elle était sûre de ne pas vouloir être seule, pourtant avait-elle le droit d’impliquer la stoltzin. En tout cas, un simple bain ne lui ferait pas de mal. Elle avait entendu dire que les stoltzt aimaient l’eau et nageaient comme des poissons. Leurs bateaux n’étaient pas pour eux, ils pourraient s’en passer au besoin, mais pour transporter leurs marchandises. Jalia adorerait sûrement se baigner dans la rivière. Elle lui tendit la main pour l’inviter à la rejoindre.

Festor n’avait pas dit la vérité à Jensen. Ce n’était pas une bouteille d’hydromel qu’il avait dans ses fontes, mais deux, au moins. Un hydromel bleu courant, utilisé par les Helariaseny comme d’autres peuples utilisaient la bière. Ce n’était ni le très utile hydromel marin qui en plus de procurer facilement l’oubli et une solide gueule de bois, pouvait être utilisé pour décaper le métal ou désinfecter l’eau croupie. Ce n’était pas non plus un produit de luxe comme les hydromels dorés ou gris ou encore le célèbre hydromel salé, si rare et si cher que seuls les seigneurs les plus riches pouvaient se l’offrir. Et pas plus que les hydromels gris, dorés ou salés n’étaient gris, dorés ou salés, l’hydromel bleu n’était bleu. Son nom venait de la couleur du flacon en argile émaillé qui le contenait. Il était produit en assez grande quantité dans la province de Kushan pour la consommation interne du pays.

Les deux hommes avaient largement entamé la seconde bouteille quand Festor aborda le sujet qui le préoccupait.

— Je ne sais pas quoi penser du fait que ce bawck n’a pas réussi à rendre Jalia normale. Tout au long de ce voyage, je n’ai pas arrêté de penser : ai-je le droit de la changer ? Qui suis-je pour prendre une telle décision ? Et si en la guérissant je la rendais malheureuse.

— Si vous l’aimez, et qu’elle vous aime, il est normal que vous vouliez le meilleur pour elle.

— Mais qu’est-ce que le meilleur ? Est-ce la changer pour la faire correspondre à ce que je crois le meilleur pour elle ? Où est-ce la guérir et lui permettre d’avoir une vie normale ?

— Vous avez pris une décision pourtant.

— Celle qui lui permettrait de faire ses propres choix. Sur le moment, ça me paraissait le meilleur. Actuellement, elle est incapable de s’assumer seule, elle dépend entièrement de moi pour vivre. Si on se séparait, elle mourrait de faim. Si elle avait une chance de mener une vie normale et que je le lui refuse par lâcheté, je serais pire que les rois d’Orvbel avec leur trafic d’esclaves et leur harem.

— Je ne connais pas très bien les mœurs de l’Helaria, cependant j’ai du mal à croire qu’ils laisseraient mourir une des leurs de faim sans réagir. Elle trouverait toujours à se nourrir et à se loger.

— Faire l’aumône, mon peuple est très fort pour ça. Nous faisons l’aumône à tout le monde. À nos pauvres et à ceux des autres royaumes. D’ailleurs, personne n’est vraiment pauvre en Helaria. Et personne n’est riche. Nous sommes la nation la plus prospère du continent, mais le faste des grands seigneurs humains ou edorians n’est pas pour nous. Même nos pentarques vivent de l’aumône. Ils mangent ce que les paysans leur accordent, portent ce que les tisserands leur donnent et si leur palais est richement décoré, c’est parce que le peuple ne veut pas se sentir honteux de ses dirigeants quand une délégation étrangère vient en visite.

— Elle ne m’a pas donné non plus l’impression d’être soumise, continua Jensen sans tenir compte de la remarque désabusée du soldat. Elle ne s’énerve pas et ne discute pas, néanmoins je l’ai vue ignorer délibérément un ordre quand il ne lui plaisait pas. Pas d’éclat, juste une simple indifférence.

Festor sourit.

— C’est vrai que quand elle ne veut pas faire quelque chose, il est impossible de l’y obliger. Mais assez parlé de moi et de mes problèmes. Les vôtres sont plus graves. Qu’allez-vous faire en cas d’échec ?

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