Chapitre 2 : Boulden, de nos jours. (2/2)

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En la voyant, le visage de Deirane refléta une joie qu’Hester n’y avait pas vue depuis des mois.

— Ce sont tes hommes ? demanda-t-elle.

— Qui d’autre que moi recruterait des joueurs d’échecs ?

— Je croyais que les guerriers libres étaient indépendants.

— Ce sont des soldats, je suis le seul guerrier libre dans cette salle.

— Des soldats helarieal ici ! Le prince de Boulden tolère ça ?

— Comment pourrait-il s’y opposer ?

Les deux femmes s’enlacèrent comme deux vieilles amies.

— Saalyn, je ne pensais jamais te revoir un jour.

— Le monde est petit, nous nous serions forcément croisées tôt ou tard.

Saalyn. Hester ne connaissait pas ce nom, mais ce n’était pas le cas de tout le monde dans la salle. La plupart des soldats se retournèrent pour mieux voir celle qui le portait. Quant à son compagnon d’un soir, il semblait avoir renoncé à ses projets et cherchait maintenant à s’éloigner d’elle le plus discrètement possible. Les regards qui se posaient sur elle étaient de peur ou d’admiration, voire des deux souvent. À leur table, les Helariaseny semblaient assez satisfaits de l’effet produit par leur compagne.

Il faut dire que Saalyn avait de bonnes raisons d’être célèbre. Première guerrière libre d’Helaria, elle avait connu presque un siècle de succès et bien peu d’échecs. Sa mission d’origine, délivrer et ramener les esclaves helarieal au pays, avait vite débordé. Elle avait fini par ramener tout le monde sans distinction de peuple. Par exemple, elle avait fait venir les premiers edorians dans la Pentarchie, la transformant en état multiethnique. On estimait que, soit directement soit via leurs descendants, la moitié des habitants de l’Helaria lui devaient leur liberté.

Paradoxalement, alors qu’elle était crainte pour ses talents de guerrier, c’était dans ce domaine-là qu’elle s’était illustrée le moins. Ses missions relevaient plus de l’espionnage que de l’attaque directe. Elle était passée maître dans l’art de la discrétion et du camouflage dans un monde où ces deux mots n’existaient pas encore. Aussi ses plus grandes réussites étaient-elles inconnues du grand public.

Son intelligence, sa beauté, ses dons d’observatrice, sa capacité à interpréter n’importe quel rôle, à bluffer, sa ténacité, tout constituait une arme et elle en usait sans modération pour accomplir sa mission.

La consécration était arrivée quand, quatre-vingts ans plus tôt, elle avait ramené au bercail les pentarques qui avaient disparu pendant la guerre contre les Feythas. Mais ce pour quoi elle était le plus connue, ce n’était même pas un acte qu’elle avait accompli elle-même : la vengeance menée par ses compagnons de la corporation contre Jergo le jeune, celui qui de façon ironique en avait fait son esclave personnelle, deux décennies plus tôt. Une vengeance cruelle, à la hauteur de ce qu’elle avait subi à l’époque.

Ainsi donc, voici ce qu’était Saalyn, cette stoltzin nonchalamment affalée contre le comptoir de cette taverne. Et elle s’adressait à Deirane comme à une vieille amie.

— Prends quelque chose à boire et viens me rejoindre là-bas, dit-elle, tu m’expliqueras cette affaire.

Elle désigna une alcôve discrète. Elle était occupée, mais à son approche, les buveurs se souvinrent brutalement qu’ils avaient une occupation urgente ailleurs.

Quand Deirane et Hester la rejoignirent, la belle guerrière libre n’était pas seule. Quatre Helariaseny étaient assis à ses côtés, tous stoltzt. Ils prirent place sur le banc libre.

— Deirane, commença Saalyn, cela fait bien longtemps que nous ne nous sommes vues.

— Cela remonte à vingt ans.

— Et pendant tout ce temps, tu n’as pu trouver un seul moment pour venir nous voir ?

— J’ai été très occupée toutes ces années.

— Je sais, nous avons suivi une bonne part de tes exploits.

— Tu savais donc où me trouver pendant tout ce temps, pourquoi n’es-tu pas venu toi me trouver ?

Saalyn lança un rire cristallin qui éveilla un sourire sur le visage de Deirane. Puis elle se tourna vers le jeune homme.

— Et ce beau garçon est certainement ton fils. Et vu son âge, ça doit être l’aîné, Hester.

Le jeune homme fut interloqué.

— Comment me connaissez-vous ? demanda-t-il.

— Je t’ai mis au monde, répondit Saalyn.

Deirane leva un sourcil interrogateur qui n’échappa à aucun stoltz présent.

— D’accord, une sage femme t’a accouché, mais ta mère reposait entre mes bras.

Le regard de Deirane devint plus prononcé, attirant quelques rires.

— Tu es dure Deirane. En fait, c’est Celtis, une jeune femme du personnel de l’ambassade qui soulageait ta mère, mais j’étais présente.

— L’ambassade ? Quelle ambassade ?

— Tu es né dans l’ambassade d’Helaria, à Sernos. Tu l’ignorais ?

— Personne ne m’a jamais dit où j’étais né, répondit Hester.

— Celtis, cela fait longtemps que je n’ai pas pensé à elle. Qu’est-elle devenue ? demanda Deirane.

— Aux dernières nouvelles, elle voyageait dans les royaumes des montagnes. Elle voulait visiter le monde entier avant de rentrer chez elle et de se fixer. Mais mes renseignements remontent à une quinzaine d’années, aussi j’ignore ce qu’elle fait maintenant.

— Il ne faut pas quinze ans pour visiter ces royaumes.

— Pour les traverser, quelques jours suffisent. Mais pour réellement les connaître, c’est loin d’être suffisant. Habituellement, elle reste un an sur place puis elle reprend la route. Il y a plus d’une vingtaine de royaumes. Elle doit toujours être là-bas.

Deirane éprouva une bouffée d’émotion pour la jeune stoltzin qui avait été si proche d’elle par le passé, avant de revenir à la discussion en cours.

— En fait, Saalyn m’a beaucoup aidé pendant ta naissance. J’étais si occupée à la rassurer que cela a détourné mon attention de la douleur. Je crois même me souvenir qu’elle a tourné de l’œil.

Des sourires sardoniques accueillirent la révélation. Ainsi la plus célèbre guerrière d’Helaria, après les pentarques jumelles, avait quelques faiblesses.

— Vous perdez quand même beaucoup de sang vous autres humaines, plaida Saalyn.

— Tu as dû en répandre pas mal toi-même, remarqua Deirane, tu n’as pas été tendre avec tes ennemis.

— Et le mien a également beaucoup coulé. Ce n’est pas la même chose. En fait, ce n’est pas du tout pareil selon que le sang appartient à un ami ou un ennemi.

Deirane esquissa un sourire.

— La première fois que j’ai vu Saalyn, elle voulait me tuer, expliqua Deirane.

— Pas exactement, mais te donner une bonne leçon, tu venais de blesser Calen.

— Le doyen ? demanda Hester.

— Elle-même. Mais quand j’ai débusqué cette pauvre paysanne terrorisée, affamée, blessée et visiblement maltraitée, j’ai eu pitié. Tout ce que j’ai pu faire c’est lui tendre la main et l’aider à se relever. À l’époque, je venais de passer par des épreuves similaires. Je comprenais ce qu’elle avait dû subir.

Saalyn posa les mains sur la table et regarda Deirane dans les yeux.

— Cette esclave que tu veux délivrer, c’est ta fille ? demanda-t-elle ?

— Non, c’est une paysanne enlevée à ses parents et vendue en esclavage, répondit Deirane.

— Pourquoi veux-tu tant la récupérer ? Est-ce parce qu’elle te rappelle ta propre histoire ? Ou que tu connais sa famille ?

— Un peu des deux.

Saalyn réfléchit quelques secondes.

— J’ai entendu dire que tu avais été chef de guerre, et un bon, pendant quelques années. Tu as donc dû apprendre à faire un rapport circonstancié. Alors, vas-y.

— La vente a eu lieu cet après-midi au septième monsihon sur l’estrade centrale du marché. J’ignore tout de l’identité de l’individu qui l’a achetée. Et je n’ai pas pu le voir. Mais j’ai pu apercevoir celui qui a validé la transaction, un edorian. Le paiement a été effectué en assignats helarieal. Comme les vendeurs d’esclaves n’ont pas confiance dans les monnaies de papier, la livraison ne devrait avoir lieu qu’une fois les billets transformés en bonnes pièces d’or. Donc pas avant demain puisque les banques étaient fermées à l’heure de la vente.

— Des assignats helarieal. C’est pour cela que tu es venue nous voir ?

— En partie. J’ai pensé que vous pourriez facilement obtenir l’identité de l’acheteur. Je n’ai pas le pouvoir d’enquêter dans les banques de l’Helaria, vous si.

— La prison n’a pas l’air de t’avoir endommagé le cerveau en tout cas.

Un voile passa dans les yeux de Deirane.

— Je vois que tu es bien au courant de ma vie.

— Comme pour toutes les personnes qui font parler d’elle dans ce monde, nous avons un dossier sur toi, épais comme le bras. Mais il n’est pas complet. S’il nous dit tout sur les causes de ton emprisonnement, il n’explique pas comment tu en es sortie. En fait, on a même cru que tu y étais morte, jusqu’à aujourd’hui.

— Moi j’ai pu le voir l’acheteur, intervint Hester, j’étais assez grand pour surmonter la foule.

Saalyn retint un sourire, il est vrai que Deirane n’était pas bien grande. C’est tout juste si elle arrivait à l’épaule de son fils assis à côté d’elle. Si les fées s’étaient penchées nombreuses sur son berceau et lui avaient donné bien des qualités, la taille n’en faisait pas partie.

— C’est un drow de grande taille, continuait Hester, une perche et neuf paumes de haut environ, yeux noirs en amande, bouche fine, pas de signes particuliers. Il avait une tunique de cuir noir, pareil pour le pantalon. À l’annulaire gauche il avait une bague, je l’ai remarquée parce qu’elle semblait bien pauvre pour un tel individu, deux rubis encadrant un faux diamant de mauvaise qualité sur un anneau de cuivre, une bague de femme pauvre. Il était armé, à gauche il portait une dague ornementée dans un fourreau fixé à la ceinture et je soupçonne la présence d’une autre dans la botte droite.

— Tu as pu voir tout ça noyé dans la foule ? remarqua Saalyn.

— Il se tenait un peu à l’écart. Bien isolé des gens.

— Logique, un individu de son espèce n’allait pas se mêler à la plèbe.

Elle remarqua alors que Deirane avait changé d’attitude. Elle était devenue silencieuse. Son visage exprimait maintenant une panique intense.

— Un problème ? demanda la guerrière libre.

— Je connais cet individu, répondit Deirane d’une voix éteinte.

— Qui est-ce ?

— Je ne connais pas son nom, mais je sais qui c’est. Ou plutôt, ce qu’il est.

Une expression de dépit passa sur le visage des personnes attablées. Ils espéraient une révélation, un nom que peut-être ils reconnaîtraient. Saalyn reprit la parole la première.

— Et si tu nous disais ce que tu sais sur lui.

— Ce n’est pas un souvenir que j’aime évoquer. Cette bague m’appartient. C’est ma grande sœur qui me l’avait offerte.

Elle hésita, cherchant ces mots.

— Je dois vous raconter mon histoire pour que vous compreniez.

— Quelle histoire ?

— Celle du début, comment tout a commencé.

Elle remonta la manche de sa chemise, la déchirant dans sa précipitation, révélant son bras constellé de pierres précieuses et brodé de fils d’or.

— Comment ceci est arrivé, répondit-elle.

— Tu éveilles ma curiosité, quand tu étais parmi nous, tu ne nous l’as jamais raconté.

— Je suis désolée. Quand tu m’as connue, c’était encore très frais dans ma mémoire. C’était dur d’en parler. Après c’était trop tard. Ma vie avait pris un tour totalement imprévu. Je…

Elle passa sa langue sur les lèvres, retardant le moment de commencer sa narration.

— Je pense que le mieux est de tout commencer au début, quand je vivais avec mes parents, pour que vous voyiez tout ce qu’il m’a fait perdre.

— C’est mieux en effet, acquiesça Saalyn.

D’autres soldats helarieal s’installèrent sur les bancs autour de la table, prêts à écouter le récit qu’elle allait leur faire.

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