Chapitre 34 : Sernos, de nos jours (3/3)

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— Quand Aldower a brisé son sort, j’ai pris le choc de plein fouet. Je n’étais pas en état de me défendre quand les bawcks m’ont capturée. Je n’ai pas pu utiliser mes pouvoirs.

— Et vos pouvoirs ne pourraient pas vous faire sortir maintenant que vous êtes remise ?

— Ils m’ont pris ma gemme.

— C’est quoi cette gemme ?

— Un bijou. Par lui-même il n’a aucun pouvoir, il me permet juste d’accumuler ma force magique. Sinon elle se répand autour de moi, totalement inutile. Je peux ensuite puiser dedans pour lancer des sorts plus puissants. Sans la gemme, mes sorts restent élémentaires.

— Et avec la gemme ?

— Je suis la meilleure.

On sentait la fierté qu’elle éprouvait en disant cela.

— Je ne contrôle pas mes pouvoirs aussi finement que Wotan, corrigea-t-elle, mais il a eu beaucoup plus de temps libre que moi pour s’entraîner.

Cleindorel s’agita sur la paillasse. Elle venait de comprendre dans le giron de qui elle était blottie. La pentarque ne la libéra pas. Finalement, elle se calma. Elle osa même s’exprimer.

— À quoi ressemble cette gemme ? demanda-t-elle.

— C’est une pierre blanche avec des reflets bleus, pas particulièrement belle. Pourquoi ?

— Peut-être que Deirane en a une.

Deirane était atterrée de ne pas y avoir pensé elle-même. Cela faisait si longtemps qu’elle vivait avec ces cailloux incrustés dans la peau qu’elle avait presque oublié leur existence. Il avait fallu qu’une gamine les lui rappelle. Quant à la pentarque, elle rayonnait.

Deirane s’assit à côté de Vespef et lui tendit son bras.

— Vous en voyez une ? demanda-t-elle.

Vespef partit de l’épaule et descendit le long du bras, examinant chaque pierre qu’elle rencontrait dont la teinte s’approchait. Elle la trouva l’intérieur du poignet.

— Celle-là, dit-elle, c’en est une.

Deirane regarda la pierre insignifiante qu’elle lui montrait. Ce caillou, le moins beau de tous, était à l’origine de la puissance des pentarques ? Les bijoutiers helarieal devaient être sacrement bon pour en faire un bijou digne d’être porté par un roi. L’air dubitatif de Cleindorel indiquait qu’elle était du même avis.

— Que faut-il faire ? demanda Deirane.

— Mettre la pierre en contact avec ma peau, pour qu’elle absorbe mon pouvoir.

— Le contact doit être étroit.

— Pas trop, je ne pense pas. Sinon nous ne pourrions pas nous pencher quand on porte notre gemme en pendentif.

Deirane s’assit confortablement à côté de la pentarque qui quitta sa place contre le mur pour s’allonger sur la paillasse.

— Je la mets où ?

— Les poètes disent sur le cœur.

— Euh…

Deirane hésita.

— Mais, continua Vespef, la chaînette de ma gemme est plus courte que cela. Le haut de la poitrine devrait être bon.

Deirane posa son bras en travers de la poitrine de la pentarque, presque la base du cou, essayant de mettre la pierre en contact avec sa peau. Vespef ferma les yeux et se concentra.

— Je la sens aspirer mon énergie, dit-elle au bout d’un moment.

— C’est mauvais ?

— Au contraire. ça veut dire que ça marche.

— Combien de temps on va devoir rester comme ça ?

— Il me faut une journée pour recharger ma gemme. Celle-là semble bien douze fois plus petite. Donc un monsihon devrait faire l’affaire.

— Ça tombe bien, je n’avais pas prévu de sortir de la journée.

Cleindorel descendit de la couche pour permettre à Deirane de s’allonger à côté de la pentarque, position plus pratique vue la situation.

Après un silence pesant, Deirane reprit la parole.

— Vespef, je peux vous poser une question ?

— À quel sujet ?

— Les drows. Leurs motivations.

— Vaste sujet, répondit la pentarque après une longue hésitation.

— Voila, dans le commando qui m’a délivré, il y avait quatre drows. Pourtant, je croyais que les drows n’en faisaient qu’à leur tête, qu’ils ne collaboraient avec personnes.

Vespef réfléchit longtemps avant de répondre.

— Ils ne collaborent pas, répondit-elle enfin, ils défendent leur nid.

— Leur nid ?

— Ils se trouvent que ceux-là ont installé leur nid sur une île déserte de l’Helaria et qu’ils considèrent cette guerre comme une menace.

— Leur nid ? répéta Deirane. Son ton indiquait clairement son incompréhension. Je les croyais solitaires, en quoi consistent ces nids ?

— Que sais-tu d'eux ?

— Ils sont solitaires, égoïstes, violents et font primer leurs plaisirs avant tout.

— Cette description ne concerne que les solitaires. Ils sont plutôt rares au sein de leur peuple. Mais ce sont ceux que l'on voit le plus. C’est donc normal que tu aies cette impression. Les solitaires comme Aldower sont des parias. Ils ont été exclus de leur communauté. Ils sont égoïstes et violents, ils sont aussi très discrets. En fait, ils se désintéressent du monde extérieur tant que celui-ci ne s’intéresse pas à eux. Il faut voir que les drows sont les grands perdants de la guerre contre les feythas, même si la plupart ont combattu à nos côtés.

— Comment ça ?

— Nous ne savons pas pourquoi les feythas ont créé tant de peuples différents. Peut-être par jeu. On sait au moins pourquoi ils ont créé les drows. Ce sont des machines à tuer. Ils sont forts, ont des réflexes rapides, peuvent réagir en une fraction de seconde, leurs mouvements sont précis, leurs sens sont très développés. Les humains, les edorians et les nains ont été créés pour servir d’esclaves. Il en fallait beaucoup. Pas des drows. Quelques milliers faisaient l’affaire. Et pour une aussi faible quantité, leurs machines suffisaient. Ils ont donc fait l’impasse sur les femelles.

— Il n’y a pas de femelles drow ? J’en ai jamais vu, mais je n’aurais jamais pensé qu’il n’y en avait aucune.

— Oh, il y en a. Les feythas ont prévu la possibilité d’une panne de leurs appareils. Mais à peine plus d’une douzaine.

— Pour quelques milliers de mâles, ça pose un problème.

— Je ne te le fais pas dire. C’est pour ça que ce peuple s’organise en petits groupes d’une centaine d’individus avec au centre une femelle. Et ils sont prêts à tout pour protéger cette femelle.

— Comme les abeilles en somme.

— Pas exactement. Les mâles qui entourent une reine ne sont pas de sa lignée. Et ils sont rarement de la même famille. De temps en temps, une femelle naît. C’est rare, une naissance sur cinq. Une fois adulte, elle quitte le nid de sa naissance pour fonder le sien. C’est comme ça que l’une d’elle est tombée entre nos mains, il y a quelques années, dans un convoi d’esclave que nous avons intercepté. Des drows sont aussitôt arrivés de tout le continent et ont demandé à être mis en sa présence. Quand le groupe a dépassé la dizaine, ils sont partis. Ils se sont installés sur une île déserte à l’est du pays. Ils ont refusé de prêter allégeance et ils ne sont pas sujets de l’Helaria. Enfin si, mais ils bénéficient d’une large autonomie.

— Ils considèrent l’Helaria comme leur zone de sécurité et en cas de guerre ils sont à vos côtés, conclut Deirane.

— Non, en cas d’agression ils sont à nos côtés. Si c’est nous qui attaquons ils n’interviendront pas. Ils pourraient même se retourner contre nous s’ils nous considèraient comme un danger.

— Et Aldower là-dedans ?

— Aldower n’appartient à aucune communauté, son existence n’a aucun but. Sans communauté, aucune chance d’avoir une descendance. Déjà qu’avec les chances ne sont pas énormes. Il tente de se reconstruire une nouvelle vie comme il peut.

— Je vois. Il vient du nid d’Helaria ?

— Aucune idée. Je ne pense pas. C’est un originel. Il n’est pas né, il sort directement des machines feythas. Peut-être n’a-t-il jamais fait partie d’un nid. Pendant la plus grande partie de sa vie, il a été discret et on ne sait quasiment rien de lui, sa première apparition dans nos dossiers remonte à ton supplice.

— Je vois.

Elle avait prononcé sèchement cette dernière phrase. Et sombra aussitôt dans le mutisme. Elle n’avait pas oublié que son nom était censé être inconnu des guerriers libres, quand elle les avait contactés à Boulden, moins d’une douzaine plus tôt. Quelqu’un se moquait d’elle. Et elle n’aimait pas ça.

Au bout d’un long moment, plusieurs calsihons, Deirane sortit de son mutisme.

— Que se passe-t-il ? demanda la pentarque.

— Mon bras. J’ai une crampe.

— Une crampe ? Pourquoi ?

— Rester immobile, aussi longtemps. C’était prévisible.

— On peut rester immobile bien plus longtemps sans problème.

— Vous êtes une stoltzin, des… reptiles.

Deirane avait faillit dire lézards. Elle espéra que la loi que les pentarques professaient sur les pouvoirs télépathiques et l’intimité n’était pas juste de la propagande.

— Je suis une humaine, nous ne sommes pas pareilles, même si nous nous ressemblons.

— Je sais. Au cas où je l’aurais oublié, la chaleur que ton bras dégage au contact de ma peau me le rappellerait aussitôt. Nos ancêtres ne sont même pas du même monde.

— On fait quoi pour mon bras ?

— Je pense qu’il doit y avoir assez d’énergie. Je vais essayer de nous tirer de là.

Vespef se concentra. Elle mobilisa son pouvoir pour le déchaîner sur le mur. Sous l’action de l’énergie qu’elle dégageait, la gemme devint brûlante. Deirane poussa un cri de douleur et bougea involontairement. Aussitôt la gemme se vida dans un grand éclat de lumière. La flamme que Vespef avait projeté contre le mur se retrouva dépourvue de puissance, elle n’eut aucun effet.

Deirane s’assit et massa son bras endolori.

— Je suis désolée, dit-elle.

— Ce n’est rien, de toute façon je ne m’attendais pas à ce que ça marche.

— Pourquoi avoir essayé alors ?

— Vous aviez quelque chose de mieux à faire ?

— Pas vraiment.

Vespef se leva et s’étira.

— Vous êtes prête pour un nouvel essai ? demanda la Pentarque.

— Pas vraiment.

La stolztin examina la belle humaine. Le regard qu’elle lui lança donnait l’impression de pénétrer au fond de son âme.

— Le choc a été violent pour vous, dit-elle enfin.

Deirane mit un moment à répondre.

— Ce tatouage me protège de beaucoup de choses, mais pas de la douleur.

— J’ai même l’impression qu’il l’amplifie. Je me vois mal vous infliger cela une nouvelle fois. À mon avis, le mieux est de nous reposer pour être prêtes. Il y a une garnison entière prisonnière ici. J’espère que l’un d’eux sera assez débrouillard pour organiser une évasion. Il vaudrait mieux que nous puissions les suivre s’ils viennent ici. Et puis, ils vont bien venir vous nourrir. On pourra essayer d’en profiter.

— Vous devriez peut-être vous allonger dans ce cas.

— Cette nuit, vous avez dormi par terre. C’est mon tour. Prenez la couchette.

— Certainement pas. Vous êtes une reine. Pas moi.

— Vous l’étiez autrefois. Et vous n’êtes plus très jeune. À votre âge, vous avez besoin de confort.

Les pentarques approchaient des deux mille ans. Et Vespef était l’aînée de la famille, même si ce n’était que de quelques calsihons. Cette remarque de la part de l’être le plus vieux du monde ne manquait pas de sel. Il était vrai qu’en première apparence, Vespef semblait beaucoup plus jeune que Deirane.

Deirane invita Cleindorel à la rejoindre. Elle ne se fit pas prier. La pentarque se roula en boule sur le sol en position fœtale.

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