8. Rapprochement

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La tête fermement reposée sur ses coudes endoloris et privés de sang, Juliette tentait de passer inaperçue. Depuis le début du cours, ses yeux étaient rivés sur le cou musclé du professeur Sorel. Cependant, ceux-ci avaient commencé à fatiguer et Juliette devait désormais lutter pour les garder ouverts. Même si le professeur était toujours agréable à regarder, la jeune étudiante n’avait pas su résister face au marchand de sable. Voilà vingt bonnes minutes qu’elle somnolait. Sa tête était déjà tombée deux fois, rattrapée de justesse par Martin. Heureusement, Raymond n’y avait pas fait attention.

Celui-ci, dans sa chemise blanche immaculée et dénuée de plis, était d’humeur joviale et ne tenait pas en place. La veille, dans son laboratoire, une de ses expériences s’était déroulée avec succès, entraînant l’élaboration de nombreuses hypothèses très prometteuses. En bref, c’était une bonne journée. Comme à chaque cours qu’il donnait, il partageait sa passion à la petite centaine d’élèves présente. Depuis dix ans maintenant qu’il était dans ce métier, jamais il n’avait regretté sa décision, et le meilleur avantage était sa liberté d’action. Raymond Sorel était répertorié en tant que professeur d'exception. Non seulement il recevait chaque année plusieurs déclarations d’amour de ses étudiants – qu'il s'empressait de refuser, évidemment –, mais en plus ses élèves se montraient toujours intéressés, assidus et avec une bonne moyenne.

De sa voix grave et modulée retentissant dans l’amphithéâtre dégradé, Raymond couvrait les quelques chuchotements qui s’élevaient quand il avait le dos tourné, et berçait les jeunes adultes qui n’avaient pas assez dormi la nuit dernière. Comme Juliette, à présent plongée dans un agréable sommeil. A côté d’elle, Adeline gardait son attention fixée sur les diapositives qui défilaient à l’écran. Elle les avait déjà analysées, et pourtant elle découvrait continuellement un nouveau détail. Sur l'estrade, le professeur Sorel dépensait son énergie dans des allers-retours qui l'amusaient. Parfois, leurs regards se croisaient furtivement, puis s'éloignaient. A la manière de jeunes tourteraux, ils semblaient se chercher de vue tout en s'évitant. Raymond, lui, ne faisait que son travail à sa manière, tandis qu'Adeline se concentrait, le nez sur ses notes.

Ce jour-là, la phrase annonçant la fin du cours se fit entendre plus tôt que d’habitude.

– C’est fini pour aujourd’hui, vous êtes libres, déclara Raymond tandis qu’il débranchait son ordinateur portable. Bonne fin de journée.

Il s’affairait à emballer son appareil et éteignit le projecteur pendant que les élèves l’observaient. Ils ne comprenaient pas pourquoi le cours s’était écourté d’une demi-heure. Devant l’air abasourdi des étudiants, Raymond ricana intérieurement. Ceux-ci protestaient toujours qu’ils avaient trop d’heures de cours, mais ils demandaient une raison valable si quelques-unes leur étaient retirées. Il s’éclaircit la voix, et parla plus fort.

– Je dois m’occuper d’une affaire urgente au labo.

Et il fila à l’extérieur de la pièce, sans donner plus d’explications, ni laisser du temps pour les questions particulières. Adeline crut avoir aperçu un clin d’œil à son intention alors qu’il s’était levé, elle en était même sûre, mais elle effaça cette pensée de son esprit fatigué et suivi la file d’étudiants qui s’en allait. Adossés contre la rambarde des escaliers, Martin patientait et Juliette retrouvait son équilibre. Elle s’étira puis laissa retomber ses bras en les claquant contre ses cuisses. Elle avait bien dormi.

– Direction la bibliothèque ? proposa Martin sans plus d’enthousiasme, son sac pendant à l’une de ses épaules.

D’un geste de la main, Adeline invita ses amis à la suivre. La bibliothèque n’était jamais à l’abri d’une visite de ces trois énergumènes. Lorsqu’Adeline s’y rendait seule, elle incarnait l’élève parfaite. Silencieuse, concentrée, cachée derrière un tas de livres inconnus même de ceux qui rangent les étagères, et toujours à proposer son aide pour replacer ses emprunts dans le rayon. Cependant, lorsque les trois amis y venaient pour travailler ensemble, ce n’était jamais de tout repos. Entre Juliette qui adorait bavarder et Martin dont le hobby était de se plaindre pour toute tâche désagréable, Adeline avait du pain sur la planche. Ils ne travaillaient pas toujours beaucoup, mais ils s’amusaient énormément.

Comme d’habitude lorsque ces trois amis se retrouvaient ensemble dans une de ces salles insonorisées, ils ne voyaient pas le temps leur filer entre les doigts. Evidemment, ils avaient peu travaillé, et devraient terminer leurs exercices seuls face à leur bureau, mais qu’importait. Leurs chambres étaient accessibles et proches les unes des autres. Ils décidèrent à l’unisson de résoudre un dernier exercice avant de rentrer chez eux car la bibliothèque se vidait petit à petit et la concentration s’envolait au gré des rires. Le stylo en main, Adeline cessa d’écrire un instant. Perdue dans ses pensées, le regard planté dans le vide, la tête fixée sur la fenêtre salie par la poussière, elle ne disait plus rien. Ses amis ne savaient pas si elle réfléchissait ou si elle dormait les yeux ouverts.

En réalité, elle ne songeait à rien. Elle contemplait le paysage, les yeux rivés sur les arbres entourant l’allée bien trop large. Les feuilles gigotaient dans tous les sens, et quelques-unes s’envolaient, portées par un vent mélodieux de fin d’été. L’automne serait bientôt là, et avec elle, les couleurs harmonieuses et chaleureuses capables d’égayer tout un décor. A l’extérieur se jouait une scène de film : les élèves avançaient chacun à leur rythme vers leur objectif propre. Il régnait une organisation mystérieuse et naturelle à laquelle tous se mêlaient sans aucune difficulté. Les bruits de pas s’entrelaçaient parmi les répliques des adolescents et le chant de la brise légère. Les visages se suivaient mais ne se ressemblaient pas.

Soudainement, Adeline redressa son dos et planta son regard sur l’homme qui s’avançait d’une allure distinguée et sûre. Ses cheveux semblaient flotter dans l’air ambiant et sa fine moustache dansait sur le sifflement qui s’élevait de ses lèvres. Un ordinateur tenu fermement sous le bras, il ne pouvait s’agir que du professeur Sorel. Comme à son habitude, les sourires qu’il présentait aux différents élèves qu’il croisait lui valait de charmantes salutations en retour. Certaines filles dandinaient sur son passage, tandis que d’autres lui coupaient la route pour être sûres de débuter une conversation. Malgré l’air calme qu’il affichait et la chanson qu’il sifflait, il était occupé et n’avait pas de temps à consacrer aux bavardages, alors il chassait ses prétendantes comme s’il éloignait les mouches et continuait son chemin.

Adeline n’hésita pas plus longtemps. Elle jeta son stylo dans la trousse qu’elle ferma aussitôt, empoigna d’un coup cahier et livre et fourra le tout dans son sac à dos. Devant les sourcils froncés de ses amis, elle enfila les bretelles sur ses épaules et fit volte-face.

– Finissez sans moi ! lança-t-elle précipitamment en débutant sa course vers la sortie.

Un pied devant l’autre, Adeline marchait le plus vite possible. Sans savoir pourquoi, ce professeur était comme un aimant. Pourtant, elle n’était pas comme toutes ces filles pendues à ses lèvres, ce n’était pas son physique qui intéressait l’étudiante, mais la véritable passion qu’il transmettait avec une facilité déconcertante. Du charisme. C’était ça, le secret : sa capacité à communiquer.

– Monsieur ! appela la jeune fille essoufflée alors qu’elle s’arrêta net, les mains sur les genoux. Monsieur Sorel, attendez !

Raymond se retourna brusquement. Qui donc s’écriait à s’en percer les poumons de la sorte ? Et pourquoi ? Lorsqu’il aperçu l’étudiante qui l’avait intrigué dès son premier cours, sans retirer les mains de ses poches, ses lèvres cessèrent de siffler et se transformèrent en un sourire charmeur montrant des dents éclatantes. Ce sourire serait digne d’une comédie romantique si bon nombre d’étoiles brillaient, mais c’était simplement sa manière de sourire. Sans aucune arrière-pensée, il lui avait souri, et s’était approché de cette élève animée de la même vocation.

– Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? demanda-t-il naturellement une fois à sa hauteur.

– Bonjour, c’est… haleta Adeline avant de se relever. J’ai suivi votre conseil, et j’ai acheté un carnet, mais je ne sais pas trop comment m’y prendre… avoua-t-elle en s’entortillant les doigts alors que le rouge lui montait aux joues.

Raymond se mit à rire aux éclats, ce qui surprit Adeline. Elle sursauta légèrement et haussa les sourcils. Qu’avait-elle dit de si drôle ?

– Excuse-moi, gloussa le professeur en relevant sa main face à elle. C’était si sincère, je n’avais pas vu ça depuis un bon moment. C’est quoi ton nom ? demanda-t-il soudainement en la regardant droit dans les yeux.

– Adeline Zannen… bafouilla-t-elle, subjuguée par la couleur profonde des prunelles de son professeur, à quelques centimètres.

– Bien, Adeline, repris Raymond de tout son sérieux en remettant en place sa moustache à l’aide de son pouce. Ne t’inquiète pas pour cette histoire de carnet, ça viendra tout seul quand l’inspiration répondra présente, la rassura-t-il d’un clin d’œil enthousiaste. Si tu as une quelconque question sur le carnet ou le cours, n’hésite pas à m’envoyer un mail, je les consulte assez souvent.

Adeline ne savait pas quoi répondre, d’autant plus qu’elle se sentait embarrassée d’avoir dérangé le professeur pour un problème si futile. Il lui avait proposé son aide personnalisée, action à laquelle elle ne s’attendait pas le moins du monde. Elle déglutit, et remercia Raymond d’une petite voix.

– J’ai aussi du mal dans les autres matières, avoua-t-elle sans s’en apercevoir.

– Je te préviens, je suis nul en chimie quantique, concéda le professeur Sorel. Si tu as besoin, tu sais comment me contacter ! déclara-t-il avant de reprendre sa marche en la saluant comme une amie.

Adeline sentit un poids la quitter, comme un lourd fardeau qu’elle aurait partagé avec quelqu’un de bien plus fort. Elle semblait admirer le moindre détail du dos bien bâti de Raymond, mais elle fermait les yeux et inspira profondément. Ce carnet n’était rien de très important, et pourtant, elle avait l’impression qu’il le deviendrait.

Une idée provenant d’un professeur passionné, l’œuvre d’une étudiante dépaysée, un grimoire refermant des mystères scientifiques, un monde encore inconnu.

Ce soir-là, Adeline commença à établir une liste des spécimens à étudier longuement.

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