Cyprien

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Jules et son frère étaient encore plus proches en âge que ses deux derniers fils : Cyprien était né dix-huit mois après lui et s’il s’était présenté, comme prévu, devant le Conseil de révision de Tarbes, il aurait d’abord été dispensé de service militaire en raison de la présence de Jules sous les drapeaux.

Mais après s’être vu attribuer le numéro 135 par tirage au sort auquel il avait participé à Bagnères avec les jeunes gens de sa classe, Cyprien n’avait pas voulu courir le moindre risque. Le sort que lui réserverait ce numéro, il ne voulait pas en entendre parler. Jules et d’autres avant lui en avaient assez raconté comme ça. Encore plus « insoumis » que son frère, si l’on peut dire, il avait embarqué sur le premier navire en partance pour l’Amérique du sud : le « Congo », un des quatre bâtiments de la Compagnie des Messageries maritimes construits pour desservir la ligne. Outre les voyageurs de première et de seconde classes, plus de cinq cents passagers, le plus souvent des émigrants, pouvaient alors s’entasser sur l’entrepont. C’est là que Cyprien avait passé ces quelques semaines en mer avant de débarquer à Buenos Aires en décembre 1886. Jeune tourneur sur bois lorsqu’il vivait à Bagnères, il s’était enregistré comme « journalier » auprès des services de l’immigration, prêt à accomplir n’importe quelle tâche pourvu qu’elle l’éloigne de l’armée. En théorie, du moins.

Cyprien aurait ensuite rejoint Rosario, sur la rive droite du Paraná, dans la province de Santa Fe. Rosario qui verrait naître, une quarantaine d’années plus tard, un certain Ernesto Guevara, dit le Che. Rosario où se réunissaient déjà, au café « La Vieja Bastilla » - La Vieille Bastille – des ouvriers anarchistes et socialistes de toutes nationalités, français, italiens, allemands, autrichiens, espagnols… et bien sûr argentins. Ensemble, ils formaient « l’Assemblée des Internationalistes ».

Une chose est sure : à Rosario, Cyprien trouve à s’employer comme ouvrier boulanger mais des doutes subsistent sur la chronologie des faits. Avait-il d’abord travaillé à Buenos Aires ? Avait-il été embauché sur recommandation d’un camarade, un compañero rencontré à La Vieja Bastilla ? Ou bien était-ce le contraire ? Avait-il eu vent de ce lieu de réunion par l’intermédiaire de la guilde des boulangers ? Tout semblait possible dans ce pays, si jeune et si vaste, où un tourneur sur bois de Bigorre pouvait devenir panadero, ou disons obrero panadero en quelques jours. Plusieurs témoins affirment en tout cas avoir croisé Cipriano à « la Bastilla » et c’est un fait avéré que beaucoup d’ouvriers boulangers étaient alors attirés, en Argentine, par les idées anarchistes en partie importées d’Europe avec les immigrants.

C’est d’ailleurs à Rosario que parait un des premiers journaux anarchistes argentins, « El Obrero Panadero de Rosario », acteur majeur dans l’organisation des manifestations du 1er mai 1890 en publiant, notamment, l’appel du Comité international de Buenos Aires. Ils en ont parlé à « la Bastilla » et veulent marquer le coup. Ceux de Rosario ont envoyé deux des leurs à la réunion du 30 mars à Buenos Aires pour harmoniser les revendications et voici ce que les camarades ont décidé : « exiger la journée de travail de huit heures, créer une fédération d’ouvriers, éditer un journal pour défendre ses intérêts, faire remonter au Congrès national leurs demandes de lois du travail, et enfin, faire connaître le Manifeste des Travailleurs argentins. »

Les réunions se font de plus en plus fréquentes et Cyprien ne s’est jamais autant impliqué dans un mouvement. La police surveille de près ces « gringos extravagants, portant cravate noire et chignon au vent » et en réfère au gouvernement provincial qui laisse faire.

Le grand jour arrive enfin. C’est la première fois qu’on commémore à Rosario le « Jour du Travailleur ». Le rendez-vous est fixé Plaza Lopez et Cyprien s’y rend avec plusieurs collègues ; par deux, par trois, par dix, la plupart des manifestants arrivent par petits groupes. Mais ce jour printanier en Europe est un jour d’automne à Rosario et c’est une bonne pluie automnale qui les accompagne. Qu’importe ! On modifie l’itinéraire en conséquence ! Le cortège emprunte la rue du Commerce – aujourd’hui Laprida – puis la rue de Buenos Aires avant d’arriver sur la place du 25-Mai et se regroupe finalement sur un terrain vague qui accueille à l’occasion les cirques de passage dans la ville.

On trouve là une charrette abandonnée qui, retournée, servira d’estrade pour les prises de parole. En français, en espagnol, en italien… chacun y va de son couplet enflammé. Lettres rouges sur fond noir, lettres noires sur fond rouge ? Les avis divergent mais rouge et noir sont de sortie pour célébrer la « Fraternité ouvrière universelle ». Cyprien est gonflé à bloc, étreint par l’émotion ; jamais il n’a connu un tel moment, une telle communion dans la lutte. Car ils sont un millier autour de lui pour ce premier rassemblement d’une longue série. Le tout s’est déroulé de manière pacifique, ce qui ne gâche rien, et les orateurs invitent à repartir pareillement dans le calme. De fait, pompiers et policiers quittent les lieux sans déplorer de débordement particulier.

Et c’est évidemment à « la Vieja Bastilla », rue de La Rioja, que les organisateurs se retrouvèrent pour fêter l’événement et trinquer aux succès futurs. Parmi lesquels l’ouvrier boulanger Cipriano Garay, grisé par l’euphorie du moment autant que par le petit vin argentin.

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