Une mère caustique

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"Ah, quel regrettable accident…", songe la mère de Louise en croquant dans un cookie.

Dans une chambre d’hôpital aux murs vert tendre, Louise est allongée dans son lit pendant que la seringue électrique délivre dans son estomac, via la sonde scotchée à son nez, un liquide laiteux : son repas. Elle serre fort son doudou sous un bras tandis que sa mère lui caresse l’autre bras pour tenter de la rassurer : "Maman est là, mon amour, tout va bien se passer, ne t’inquiète pas. Tu comprends maintenant pourquoi il faut toujours écouter sa maman".

Quelques heures auparavant, dans un box des urgences pédiatriques, le gastropédiatre constate, effaré, en réalisant la fibroscopie, que sa petite patiente souffre de sévères lésions : œdèmes, irritations, brûlures, plages de nécrose… Autant de dégâts qui nécessiteront une sonde nasogastrique avec impossibilité de s’alimenter par la bouche durant de nombreux mois, le temps de la cicatrisation des muqueuses de la bouche à l’estomac en passant par celle de l’œsophage. La petite s’est enfin apaisée, elle se repose grâce aux traitements antalgiques administrés pour qu’elle puisse être soulagée. Sa mère pleure beaucoup et répète au médecin combien elle se sent coupable de savoir sa fille dans cet état critique. Le médecin devrait peut-être la réconforter, mais il ne sait pas quoi lui dire, alors il ne dit rien à part qu’on va hospitaliser Louise et bien s’occuper d’elle.

Un peu plus tôt, une mère arrive en courant, affolée, aux urgences pédiatriques avec sa fille hurlant dans ses bras ; une infirmière lui demande de venir de suite avec elle, lui faisant doubler toute la queue des gens avec bébés et enfants reniflant et toussant. La petite Louise a le visage tout rouge cramoisi à force de pleurer et crier, elle est inconsolable et bave, ses petites boucles brunes sont trempées de larmes et de sueur. Sa maman expliquera à l’infirmière qui prend les constantes de Louise, puis à l’interne qui verra la petite patiente et à son chef par la suite que c’est un regrettable accident ; elle aussi se mettra à pleurer, bouleversée. Elle a du mal à réaliser ce qui s’est passé, c’est arrivé si vite, hoquète-t-elle...

Louise lâche le flacon violet qui tombe, elle se plie en deux, se laisse glisser de la chaise au sol en hurlant de douleur, comme si un monstre était en train de lui dévorer les entrailles. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive. Sa mère, en l’entendant, accourt dans la cuisine et se précipite vers elle. La serrant dans les bras, elle lui demande ce qui s’est passé tout en remarquant le flacon violet dont le liquide s’est répandu sur le carrelage. Elle lui demande si elle a bu du liquide, Louise ne peut lui répondre tant elle est douloureuse, de grosses larmes coulent sur ses joues rebondies, elle est secouée de sanglots ; sa mère tente de lui faire ouvrir la bouche pour voir, mais la fillette est crispée, c’est impossible.

Ça papote toujours, tantôt dans l’entrée, tantôt dans le salon ou dans la salle à manger. Pendant ce temps, une petite main potelée se saisit du flacon. Dessus, un sigle avec une tête de mort : "Produit corrosif, contient de la soude caustique - Provoque de graves brûlures - Conserver sous clé et hors de portée des enfants - Utiliser hors de la présence des enfants". Mais Louise ne sait pas lire. Et violet, c’est sa couleur préférée.

Louise entend sa mère discuter au téléphone ; elle continue de donner le goûter à sa peluche, puis se dit qu’elle pourrait bien chaparder un cookie sans que sa mère le sache si elle se dépêche d’aider doudou lapin à le manger… Elle tente d’ouvrir le tiroir à gâteaux, mais il est bloqué par un verrou de sécurité. Déçue, Louise s’en retourne jouer par terre quand le joli flacon sur la table attire son regard : ça serait bien aussi pour mettre dans la petite tasse pailletée ! Elle grimpe sur la chaise pour être à la hauteur de la table.

La femme décide d’appeler sa copine Sabine ; son téléphone portable est resté dans son sac-à-main dans l'entrée. Elle retire ses gants en caoutchouc, repose le flacon violet sur la table et se dit que l’évier bouché attendra. Elle regarde sa fille qui joue tranquillement par terre avec sa peluche favorite et lui mentionne en lui montrant la table : "Maman revient tout de suite, Louise. Surtout ne touche pas à ça sur la table, c’est dangereux, c’est caca !".

La petite Louise, du haut de ses deux ans et demi et vêtue de sa robe violette de princesse, joue dans la cuisine pendant que sa maman vaque à ses occupations. Assise par terre, elle donne à manger à son doudou lapin ; il boit à la tasse en plastique le thé qu’elle lui a préparé. Elle veut un gâteau dans le tiroir, ça irait bien avec le thé de doudou lapin, mais sa mère refuse : "Non, Louise, pas de cookie, ce n’est pas l’heure du goûter encore !".

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