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Nelly ne comprend pas ce qui se passe : pourquoi s’agite-t-il comme ça ? Elle a pourtant tout vérifié : les constantes sont bonnes, la sonde urinaire et la sonde nasogastrique sont bien en place, il y a peu de sang dans le redon et le pansement posé sur la cicatrice abdominale n’est pas souillé.

Mr Michel, son patient revenu du bloc ce matin, n’a de cesse de vouloir lui dire quelque chose… Il bouge les bras, émet des sons, s’énerve de ne pas être compris ; le scope se remet à biper, la pince au bout de son index glissant du fait de ses mouvements désordonnés ; et Nelly revérifie tout, craignant de passer à côté de quelque chose de grave tant son patient remue dans tous les sens. Tandis qu’elle se baisse pour noter de nouveau la quantité de sang dans le redon et voir s’il y a des urines dans la poche, Mr Michel continue de mouliner dans le vide, tirant sur sa perfusion plantée dans le bras gauche. Nelly rattrape le coup en se relevant et rajoute un scotch… Ce pauvre homme aura droit à une bonne épilation quand sera venu le moment de retirer le pansement, mais pour l’instant là n’est pas le problème, elle n’a vraiment pas le temps de rechercher une veine s’il en venait à se déperfuser : il lui reste encore tant de choses à faire avant la fin de son service… D’ailleurs, Mme Guérard doit être en train de l’attendre dans la chambre voisine, elle tient à recevoir ses médicaments à l’heure, elle va sûrement encore lui faire des remontrances.

Mais Nelly n’arrive pas à se résoudre à quitter cette pièce. Elle a même appelé l’interne de garde qui est passé il y a deux heures afin de s’assurer de l’absence d’une complication post-opératoire. Louis est venu en traînant des pieds, mais même s’il bougonne, il fait bien son travail et lui a assuré après avoir examiné Mr Michel que tout allait bien :

-Il est effectivement un peu ballonné, mais rien d’anormal vu qu’il vient de se faire opérer, il a peut-être mal, je vois que ça...

Nelly a eu beau lui administrer le traitement prescrit, rien n’y fait, son patient continue de vouloir lui dire ou lui montrer quelque chose : il la regarde avec insistance, essaie de parler, mais il a la gorge sèche et sa voix ne porte pas ses paroles tant il est fatigué et encore sous le coup de l’anesthésie générale :

-eu…nè….eu……nè……

-Je ne vous comprends pas, Mr Michel, vous avez mal quelque part ?

Mr Michel fait non de la tête, il s’agace, il gigote, il la regarde de ses yeux humides.

-eunè….eeeeeeuu…nèè…

-Bip bip bip bip bip, crie le scope.

-Attendez, arrêtez de vous agiter comme ça, la pince ne tient pas bien, on ne va pas y arriver.

Nelly remet la pince en place au bout du doigt et s’agace de ne pas comprendre. Elle entend que ça sonne à côté et passe la tête hors de la chambre :

-Oui, j’arrive Mme Guérard, j’arrive ! Je suis juste à côté ! Deux minutes, s’il vous plaît !

-Eu………nè……….

Nelly sort alors une feuille toute chiffonnée de la poche de son haut de pyjama blanc, sûrement les transmissions de la veille qu’elle n’a pas encore jetées, elle la retourne et tend la feuille avec un stylo à Mr Michel qui s’en empare fébrilement : il tente d’écrire, mais n’appuie pas suffisamment fort, c’est illisible.

-Bip bip bip bip bip, crie le scope.

-Tut tut tut tut tut tut tut tut, sonne la chambre d’à côté.

Nelly est à deux doigts d’abandonner pour poursuivre son tour, mais finalement elle pose la feuille sur un magazine trouvé sur la table de nuit et lui tient pour qu’il n’ait plus qu’à écrire.

Mr Michel s’applique ; avec lenteur, il tâche de noter ce qui lui tient tant à cœur.

Quand il a enfin fini, Nelly tourne le bout de papier vers elle et déchiffre l’écriture tremblotante :

FENETRE

Elle sourit à l’attention de son patient, enlève les freins et tourne le lit à la perpendiculaire : par chance, la vue du haut du 6ème étage où se situe le service de chirurgie digestive est dégagée, pas de voiture, de parking, de béton.

Juste le ciel bleu.

Un bout de ciel bleu dans lequel Mr Michel plante immédiatement son regard.

Nelly sort de la chambre de son patient enfin détendu pour entrer dans celle de la voisine :

-Ah bah quand même, je vous attends depuis au moins un quart d’heure, vous savez que mon docteur exige que mon traitement me soit administré à heure fixe, c’est primordial pour ma santé ! Et puis je suis constipée, il va falloir faire quelque chose !

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