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Nelly ne comprend pas ce qui se passe : pourquoi s’agite-t-il comme ça ? Elle a pourtant tout vérifié : les constantes sont bonnes, la sonde urinaire et la sonde nasogastrique sont bien en place, il y a peu de sang dans le redon et le pansement posé sur la cicatrice abdominale n’est pas souillé.

Mr Michel, son patient revenu du bloc ce matin, n’a de cesse de vouloir lui dire quelque chose… Il bouge les bras, émet des sons, s’énerve de ne pas être compris ; le scope se remet à biper, la pince au bout de son index glissant du fait de ses mouvements désordonnés ; et Nelly revérifie tout, craignant de passer à côté de quelque chose de grave tant son patient remue dans tous les sens. Tandis qu’elle se baisse pour noter de nouveau la quantité de sang dans le redon et voir s’il y a des urines dans la poche, Mr Michel continue de mouliner dans le vide, tirant sur sa perfusion plantée dans le bras gauche. Nelly rattrape le coup en se relevant et rajoute un scotch… Ce pauvre homme aura droit à une bonne épilation quand sera venu le moment de retirer le pansement, mais pour l’instant là n’est pas le problème, elle n’a vraiment pas le temps de rechercher une veine s’il en venait à se déperfuser : il lui reste encore tant de choses à faire avant la fin de son service… D’ailleurs, Mme Guérard doit être en train de l’attendre dans la chambre voisine, elle tient à recevoir ses médicaments à l’heure, elle va sûrement encore lui faire des remontrances.

Mais Nelly n’arrive pas à se résoudre à quitter cette pièce. Elle a même appelé l’interne de garde qui est passé il y a deux heures afin de s’assurer de l’absence d’une complication post-opératoire. Louis est venu en traînant des pieds, mais même s’il bougonne, il fait bien son travail et lui a assuré après avoir examiné Mr Michel que tout allait bien :

-Il est effectivement un peu ballonné, mais rien d’anormal vu qu’il vient de se faire opérer, il a peut-être mal, je vois que ça...

Nelly a eu beau lui administrer le traitement prescrit, rien n’y fait, son patient continue de vouloir lui dire ou lui montrer quelque chose : il la regarde avec insistance, essaie de parler, mais il a la gorge sèche et sa voix ne porte pas ses paroles tant il est fatigué et encore sous le coup de l’anesthésie générale :

-eu…nè….eu……nè……

-Je ne vous comprends pas, Mr Michel, vous avez mal quelque part ?

Mr Michel fait non de la tête, il s’agace, il gigote, il la regarde de ses yeux humides.

-eunè….eeeeeeuu…nèè…

-Bip bip bip bip bip, crie le scope.

-Attendez, arrêtez de vous agiter comme ça, la pince ne tient pas bien, on ne va pas y arriver.

Nelly remet la pince en place au bout du doigt et s’agace de ne pas comprendre. Elle entend que ça sonne à côté et passe la tête hors de la chambre :

-Oui, j’arrive Mme Guérard, j’arrive ! Je suis juste à côté ! Deux minutes, s’il vous plaît !

-Eu………nè……….

Nelly sort alors une feuille toute chiffonnée de la poche de son haut de pyjama blanc, sûrement les transmissions de la veille qu’elle n’a pas encore jetées, elle la retourne et tend la feuille avec un stylo à Mr Michel qui s’en empare fébrilement : il tente d’écrire, mais n’appuie pas suffisamment fort, c’est illisible.

-Bip bip bip bip bip, crie le scope.

-Tut tut tut tut tut tut tut tut, sonne la chambre d’à côté.

Nelly est à deux doigts d’abandonner pour poursuivre son tour, mais finalement elle pose la feuille sur un magazine trouvé sur la table de nuit et lui tient pour qu’il n’ait plus qu’à écrire.

Mr Michel s’applique ; avec lenteur, il tâche de noter ce qui lui tient tant à cœur.

Quand il a enfin fini, Nelly tourne le bout de papier vers elle et déchiffre l’écriture tremblotante :

FENETRE

Elle sourit à l’attention de son patient, enlève les freins et tourne le lit à la perpendiculaire : par chance, la vue du haut du 6ème étage où se situe le service de chirurgie digestive est dégagée, pas de voiture, de parking, de béton.

Juste le ciel bleu.

Un bout de ciel bleu dans lequel Mr Michel plante immédiatement son regard.

Nelly sort de la chambre de son patient enfin détendu pour entrer dans celle de la voisine :

-Ah bah quand même, je vous attends depuis au moins un quart d’heure, vous savez que mon docteur exige que mon traitement me soit administré à heure fixe, c’est primordial pour ma santé ! Et puis je suis constipée, il va falloir faire quelque chose !

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Un samedi, Jérôme me proposa une soirée en boîte de nuit avec ses amies. Après une réponse négative, il réussit à me convaincre.
Nous attendions dans la file devant la discothèque. Les prémisses des vacances scolaires se ressentaient au regard de l’affluence sur le front de mer ce soir-là. Les jeunes profitaient de cette coupure dans le calendrier pour se détendre. Le boulevard était animé. Certains circulaient en poussant le volume de leurs autoradios. Ils espéraient capter l’attention des filles disséminées le long de l’axe.
Autour de nous, les gens discutaient et riaient à haut débit, les cigarettes s’enchaînaient. En retrait du groupe, j’observais les charmantes amies de Jérôme. Hélène, Doris et Béatrice, vêtus de belles tenues. Comme à son habitude, le garçon ne manqua pas l’occasion de complimenter les belles demoiselles. Puis, Béatrice s’approcha de moi. Elle portait une longue robe pourpre qui moulait sa silhouette.
— Tu n’es pas bavard Chris. Pourquoi restes-tu à l’écart ? m'interrogea-t-elle, tout en réajustant son habillement.
— Je ne voulais pas interrompre mon camarade dans ses déclarations élogieuses vis-à-vis de vous.
Elle sourit.
— Il se comporte ainsi avec toutes les filles. Tu traînes souvent avec lui, je ne pense pas que son attitude te surprenne.
— Son discours paraît sincère, accordons-le le bénéfice du doute.
Je connaissais Jérôme depuis la 5e. Un dragueur né qui ensorcelait les filles avec quelques phrases sans le moindre effort. Moi, j’étais le coincé. D’un naturel timide et réservé, je n’osais guère effectuer le premier pas lorsqu’une fille me plaisait. Intrigué par notre conversation, l’intéressé vint s’immiscer dans celle-ci.
— Tu es d'attaque ce soir Chris, insinua-t-il d’un air coquin. Séduire la belle Béa, enfin tu te bouges pour te trouver une copine.
— Laisse-le tranquille Jérôme. Tout le monde n’a pas la même assurance que toi. Au contraire, un garçon timide c’est si mignon, affirma-t-elle, accompagnée d’un clin d’œil à mon encontre.
Je rougis et fuis son regard. L’aspect crasseux du goudron me sembla plus rassurant que ses pupilles émeraude. Ce fut le premier compliment d’une personne de sexe opposé. Un homme d’un certain âge jeta son mégot à quelques pas de mes chaussures. Des étincelles se dispersèrent au contact du bitume. Il l’éteignit avec sa semelle en poussant un soupir prolongé qui m’extirpa de ma bulle. Je relevais la tête vers Béatrice et Jérôme. Ils conversaient sur l’amour et le rapport entre l'homme et la femme. Hélène et Doris les écoutaient et riaient de temps à autre.
De mon côté, je n’avais pas le cœur à cela. Je préférais observer autour de moi. Des couples s’embrassaient, des garçons en charmante compagnie, un groupe de femmes venues fêter l’enterrement de vie de jeune fille d’une de leurs amies. Certains jeunes hommes possédaient un style vestimentaire enviable. Je me sentis ridicule avec ma chemise boutonnée jusqu’au cou, mon pantalon noir tout neuf et mes chaussures lustrées.
Nous avancions à petits pas et l’attente devenait de plus en plus oppressante dans cet essaim humain. Je tournais la tête afin de constater la longueur de la file. Mon cœur fut électrisé. Elle était présente, devant mes yeux, ravissante comme à ce moment-là. Mon regard se figea dans sa direction. Ce souvenir remonta en surface. Cet après-midi où je l’ai aperçu pour la première fois. Seul sous un kiosque de la faculté, j’observais les étudiants. Puis, elle entra dans mon champ de vision. J’eus le coup de foudre. Peu de personnes croient à cette stupidité, ce fut mon cas jusqu’au jour où je fus foudroyé. Depuis, chacune de mes pensées profondes lui était destinée. L’occasion de lui dévoiler mon intérêt se présenta à de multiples reprises, mais le courage me manqua.
Sans m’en rendre compte, nous nous présentions à l’entrée de la discothèque. Tel un automate, j’avais suivi les autres en repensant à ce doux souvenir. Nous entendions les cris hystériques de ceux à l’intérieur. La musique résonnait et quelques personnes sur le balcon du premier étage faisaient étalage de leur déhanché, des verres d’alcool à la main. Enfin, notre tour arriva. Le videur nous dévisagea de haut en bas. Il insista sur les deux garçons du groupe. Suspicieux, son attention se porta d’emblée sur moi.
— Quel est votre âge jeune homme ? Me questionna ce colosse chauve.
— Euh…20 ans, répondis-je en bafouillant.
C’était véridique. Néanmoins, à cause de ma timidité, je ne me sentais pas à l’aise lorsque des inconnus m’adressaient la parole.
— Tu en es sûr ? enchaîna-t-il, peu convaincu.
— Certainement, même si le garçon ne les fait pas. Il a 20 ans, carte d’identité à l’appui, intervint Jérôme avec assurance.
Après quelques secondes de réflexion, nous eûmes le droit de passer. Je ne faisais pas mon âge et me faire contrôler était un rituel. Nous nous dirigions vers le comptoir pour payer nos entrées. L’hôtesse nous remit nos tickets avec un grand sourire. « Passer une bonne soirée messieurs-dames ». Avant de pénétrer dans cet antre de la nuit, je jetais un regard dans la file pour m’assurer de sa présence en cette soirée. Une aubaine se présenta au pas de ma porte. Il était temps de vaincre mes barrières psychologiques afin de faire sa connaissance.
D’entrée, notre groupe se lança sur la piste de danse.
Ma montre indiquait quatre heures du matin lorsque je délaissais mes amis. Exténué après trois heures non-stop sur la piste de danse, le bar devint mon nouveau compagnon. Jérôme l’infatigable continua à danser avec nos accompagnatrices. Béatrice m’invita à la rejoindre par de petits gestes insistants. Je lui indiquai mon désir de me reposer un moment. Elle me décocha un clin d’œil et se tourna vers sa bande de copains. Cette fille me plaisait. Néanmoins, mes pensées convergeaient vers une autre. Je ne l’avais plus revue depuis notre entrée dans la discothèque. J’émis l’hypothèse de la chercher, mais Jérôme m’aurait sûrement posé des questions. C’était un secret que je ne voulais pas partager avec quiconque.
Nonobstant l'heure avancée, l'alcool coulait toujours à flots. Les gens s'amusaient sur la piste en entonnant les refrains des chansons diffusées par le Disc-jockey. L'odeur de transpiration mêlait à celui de l'alcool embaumé la discothèque. En jetant un œil à l’autre extrémité du bar, mon cœur frétilla pour la seconde fois de la soirée. Elle était là et semblait faire une pause. J’hésitai devant l'aubaine. De multiples questionnements affluèrent dans mon esprit. Je me rapprochai en avisant une fois à proximité. Sans plan, ma tentative d’abordage prenait déjà l’eau. Le trajet me sembla long et j’imaginais tous les scénarios possibles. Chacun de mes pas noua ma gorge au point de sentir un étranglement. Je défis le premier bouton du col de ma chemise.
De ce côté de la piste, la densité était plus marquée. J’essayai de me frayer un chemin à travers cette foule déchaînée. Une fille sous l’emprise de l’alcool m’agrippa et me demanda de lui accorder cette danse. Elle ne paraissait plus apte à songer à son comportement. Mon refus n’enraya pas ses intentions. Insistante, elle mit mes mains autour de sa hanche et commença à se frotter sensuellement contre mon corps. Intimidé, cette situation incongrue me cristallisa. Après quelques minutes torrides collaient à cette inconnue, qui tenta de m’embrasser à plusieurs reprises, je profitais d’un relâchement de sa part pour fuir vers mon objectif.
Enfin, nous étions côte à côte. Elle affichait ce sourire craquant, comme cette première fois où mon cœur l’avait choisi. Ce même cœur proche de l'explosion à cause de cette proximité. Je tournai ma tête dans sa direction, mais me défilai instantanément. Ce petit jeu dura maintes fois. Je maudis ma timidité. Une telle occasion ne pouvait être gâchée. Alors que je me battais contre ma conscience à ce sujet, elle quitta le bar pour pénétrer dans la foule. Ma chance s'éloigna. Je la vis s'engouffrer dans cette marée humaine excitée. Je voulais la suivre, lui courir après, l'appeler, pourtant je restais sur place, à regarder l’action sans y prendre part.
Tout à coup, des cris m’extirpèrent de ma léthargie. Deux personnes se bagarrèrent au milieu de la piste de danse. Tout le monde s’écarta sous peine de recevoir des coups. Je vis Jérôme mettre à l’abri ses amies en ne ratant aucune miette du combat. Les videurs se ruèrent sur les deux « coqs » en bousculant les gens sur leurs passages. Dans la cohue, mon coup de foudre tomba. Mon attention se détourna de ces jeunes qui se roulaient par terre. Je fonçai dans sa direction en poussant les individus sur mon chemin. Je m’accroupis et l’aidai à se remettre sur pied. Puis, devant l’agitation de cette foule hystérique pendant l’intervention des sorteurs, je l’invitai à s'extraire de ce bloc compact. « Mon talon s’est cassé », me murmura-t-elle à l’oreille. La fille enleva ses chaussures. Son bras autour de mon cou, le mien autour de sa hanche, nous sortions à l’extérieur. Nous descendîmes les escaliers à notre gauche et restâmes près d’un grillage permettant d’accéder au boulevard devant la discothèque. Tel un gentleman, je partis lui chercher une chaise et revins aussi vite près d’elle. Je l’invitai à s’installer délicatement.
— J’étais à deux doigts de me fouler la cheville. Elle grimaça en remuant sa jambe douloureuse. Puis, son regard se porta sur son talon. Elle l'inspecta et remit ses chaussures. Tout compte fait, il est légèrement tordu, mais il tiendra pour la fin de soirée. Merci de votre aide.
— Je ne mérite aucun remerciement. Ce geste n’importe qui l’aurait fait.
— Seuls les abrutis se battent en discothèque. Ils préfèrent se sauter dessus avant de discuter. Ce genre de spectacle m’enrage.
— Hélas, c’est ainsi après plusieurs verres. Au plus profond de moi, je bénissais ces deux jeunes, car ils venaient de m'offrir l'occasion dont je rêvais. Vous désirez quelque chose ? Je suis à votre service.
— Non merci. Je ne veux pas abuser plus longtemps de votre présence. Retournez-vous amuser, me congédia-t-elle d’un sourire amical.
Je ne voulais pas partir. Toutefois, impossible de rester sans éveiller des soupçons. Je demeurais quelques secondes sans m’exprimer en cherchant une solution. Grâce à l’adrénaline ressentie par cet événement, je fis abstraction de ma timidité. C’était le moment idéal pour faire connaissance et récupérer son numéro de téléphone. Mais, cette prise de conscience stoppa mon extraversion. La pression retomba très vite et mon manque d’audace reprit peu à peu le dessus. Paniqué, je dis ce qui me passa par la tête.
— Je peux vous tenir compagnie ? Mes amis s’amusent à l’intérieur, mais je suis fatigué.
Elle acquiesça, accompagnée d'un sourire. Je supposais que son consentement était un signe de reconnaissance. Cependant, mon coup de foudre accepta ma présence, c’était l’essentiel. Enthousiaste, mon regard balaya cet espace de détente à la recherche d’une chaise vide. Elles étaient toutes occupées. Une petite tape sur mon épaule me fit frissonner. Cette fille venait de me toucher. Un contact doux et chaleureux. Je me retournai vers elle avec mon sourire le plus charmant. Mes pupilles se plantèrent dans les prunelles de Béatrice. Sa présence m’interloqua. La demoiselle assise nous regarda intriguer.
— Enfin je te trouve Chris. Nous nous faisons du souci. Jérôme pensait que tu étais mêlé à la bagarre, car il t’a vu te pencher sur la piste avant de disparaître dans la foule. Elle me prit par le bras. Allons rejoindre les autres.
— Euh…en fait, je préfère vous attendre ici. L’atmosphère à l’intérieur est devenue trop pesante. Continuez à vous amuser, je vous rejoins plus tard, répondis-je en jetant un coup d’œil à celle qui faisait vibrer mon cœur.
Sa présence perturba mes manœuvres de rapprochement. Je ne pouvais la suivre devant cette opportunité. Impossible de la gâcher.
— Dans ce cas, je reste avec toi, répliqua-t-elle. Jérôme, Hélène et Doris s’éclatent sur la piste. Ils nous retrouveront tout à l’heure.
Elle gâchait mes plans. Je ne pouvais pas l’obliger à s’en aller. Je réfléchis en vain à une solution afin de l’éloigner quelques minutes, juste le temps d’obtenir ses coordonnées. Certes, cette demande pouvait être effectuée en la présence de Béatrice. Néanmoins, une spectatrice me mettait mal à l’aise dans ma tentative. De son côté, la jeune fille m’ignorait totalement et regardait sa cheville. L’un face à l’autre, Béa me souriait et attendait vraisemblablement que j’engage la conversation.
— Comment trouves-tu la soirée ? Ce fut la première chose qui me vint à l’esprit.
— Très bien. Mon seul regret, tu m’as accordé juste une danse. Pour un non-habitué des discothèques, tu te débrouilles bien.
— Merci, répondis-je le visage rubicond. Je n’arrivais pas à me concentrer sur notre discussion. Je jetais un regard furtif à mon coup de foudre. Elle s’intéressait aux personnes qui descendaient l’escalier. Je te retourne le compliment.
Béatrice émit un petit rire coquin.
— Tu n’as pas l’habitude d'enserrer une fille, affirma-t-elle, en mordillant sa lèvre inférieure. C’est visible à ta façon de me tenir et du fossé entre nous.
— Oui. Je ne voulais pas paraître insolent vis-à-vis de toi.
Elle rit sans retenue. « Se moque-t-elle de moi ? » Cette fille était une bonne observatrice. Le contact physique avec une personne de sexe opposé était des occasions rares. Et lorsque l’aubaine se présentait, ma timidité m’empêchait de mener la danse.
— Tu n’es pas insolent. Ce qui n’est pas le cas de Jérôme, assura-t-elle en secouant la tête de droite à gauche. Toi, tu es garçon respectueux et j’avoue, ça me plaît. De nos jours, il n’y a que des obsédés qui traînent.
J’acquiesçai pour confirmer ses propos. Au même moment, la jeune fille se leva et m’adressa la parole.
— Merci encore pour votre aide. Ma cheville va mieux. Je vais pouvoir rejoindre mes amis. Bonne fin de soirée.
Elle boitilla vers l'une des entrées de la discothèque au rez-de-chaussée. Mon désir de lui courir après atteint son paroxysme, mais je ne pouvais pas reléguer Béatrice sur la touche sachant son intérêt pour moi. Ce dénouement amer m’affligea. Mon unique chance s’en alla.
— C'est ton amie ? Tu aurais dû me prévenir. Vous discutiez sans doute avant mon arrivée et je t’ai monopolisé. Je suis désolé Chris, s’excusa-t-elle.
— Non, je ne la connais pas. Lors de la bagarre, elle est tombée et je l’ai aidé, répondis-je dépité.
Frustré par cette occasion manquée, je plongeais mes mains dans mes poches. Soudain, une idée fleurie dans mon esprit.
— Zut, dis-je, en montrant vaguement un téléphone. Elle a oublié son portable avec moi. Attends-moi, je revins tout de suite.
Je me précipitai à vive allure derrière la jeune fille. Béatrice proposa de m’accompagner, mais sans un regard en arrière, je m’éloignai, ne lui laissant aucune chance de me rattraper. Ce mensonge m’embarrassa vis-à-vis d’elle puisqu’il s’agissait du mien. Néanmoins, sur le moment, ce fut ma seule alternative. Retrouver mon coup de foudre devint ma priorité. Je m’engouffrai dans la salle au rez-de-chaussée. La piste de danse était bondée. La musique techno diffusée par le Disc-jockey brutalisa mes tympans. La fumée émise par les fumigènes planait dans la salle comme un brouillard sur une grande ville dont les individus jouaient le rôle des gratte-ciels. Cet aléa ajouta une difficulté à ma quête. Après un moment à scruter, je fonçai au premier étage, là où nous étions avant la bagarre. Je supposais que ses amis squattaient sans doute cet endroit de la discothèque. Je grimpai à toute vitesse les marches de l’escalier du fond en bousculant certaines personnes. Ils m'injurièrent. À l’étage, je me dirigeai vers la piste de danse tout en ratissant les moindres recoins. Je passai proche de Jérôme, Hélène et Doris installaient sur des fauteuils abandonnés par leurs occupants. Mon ami m’appela. Je feignis de ne pas l’entendre ni le remarquer et continua ma traversée. Dans ce contre-la-montre les secondes étaient cruciales.
Déterminé, je sentis en moi cette adrénaline me permettant de me surpasser. Je forçai le passage pour accéder à l’espace fumeurs. Dans le couloir qui joignait les deux salles, je la vis de dos, enlacé dans les bras d’un garçon. Tel un miroir brisé par un choc, mon cœur éclata en morceaux. Je ressentis les débris être piétinés lorsqu’ils s’embrassèrent. Long, tendre et passionné, ce baiser dont je rêvais se posa sur les lèvres d’un autre.
Mon songe venait de prendre fin. L’acte final se joua sans moi, sous mes yeux, en tant que simple spectateur. Je restais là, au milieu du couloir, à les regarder se câliner. Je n'avais ni la force ni le courage d'avancer. Ces fantasmes qui alimentaient mon esprit se consumèrent sur-le-champ. Le rideau se referma sur l’une des scènes les plus douloureuses de ma vie sentimentale. Résigné, je pris la sortie à côté de moi pour rejoindre Béatrice. Mon corps dérivait telle une barque emportée par le courant marin. Sans lui accorder d’attention, j’allai m’échouer dans un coin. L'image du couple défila sans cesse dans ma tête. J’en avais le coeur déchiqueté. Béatrice se hâta à ma rencontre et remarqua mon visage en décomposition avancée. Elle posa sa main sur mon épaule et pencha sa tête pour croiser mes yeux qui fixaient le sol.
— Pourquoi fais-tu cette tête ? Il s’est passé quelque chose ? Me questionna-t-elle inquiète.
Je restais muet. Il était hors de question de dévoiler cette mésaventure. Je ne me sentais pas bien. Un désir intense de rentrer chez moi émergea. Cette souffrance me lancina et mon silence m’oppressa davantage. J’avais besoin de discuter, de me confier, mais Béatrice ne me semblait pas être la personne appropriée. Elle me regardait comme une mère qui tentait de consoler son fils. Sa main glissa de mon épaule à ma tête. Les délicats mouvements de ses doigts sur ma chevelure me tranquillisèrent. Alors, je décidais de lui répondre en gage de remerciement pour cette attention particulière.
— Au contraire, il ne s’est rien passé…c’est juste que dans la vie, même en te donnant la peine, tout ne se passe pas toujours comme on l'espère.
Elle émit un petit sourire de soulagement. Sans doute, pensa-t-elle, qu’il n’y avait rien de dramatique. Pour ma part, je me suis rendu compte, trop tard, que j’en avais trop dit.
— Ce n’est pas nouveau Chris. Qu’est-ce qui te tourmente ? Une déception sentimentale ? se hasarda-t-elle suspicieuse. Je blêmis. C’est cette fille, je suppose. Je ne répondis rien et continuai à fixer le sol pour éviter son regard. Ta façon de la regarder m’a mené à cette conclusion. Tu caches difficilement ton intérêt pour une personne.
J'étais pris au piège face à cette révélation. Elle avait découvert mon secret. Je pouvais nier ses propos et lui mentir sur la nature de mon mal-être. Néanmoins, je me livrais, car d’une part, il devenait ridicule d’entretenir le mystère. D’autre part, en cet instant, sa bienveillance à mon égard changea ma vision d’elle. À présent, je la considérais comme une oreille attentive.
— Je suis naïf. Croire que quelque chose est envisageable avec une inconnue à cause d’un coup de foudre.
— Il n’est pas interdit de rêver ou de se faire des films. Toutefois, il faut être conscient qu’ils peuvent être à long terme la raison de nos maux.
J’approuvai d’un hochement de tête.
— C’est normal. De manière générale, une personne est obnubilée par celui ou celle qui l'intéresse. Hélas, parfois elle ne remarque pas qu’une autre lui tend les bras, reprit-elle souriante.
— Tu sembles jouir d’une certaine expérience dans ce domaine, répondis-je sur un ton taquin.
— Je crois au prince charmant. Certes, au fil des âges ma vision a changé. Il n’est pas élégamment vêtu ni ne chevauche un destrier. Mais, il a un cœur d’or et chacune de ses attentions te rappelle cette chance d’être à ses côtés.
Je relevai les yeux et considérai Béatrice avec un œil nouveau. Jusqu’à maintenant, elle me paraissait superficielle. Je la remerciai du temps qu’elle m’accordait par un sourire. Lasser de rester debout, je cherchai du regard deux chaises afin de continuer notre discussion confortablement. Je n'en trouvais qu'une seule. Je lui proposai. Elle refusa malgré mon insistance. Après cette scène de galanterie, je m'assis. À peine posai-je mes fesses sur le coussin moelleux que Béatrice s’assit sur mes genoux. Elle enlaça ses bras autour de mon cou et me dévora de ses yeux émeraude. Je rougis.
— Je me sens plus à l’aise ainsi. Elle prit le temps de me contempler, de me redécouvrir. Figé comme un bloc de béton, j’attendais, suspendu à ses gestes. Mon cœur s’accéléra. Tu es un beau garçon Chris, plaisant, attirant et respectueux. Ta timidité te confère un charme irrésistible.
Cette déclaration m’ébranla, mais ce fut un plaisir d’entendre ces mots. Mon esprit s'embruma. Je ne connaissais pas cette étape. Ma gorge s’assécha. Béatrice continua à m’observer. Elle rapprocha son visage comme pour m’embrasser. Mon cœur battait à un rythme irrégulier. Une chaleur intense surchauffa mon corps.
— C’est une situation inhabituelle, bafouillai-je embarrassé. En face de nous, un couple s’échangeait des baisers. Les mains du garçon se baladaient sur le corps de la demoiselle. Être respectueux ne signifie pas nécessairement avoir des idées saines à l’esprit.
Elle rigola. Mes mots m’enfonçaient. Je renvoyais l’image d’un vicelard.
— C’est juste. Mais, je ne te blâme pas. Tout humain a des pensées obscènes. En tout cas, si dans ton esprit les images fusent, la timidité te tient en laisse. Pas une seule fois tu n’as tenté de poser tes mains sur moi. Beaucoup de garçons ne se seraient pas privés.
— C’est un test ? demandai-je avec incompréhension. Je suis coincé donc je n’ose pas.
— Une constatation, rien de plus. Ce n’est pas plus mal. Je déteste les fauves, si tu vois à quoi je fais allusion. En ce qui me concerne, je suis entreprenante, car tu m’intéresses.
Elle approcha ses lèvres et déposa un baiser sur ma joue. Cette douceur caressa mon visage. La sensation fut agréable. Mon premier bisou. Ma figure se teinta d’écarlate. Malgré ma déception de la soirée, je n’avais pas à me plaindre. Pendant ce court instant, enlacé contre Béatrice, mon coup de foudre disparut de mes pensées. La jeune fille se leva et m’invita à monter à l’étage.
— Viens ! C’est la dernière série de slows avant la fermeture de la discothèque. Je veux profiter de ces dernières minutes avec toi.
Sans attendre mon accord, elle prit ma main et m’entraîna dans l’escalier jusqu’à l’étage supérieur. Béatrice se fraya un chemin parmi les couples. Je la suivis dans son sillage, mes doigts ancrés dans les siens. Nous rejoignons nos amis. Jérôme dansait sensuellement avec Hélène. Doris faisait de même avec un garçon non loin de nous.
— Des revenants ! Où étiez-vous ? Questionna Jérôme tout en continuant de danser. Tu as accaparé Béatrice.
— Détrompe-toi, c’est moi qui l’ai monopolisé, répondit-elle. Sa compagnie me manquait alors je suis parti le retrouver.
Nous commencions à danser. Jérôme nous dévisagea soupçonneux. Puis, il sourit et me fit un clin d’œil. Mon ami paraissait ravi de la tournure de cette fin de soirée. Quant à moi, je pris du plaisir dans les bras de la jeune fille. Par la suite, je vis mon coup de foudre seul dans un coin. J’eus envie de la rejoindre, car dans ma tête, c’était comme un puzzle en attente d’être assemblé. Pourtant, je me l’interdis même si la situation me martyrisée l’esprit. Je ne pouvais abandonner ma cavalière au beau milieu de cette danse pour l’autre. Elle ne méritait pas de subir cette situation méprisante. De plus, je me sentais bien dans ses bras et elle s’intéressait à moi. Ainsi, la raison prit l’ascendant sur la passion, m’invitant à profiter au maximum de ce que je possédais, au lieu de me morfondre sur ce que je désirais. Je reçus en cette soirée une leçon particulière. Nos rêves peuvent se réaliser sans pour autant être ceux tant souhaités.
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