Chapitre 34 : Le château de Briamont (1/2)

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Au cours de la nuit, Helmut et Percedon effectuèrent leurs préparatifs aussi discrètement que possible. Brad n’étant pas dupe, il soupçonnait son ami et son aîné de se lancer dans une aventure extrêmement risquée. L’épéiste le croisa involontairement à deux reprises. Chaque fois, il l’ignora discourtoisement et exprima ses regrets par une esquisse d’acquiescement. Dans leur chambre, les guerriers se munirent promptement de leur sac d’épaule en cuir. Ils y fourrèrent toutes les affaires nécessaires à leur quête. Pris au dépourvu, Percedon ne disposait que de modestes quignons de pain en guise de provision. Haussant les épaules au moment de les déposer, il se douta qu’ils s’en procureraient en cours de route. Assuré de ce fait, il s’endormit rapidement, le cœur lourd d’appréhensions.

Ils partirent à l’aube subséquente. Inévitablement, leur départ inopiné attira les regards soupçonneux des patrouilleurs matinaux. L’adjoint les gratifia de justifications bâclées, arguant que leur mission leur exigeait de ne rien révéler à quiconque. La plupart se laissèrent convaincre et personne ne s’opposa directement à leurs objectifs. Guidés par la nitescence matinale, les guerriers allèrent en direction du nord.

La traversée des Plaines d’Elarvienne fut relativement brève, mais pas dénuée d’intérêt pour autant. De prime abord, ils achetèrent une quantité importante de provisions dans un proche village et remplirent leurs gourdes d’eau fraîche prodiguée par son puits. Helmut fit la plupart des achats grâce aux pièces d’or que son maître lui avait confiées. Peu après, ils se dirigèrent sérieusement vers le château. Parcourant les immenses vallées verdoyantes, ils jouirent d’une liberté totale. Leur devoir exigeait néanmoins de ne pas s’éloigner des routes principales et de suivre le trajet le plus rapide pour rejoindre la région de Valmine. Malgré les enjeux, Helmut et Percedon ne purent se montrer silencieux. Ainsi, ils retrouvèrent leur amitié sincère dont ils craignaient la rupture quelques mois auparavant. Ensemble, ils foulaient le dallage noyé entre les panoramas herbeux, se racontaient des histoires réelles comme fictives et se rassasiaient autour d’un feu chaleureux à la belle étoile. De temps à autre, leurs principes les obligèrent d’intervenir lors d’attaques de bandits ou de vols à la tire. Au cours de ces altercations, ils rencontraient des Unukoriens fascinés par ce qu’ils étaient, et leurs remerciements les encourageaient à accomplir leur contrat avec une vélocité et une opiniâtreté accrue. Comme ils voyageaient de jour et sur des routes fréquentées, les rencontres se révélèrent plus nombreuses qu’escomptés. Les échanges furent néanmoins succincts. De plus, ils ne s’arrêtèrent par les villages que pour acheter d’autres victuailles.

L’ambiance au sein du duo évolua drastiquement quand ils parvinrent à Valmine. Cette région leur rappela l’importance capitale de leur mission. À partir de là, il n’y eut plus de places pour leurs anecdotes croustillantes. Traverser la frontière réveilla en eux des peurs enfouies jusqu’alors.

Dès l’abord, les terrains plats cédèrent leur place à des vallées râpeuses dont des cours d’eaux sinueux serpentaient tout du long. Aussi, il y régnait un air pur et humide. Quelques grottes parsemaient le paysage. Une population assez importante occupait l’ensemble de la région rurale. En dehors des villages, beaucoup de mineurs allaient d’une caverne à l’autre, en quête de minerais. D’aucuns restaient da la même grotte et creusaient tant bien que mal les pierres agglomérées au fond des cavités. Mais Helmut et Percedon se penchaient davantage sur la première catégorie. Reconnaissables à leur tenue encrassée, ils ne rechignaient jamais à la tâche. Par conséquent, en dépit de leurs renâclements incessants, ils répondaient avec enthousiasme aux questions des membres. Ces derniers prenaient la peine de les importuner pour s’informer de la position de Fornandos et de ses gardes. La majorité de mineurs ne furent pas capables de les aider, mais la minorité restante leur indiqua qu’ils étaient sur la bonne voie. Poursuivant vers le nord, ils se payèrent une carte détaillée et se heurtèrent par la même occasion aux rumeurs qui gangrénaient la fortification maudite. Percedon les écoutait avec scepticisme, tandis que Helmut s’évertuait à démêler le vrai du faux. Certains leur contèrent des aberrations nées de rumeurs incohérentes, d’autres étaient plus proches de la vérité. Plus rarement, ils leur parlèrent des gardes et des assassins. En outre, l’adjoint s’avisa que la lettre qu’il avait gardée concordait assez bien avec le parcours de Fornandos et de ses alliés. Fort de toutes ces indications, le duo toucha bientôt à son but.

Helmut et Percedon finirent par suivre une route striée de pavé en grès. Par-delà un panneau directionnel aux traces effacées, d’éparses touffes d’herbes mortes et des fleurs fanées jonchaient le chemin. De-ci de-là, des feuilles pointues et des fruits tombaient des châtaigniers fragiles. Ces arbres n’occultaient nullement la vue de l’édifice qui apparaissait devant eux.

Loin de toute habitation, le château de Briamont se situait au sommet d’une pente. Sa séparation avec le reste des terres s’apparentait à un précipice. En contrebas, le fleuve principal cerclait la base. Trop basse pour servir de douves, son eau limpide s’y écoulait à un rythme frénétique. En tant que forteresse d’un noble, l’architecture des lieux ne dénotait rien de particulier. De structure rectangulaire, seul son isolement le distinguait des constructions semblables. Les murs d’enceinte étaient en parfait état et ne spécifiaient pas leur âge véritable. Par opposition, les toits coniques et céruléens surmontant les tours commençaient à s’user. Mais les apparences ne trompaient guère : personne ne guettait sur les vétustes chemins de ronde. Hormis cela, les lieux étaient caractérisés par leur architecture classique, sobre et rigoureuse, à la manière Unukorienne.

Depuis l’extérieur, les guerriers n’aperçurent nulle âme qui vive. Par circonspection, ils balayèrent encore une fois les alentours du regard puis finirent de grimper la déclive. Après avoir déjà ralenti, Helmut s’arrêta avant le pont-levis. Sa méfiance accrue, il se gratta pensivement le menton. Percedon le rejoignit directement. À son regard vacillant, son ami sentait que son angoisse s’intensifiait graduellement. Le pont-levis, à flèche et à chaines, était très épais et peint en gris. Il constituait l’inévitable passage au-dessus du fossé. En observant le contrebas, les combattants faillirent attraper le vertige, mais ils se raclèrent simultanément la gorge puis relevèrent la tête. Au passage, Helmut étudia minutieusement les environs.

— Les gardes ne peuvent être qu’ici, conclut-il. Un pont-levis ne pouvant être ouvert que de l’intérieur, il y avait déjà quelqu’un. Les rumeurs disaient que personne n’avait osé s’aventurer par ici. À mon avis, seuls les assassins ont pu l’ouvrir.

— Ce n’est pas logique ! rétorqua Percedon. Et ils y seraient parvenus comment, les assassins ? Je veux bien admettre qu’ils sont sûrement bons grimpeurs, mais sauter d’ici à l’autre côté, c’est inconcevable ! On ne nous a pas tout dit sur ce château. Rien ne prouve que le pont-levis ne se soit pas déployé en vingt ans. Et puis, même s’il n’a été ouvert que récemment, il n’y a personne, à première vue. S’il y a eu un affrontement entre les gardes et les assassins, nous sommes arrivés trop tard.

Helmut porta son regard vers son ami et vit toute la perplexité et l’inquiétude qu’il extériorisait par des rictus nerveux. D’instinct, il lui soutint l’épaule et le motiva par un hochement de tête assuré.

— Nous ne sommes pas venus jusqu’ici pour rien, déclara-t-il. Même si nous arrivons trop tard, nous devons savoir ce qui est arrivé ici.

— Helmut… Il est possible que d’autres personnes nous attendent dans ce château. Je crains un piège.

— Nous allons en avoir le cœur net.

L’adjoint inspira profondément puis s’engagea sur le pont-levis. La structure oscilla au rythme de ses pas, et quelques pierres détachées chutèrent en conséquence. Percedon le suivit d’un pas incertain. De là où il se situait, la hauteur du château se dénotait particulièrement.

Une fois la herse franchie, la lueur diurne s’atténua peu à peu, tamisée par les murs usés. Face à eux, la porte principale était entrouverte. Encadrée dans un épais voussoir, elle se parait d’une couleur noire et comprenait deux battants. Helmut et Percedon passèrent son seuil en même temps, poussant vigoureusement la poignée. La force qu’ils appliquèrent fut telle qu’ils soulevèrent des colonnes de poussière. Pour s’en protéger, ils placèrent leur bras à hauteur de leur visage. Ils ne purent s’empêcher de toussoter. Gêné par le grincement de la porte, ils avancèrent de plusieurs pas et s’aperçurent que le sol s’ébranla légèrement. Dès que le tremblement cessa, ils progressèrent dans le couloir barlong.

Au début, leur visite du château de Briamont fut d’un calme paisible. Ils foulèrent la tapisserie centrale et allèrent d’une partie à l’autre. À l’intérieur, il régnait une ambiance sinistre et une âpre odeur phagocytait l’air. Cumulée à la poussière, des toiles d’araignée envahissaient les meubles. Sur les tables basses et les commodes trônaient des candélabres argentés. Leur cire fondue s’était solidifiée avec le temps. Quelques miroirs étaient également fixés sur les murs. Pour la plupart cependant, ils étaient brisés. Dès lors, distinguer son reflet à travers en devenait malaisé.

D’un couloir à l’autre, les derniers occupants avaient fermé certaines portes à clé et en avaient laissé d’autres ostensiblement ouvertes. Où qu’ils se situèrent dans la forteresse, Helmut et Percedon observèrent des chambres fastueuses où des lits à baldaquin étaient restés intacts, au contraire des armoires liturgiques. En sus, des vêtements effilés s’éparpillaient et les draps portaient des traces d’un combat récent. Dans l’unique salon, les fauteuils parés de dorure miroitaient légèrement à la lumière filtrée par les vitres éraillées. À côté, dans la salle à manger, la longue table en bois était brisée en deux, et des tâches bigarrées constellaient sa nappe. Tout autour, il manquait des pieds aux chaises renversées. Quand il les aperçut, l’épéiste ravala sa salive : son angoisse persistait à s’accroître, et son compagnon ne le rassurait pas vraiment. Concentré sur son objectif, l’adjoint ne perdait pas son temps à commenter chaque élément du décor. Contrairement à son camarade, il intériorisait pleinement ses impressions dénuées d’optimisme. Une allée les interpella plus que les autres. Le long de ses murs s’alignaient les portraits des différents propriétaires des lieux. Cette succession s’arrêtait brutalement sur le dernier en date : Torreth Lonus. Observer une peinture de lui rappela aux membres la tragédie passée responsable de la réputation sinistre du château. Ils craignaient que ce ne fût pas le dernier massacre.

Suite au franchissement d’un autre couloir, les défenseurs de la justice observèrent un mélange de sang séché et frais sur le sol. Pendant que Helmut le lorgna précautionneusement, Percedon se dirigea vers une porte latérale qui l’intriguait. Il plaça son oreille contre la serrure et perçut un bruissement anormal. Il saisit la poignée et tira, mais elle était verrouillée. Au terme de plusieurs tentatives, la porte s’ouvrit et le guerrier bascula vers l’arrière. Son ami étouffa un cri et le releva. Devant eux s’étendait un cadavre décapité. Percedon scruta avec dégoût la tête qui roula jusqu’à ses pieds.

— Je la reconnais ! s’écria-t-il. C’est l’assassin qui m’a violé.

Il faillit regretter ses paroles, conscient que Helmut était présent. Ce dernier s’accroupit et saisit la tête par les cheveux. Sans la moindre empathie pour la victime, il la lâcha aussitôt que ses conclusions furent établies.

— Elle a eu ce qu’elle méritait, lâcha-t-il.

— Comment peux-tu dire ça ? s’offusqua Percedon. Elle n’était même pas encore adulte !

— Beaucoup de nos membres périssent avant d’atteindre l’âge adulte, argua Helmut. La vie est injuste envers tout le monde, et nos efforts ne suffisent pas à l’améliorer. Je déplore la perte des innocents, mais cette jeune fille n’en était pas une.

Froissé par la remarque, l’épéiste se releva prestement et s’épousseta les manches. Le corps de l’assassin le révulsait. Il s’efforçait de détourner le regard, plissant les yeux au besoin. Helmut comprenait son ami, mais il ne partageait pas son sentiment. Percedon finit par tourner le dos à la dépouille.

— Elle était une victime comme les autres ! dénonça-t-il. Helmut, tu me décevrais si tu me disais que tu penses qu’elle était destinée à être une assassin. Elle a été enrôlée de force et manipulée par Leorine ! Ce n’est pas parce qu’elle m’a fait souffrir qu’elle méritait la mort !

— Tu ne devais sûrement pas être sa première victime, répondit sèchement l’adjoint. Elle a sûrement tué de nombreuses fois, elle a peut-être même tué des gardes ici !

— Ce débat ne mène à rien, soupira Percedon. Ce n’est ni le lieu ni le moment pour confronter nos opinions. Ne trouves-tu pas étrange que je tombe sur elle, comme par hasard ? Non, je suis persuadé que ce cadavre a été placé derrière cette porte volontairement. Et ça m’inquiète.

— Et qui l’aurait placé là ?

— Je n’en sais pas plus que toi. Je pense que nous arrivons au bout du château. Nous devons découvrir ce qu’il est advenu des autres.

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