Chapitre 33 : Nuit sereine

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Cette nuit-là, aux alentours de la capitale Unukorienne, aucun nuage n’occultait la vue de la voûte céleste d’un noir intense. Une kyrielle d’astres le constellaient. Observés depuis le sol, ils s’apparentaient toute à des étoiles de magnitudes différentes. De fait, ils semblaient tous scintiller avec une couleur différente. Par un bon œil, on distinguait des nuances de bleu et de rouge. Dans tous les cas, même un observateur amateur pouvait profiter de la contemplation des merveilles de l’univers.

Brad était étendu sur l’herbe humide derrière la base de son association. La rosée avait mouillé son chemisier en lin et son pantalon bouffant, mais il n’en avait cure. Comme déconnecté de la réalité, il explorait du regard cet ensemble inaccessible. La brise nocturne soufflait sur ses cheveux. En totale harmonie avec les gringottements et les hululements distants, il humait l’air ambiant et extériorisait son allégresse. Plongé dans sa solitude volontaire, l’adolescent se livrait à une de ses occupations favorites. Les circonstances lui permettaient de bénéficier d’une pause, puisque la fatigue ne le gagnait pas. Rien de concret ne le perturbait. Pourtant, il n’était pas le seul à ne pas dormir.

Percedon poussa l’entrebâillement de la porte et aperçut son ami. Vêtu d’une tunique à manches longues. Il joignit les bras et lorgna Brad d’un air pensif. Involontairement, il laissa échapper un soupir. Du coup, le jeune homme le repéra. Presque dérangé, il s’assit d’instinct et tourna sa tête en direction de l’épéiste.

— Je sais, je devrais dormir, fit l’adolescent, gêné.

Le guerrier sourit. Il passa sa main sur sa chevelure flavescente puis se rapprocha de Brad. S’asseyant à côté de lui, il lui coula un regard amène.

— Ils ne sont pas beaucoup à dormir, dit-il. Pourquoi cette nuit en particulier ? Je ne sais pas. Elle a tout d’une nuit sereine, pourtant. Le ciel est beau, idéal pour l’observation. Je ne savais pas que tu aimais autant contempler la voûte céleste, Brad.

— Chacun a ses passions. Regarder les étoiles m’est envoûtant. J’imagine qu’elles sont loin, très loin dans l’espace et que nous ne les atteindrons jamais. Mais elles alimentent mes rêves. De tout temps, l’humanité a été fascinée par ce qui se trouve au-dessus de nous. Ils ont même donné des noms aux groupements d’étoiles aux formes particulières. C’est ce que je préfère observer.

— Tu parles des constellations ? devina le guerrier en haussant les épaules. Je ne connais que celle du Marin. Elle les aide à se repérer lors des explorations maritimes. Enfin, je dois t’avouer que l’observation n’a jamais été mon occupation favorite. Mais cela peut aider si le repos ne vient pas, j’imagine.

— Les dernières journées ont été mouvementées, expliqua Brad. Personne n’a envie de dormir. D’ailleurs, n’y-a-t-il pas eu une autre altercation tout à l’heure ?

— En effet. Les propos de Jicella, l’autre jour, n’ont pas fait l’unanimité. Plusieurs guerriers ont voulu s’en prendre à elle, histoire de lui donner une bonne leçon. Mais elle ne souhaiterait pas se hisser plus haut dans la hiérarchie si personne ne la soutenait. Du coup, une bagarre a failli éclater, menée par Hidina. Heureusement, Elena était là et elle est intervenue.

— Elle n’était pas très contente, j’imagine.

— Qui l’aurait été ? J’ai bien peur de te dire que tu n’as pas intégré la guilde au meilleur moment. Nos adjoints peinent à maintenir la cohésion, surtout quand certains…

Percedon n’acheva pas sa phrase, mais Brad savait de qui il parlait. Son visage se ferma temporairement et devint accusateur à l’égard du second. Sitôt qu’il se rassérénât, ses traits s’adoucirent. Une idée lui apparut dans son esprit.

— Tu n’as jamais pensé à devenir adjoint ? demanda-t-il.

L’épéiste rit et cligna ostensiblement des yeux.

— Ton frère le mérite beaucoup plus, confia-t-il. Notre maître semble aimer les guerriers en tant qu’adjoints, et Helmut est meilleur que moi. Il dispose d’un talent à l’épée et d’un charisme supérieur au mien.

— Je vois. Tu as l’impression d’être dans son ombre.

— Pas du tout ! corrigea Percedon, légèrement érubescent. Je suis très fier de lui et je le considère comme un modèle. Il possède quelque chose d’exceptionnel, ce que je n’ai pas et que je n’aurai jamais.

— Tu n’as pas à avoir une aussi piètre opinion de toi-même, murmura Brad d’un air morose. Tu es un excellent combattant et tu m’as protégé à de nombreuses reprises. Sans toi, je n’aurais jamais autant progressé en si peu de temps !

— Mes talents au combat sont inférieurs à ceux de ton aîné. Regarde ce qui m’est arrivé en son absence. Lui n’aurait jamais été capturé, torturé et violé.

Inquiet, Brad lui soutint l’épaule d’une main amicale.

— Tu n’es pas fautif, rassura-t-il. Ne te blâme pas, nous ne laisserons personne entacher ta réputation. Un défenseur de la justice n’a pas à rabaisser un collègue alors qu’il a subi des sévices physiques.

— Ne me prends pas en pitié. Bien entendu que je ne laisserai pas Jicella me rabaisser. Ni personne d’autre, d’ailleurs. Maintenant, tu es ici depuis quelques mois, donc j’espère que tu as compris que la justice ne correspondait pas exactement à ce que la notoriété dit d’elle.

— J’en suis conscient, concéda amèrement Brad. Il y a beaucoup de membres qui se servent de leur métier pour mal agir. Ça me dégoûte.

— D’autres ne possèdent pas la réputation qu’ils méritent, ajouta Percedon. Tu n’as probablement jamais entendu parler de Jabod. Il s’est noyé il y a deux semaines dans le lac Richemont au cours d’une mission, et je ne l’ai appris que hier. Même Cireg n’a fait que lui accorder des modestes funérailles. Ce n’était pas un grand guerrier, mais il méritait mieux que ça.

Percedon se rembrunit, baissant la tête au passage.

— Personne ne mérite de mourir dans l’indifférence totale, dit-il, ni d’être la risée de tous. Je dois absolument accomplir une mission digne de ce nom pour gagner une meilleure réputation. Je me suis engagé pour protéger ceux que j’aime.

— Tiens, tu ne m’as jamais raconté comment tu en étais arrivé là. Tu penses que tu en as le temps maintenant ? La fatigue ne me vient toujours pas.

Le sujet étant évoqué, le guerrier songea silencieusement à son passé. Les doigts en ogive, le dos arqué, les coudes sur les genoux, il adoptait une position incongrue. Empressée par Brad, il s’assit de nouveau normalement et prit une profonde inspiration. Dans un mélange disparate de mélancolie et de détermination, il déblatéra ses pensées.

— En vingt-six ans, je crois que j’ai connu beaucoup de pertes. J’ai grandi dans un village du nom d’Outrevagne, que tu ne dois sûrement pas connaître. Ma mère était forgeronne et mon père était garde du corps d’un noble. Je ne le voyais presque jamais. À vrai dire, il est mort quand j’avais dix ans, en plein exercice de son devoir. Ma mère en a beaucoup voulu au noble, mais je n’avais aucune raison de le blâmer : mon père est mort en accomplissant son devoir. Elle s’est donc décidée de me former à l’art du combat, puisqu’elle s’y connaissait bien. Pendant cinq ans, entre autres, j’ai appris à manier l’épée. C’est par son conseil que j’ai adopté le style de combat à deux épées courtes. Selon ma mère, cela me permettait d’avoir toujours une arme avec moi au cas où j’en perdrais une. Elle n’aurait pas imaginé que je puisse perdre les deux.

Percedon eut un sourire ostentatoire. Le rictus de Brad l’informa qu’il était inopportun, aussi se rembrunit-il aussitôt.

— Elle est morte quand j’avais quinze ans, reprit-il. J’avais perdu mon dernier parent et je dois avouer que j’ai eu du mal à m’y remettre. Voilà pourquoi j’ai compris ton frère dès que nous nous sommes rencontrés, par après : personne ne mérite de perdre sa famille. Lui, il t’a encore. Moi, je n’avais plus personne. À mon dix-septième anniversaire, une amie de ma mère est venue me voir dans le village. Elle était membre de l’association d’Unukor. Tu ne dois sans doute pas la connaître, elle s’appelait Mauvith Piel. J’ai eu le malheur de la considérer comme un nouveau parent. Son souhait le plus cher était que je rejoigne la guilde de justice, car cela aurait été du gâchis d’user mon talent aux armes autrement. Malheureusement, en chemin, des brigands nous ont tendu une embuscade. Nous les avons vaincus mais… Mauvith a succombé à ses blessures peu de temps après.

Des larmes se mirent à perler le long de ses joues. De plus, il ravala sombrement sa salive. Revivre des souvenirs douloureux l’avait rendu passablement morne. Empathique, Brad plissa les lèvres.

— Je suis désolé, dit-il. Tu aurais dû me le dire plus tôt.

— Peut-être, reconnut l’épéiste, mais souvent, la vérité met du temps à ressurgir. Mauvith n’était pas mauvaise, ni extraordinaire, mais son honnêteté et sa détermination étaient exemplaires. Lorsque je suis parvenu ici pour la première fois, il y a bien eu quelques membres tristes concernant sa mort, mais comme pour beaucoup d’autres, si un membre n’accomplit pas des exploits héroïques, eh bien, ils sont suffisamment nombreux que pour être oubliés et remplacés par les suivants. C’est la triste réalité de cette association. Je suis fier de bon nombre de ses représentants, mais ici plus qu’ailleurs, on sous-estime l’impact de la mort. Je n’aime pas qu’on prenne trop la vie à la légère. Ce sont mes convictions.

Ce disant, il se releva vigoureusement et braqua son regard vers le ciel. Lors d’un bref instant, il contempla cette voûte céleste, d’une beauté inégalée, tant elle paraissait lointaine et inatteignable. Il soupira une seconde fois puis se retourna.

À l’arrivée de son aîné, Brad se releva lui aussi. Contrairement à ses expectatives, Helmut ne manifestait aucune bonne humeur. En effet, d’un air sérieux, il se dirigea diligemment vers son meilleur ami, allant jusqu’à ignorer son cadet. Il ne lui accorda qu’un coup d’œil peu fraternel.

— Rentre à l’intérieur, lui ordonna-t-il.

— Pourquoi ? demanda Brad d’un air dubitatif.

— J’ai une mission très importante à accomplir avec Percedon, se justifia Helmut. Malheureusement, pour des raisons de sécurité, je ne peux pas le dévoiler à quiconque, pas même à toi.

— Bien sûr ! s’exclama l’adolescent, visiblement furieux. Tu refuses encore de me dire la vérité ! Ça ne m’étonne pas de toi !

Helmut baissa la tête, un peu honteux. Son petit frère, pour sa part, ne daigna même pas lui accorder un ultime regard. Il alla prestement vers la porte de derrière et la claqua de toutes ses forces. Un grincement strident suivit le bruit généré.

L’adjoint vint vers le guerrier. Compte tenu du récit qu’il venait de relater, Percedon exhibait également une certaine maussaderie. Par réflexe, il tenta d’attraper ses épées sur sa dossière. Ses mains se crispèrent et il se contenta d’attendre que son ami s’adresse à lui.

— Je vais avoir besoin de toi, annonça Helmut. Es-tu prêt à m’accompagner pour une mission de la première importance ? Rien que nous deux, comme au bon vieux temps !

— Tu m’as l’air bien enthousiaste, rétorqua Percedon en fronçant les sourcils. Pourtant, le contrat a l’air assez sérieux. De quoi s’agit-il ?

Avec circonspection, le guerrier balaya les alentours du regard. Il ne vit pas l’ombre d’une personne qui aurait pu les épier en tapinois. Dès qu’il se fut assuré de cela, il fixa l’épéiste derechef.

— Fornandos a besoin d’aide, révéla-t-il à voix basse. Un de ses gardes nous a envoyé une lettre pour nous informer où leur traque des assassins en était. Cireg vient de m’en informer, car il a réceptionné la lettre il y a une heure. Si le garde a dit vrai, alors les assassins se sont réfugiés au château de Briamont.

Percedon en fut tellement stupéfié qu’il en écarquilla les yeux. De surcroît, il tressaillit de terreur.

— Leur base serait à Briamont ? demanda-t-il. Non, ce n’est pas possible ! Helmut, ce château est maudit, les gardes courent à leur perte !

— Je connais très bien sa réputation. Mais le massacre du château remonte à une vingtaine d’années, maintenant !

— Le temps n’y change rien. Le fantôme de Torreth Lonus doit toujours y rôder ! C’était ce château qui était responsable de sa folie, pas lui ! Il avait la réputation d’être un homme gentil et attentionné ! Comment était-il devenu un meurtrier sanguinaire en quelques semaines ? Comment a-t-il pu massacrer toute sa famille et les occupants de son château en une seule nuit, avant de se suicider ?

— Ne ressassons pas le passé, calma Helmut, accompagnant sa parole par un geste de la main. Je t’avoue que c’est particulièrement sinistre que les assassins aient décidé de se terrer là. Quoi qu’il en soit, le maître m’a demandé d’intervenir. S’il n’a rien voulu dire à personne d’autre, c’est parce qu’il n’a pas envie que toute notre attention soit focalisée là. De plus, Jerrick et Elena sont trop concernés, il m’a donc fait confiance pour mener l’enquête. Il m’a dit que je pouvais emmener une et une seule personne avec moi. Je comprends tes appréhensions, Percedon, mais j’ai besoin de toi.

— Une mission d’enquête à deux ? Pardonne-moi, Helmut, mais j’ai un mauvais pressentiment. Vous étiez nombreux à venir nous sauver. Pourquoi changer de méthode ?

— Parce que le maître a décidé de diriger la situation, affirma l’adjoint d’un ton résolu. Il souhaite que nous agissions d’abord en petit nombre afin d’éviter le plus de pertes possibles. Enquêter sur une présence hostile et intervenir si besoin, c’est un contrat pour nous deux, tu ne penses pas ?

— Helmut, répondit Percedon en grinçant des dents, j’ai envie de repartir en mission avec toi, mais les circonstances sont-elles idéales ? J’ai peur, je te l’avoue, ces assassins me terrifient et ce château aussi !

D’instinct, l’adjoint posa amicalement sa main sur son épaule et opina du chef avec détermination.

— Le maître m’a dit qu’il s’assurerait que personne ne nous suive sans qu’il ait besoin de cacher la vérité bien longtemps. Je t’en supplie, Percedon, je serai au maximum de mes capacités avec un ami qui m’est cher à mes côtés. Crois-moi, m’aventurer à Briamont ne me laisse pas indifférent. Mais souviens-toi de l’époque où nous accomplissions nos missions à deux. Y’a-t-il une seule fois où nous avons échoué ?

L’épéiste voulut répondre, mais ses mots se perdirent dans les méandres de la nuit sereine. À son tour, il fixa son ami avec résolution et enfouit l’intégralité de ses peurs. Similairement, il lui soutint l’épaule.

— Je serai à tes côtés pour cette mission, déclara-t-il.

— Parfait ! Nous partions demain à l’aube. Assure-toi de prendre tout ce qu’il te faut.

Quelques instants plus tard, Helmut fit volte-face et rentra, sûr de lui. Percedon fut davantage marqué par l’hésitation. Petit à petit, la fatigue le gagnait, et avec elle l’envie frénétique de se blottir sous ses couvertures. Cependant, comme oppressé par la voûte céleste, il se perdit passagèrement dans l’exploration visuelle de celle-ci. Plusieurs minutes lui furent suffisantes pour qu’il se dote d’une passion pour l’observation. Le temps d’une pause au cours d’une nuit sereine.

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