Chapitre 28 : Triomphes et échecs (1/2)

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Au sud de Morneval, une multitude de collines jonchait le paysage automnal. En quelques semaines, le climat tempéré avait occulté la chaleur sèche, et vent s’était sensiblement rafraîchi. Il s’insinuait par rafales entre les bouleaux aux feuilles déchiquetées et soufflait sur les conifères disséminés le long des déclives. La limite naturelle entre les deux régions résidait en une succession de sommets qui semblaient frôler le ciel à l’horizon. Peu chargé en nuages, il paraissait tout de même moins éclatant que lors de la saison précédente.

Certains villages vivaient d’agriculture et d’élevage en contrebas. Malheureusement, la tranquillité apparente de leur vie modeste était parfois troublée. Si des protecteurs locaux passaient souvent dans ces hameaux, leurs compétences ne se révélaient pas toujours efficaces. De tout temps, des habitations furent pillées et incendiées au grand malheur de leurs occupants. Les bandits n’épargnaient pas non plus ces derniers. Les villageois, pour se défendre contre eux, devaient requérir les services des défenseurs de la justice. Le constat demeurait similaire malgré les interventions : bien que peu nombreux, des pillards s’installaient de part et d’autre des hauteurs, dans des emplacements qu’ils considéraient comme stratégiques.

Une pléthore de mélèzes dissimulait fort bien un campement de bandits sur l’une des collines. À la clarté vespérale, des centaines d’étoiles constellaient la voûte céleste. Des hiboux et des corbeaux achevaient leur vol sur les rameaux courts où des feuilles caduques bruissaient sporadiquement. Leurs ululements et croassement rythmaient la nuit profonde.

Les tentes se répartissaient au sommet de la colline, soutenues par un poteau central érodé. Les bâches en tuile rapiécée oscillaient sous la sollicitation d’un souffle frisquet. Grâce aux cordes attachées à des sortes de pieux taillés, l’ensemble tenait toujours en place. Les bandits gardaient le sang chaud nonobstant un climat peu propice à leurs activités. L’heure tardive leur importait peu : certains allaient d’une tente à l’autre, avec le furieux besoin d’assouvir leurs appétences. Beaucoup restaient tout de même dans leur lieu de repos, sans forcément se blottir sur leur lit en fourrure. Dans tous les cas, la fatigue ne dominait que rarement. Ils étaient une vingtaine à passer la nuit dans ce campement, préparant une déprédation supplémentaire. Personne ne surveillait vraiment les environs tant ils étaient bercés dans une illusion de sécurité.

Un bandit entreprit de se soulager sur un buisson aux alentours. Au moment de l’acte, il perçu juste des cris perçants peu mélodieux, mais aucune appréhension n’envahissait son être. À l’instar de ses homologues, il arborait des pièces d’armures surplombant ses vêtements légers. Certains de ses compagnons optaient pour des solides épaulières et des cuirasses en cuir. Pour sa part, il préférait s’équiper intégralement d’une armure en peau complétée par un pagne à bandes mordorées. Ses traits de brigand se marquaient par sa chevelure longue, lâchée et rêche. Des tatouages embellissaient son faciès par surcroît.

Dès qu’il fut libéré de ses besoins primaires, il fit volte-face et entama l’escalade de quelques mètres qui le séparaient de la lisière du campement. Il s’immobilisa brièvement pour renâcler et cracha par terre. Il n’osa pas se mouvoir derechef, car les ululements épars se tarirent aussitôt. Sans direction privilégiée, les hiboux s’envolèrent et s’éloignèrent de la colline. Il tâta son couperet, la sueur lustrant son front, des frissons chatouillant son échine. Le destin décida à sa place : une main se plaqua sur sa bouche et l’entraîna derrière un tronc avoisinant. Une dague effilée perça son crâne et le tua en un instant.

Snekor lâcha le cadavre et l’étendit au pied du haut conifère. Il était prêt à exécuter ce contrat particulier, confié en secret par son maître lui-même. Par un coup d’œil minutieux aux alentours, il s’assura que personne ne venait d’épier son assassinat. Il essuya sa main maculée du sang sur les joues de sa victime, traçant une paire de traits parallèles. Il esquissa alors un sourire goguenard. Les yeux écarquillés, la bouche ouverte et les bras tendus, le bandit manifesta la stupéfaction plutôt qu’une véritable frayeur au moment d’expier son dernier souffle. De fait, l’espion aimait contempler les morts à l’état naturel. Hormis l’effusion d’hémoglobine, il prenait soin de ne pas les altérer.

Snekor ramena sa lame à bonne hauteur et s’accroupit. Avec une discrétion hors norme, il avança d’un mélèze à l’autre. Sur son visage impavide ne se discernait aucune intention claire. Indubitablement, une ferme résolution d’accomplir son objectif se confrontait au plaisir qu’il ressentait en l’accomplissant. Comme il se rapprochait, il percevait de plus en plus nettement les échanges entre bandits souvent ponctués de grivoiseries. L’espion en eut un rictus, pas de dégoût, mais plutôt de mépris. Il s’infiltra dans le campement sans éveiller les soupçons de ses ennemis.

Il se glissa subrepticement sous la première tente à sa portée. Il sourcilla lorsqu’il vit un homme et une femme qui se livraient à des farouches fornications. Le premier ne le repéra que trop tard : Snekor cisailla son cou jusqu’à l’os. En revanche, la deuxième put attraper son coutelas trônant sur une caisse derrière elle. À son grand malheur, sa revanche passionnée transporta son bouillonnement sans lui permettre de surpasser qui que ce fût. Son agresseur bloqua son bras de sa main gauche et enfonça sa dague dans son front. Ainsi, de la relation charnelle entre ces deux hors-la-loi, il ne résulta que la caresse effroyable de la chair entaillée.

L’espion s’immobilisa, observa, écouta. Des bandits s’approchaient de cette tente. Promptement, il rengaina sa dague, attrapa sa corde et se plaça dans le coin. La première brigande passant sous la bâche n’eut aucune chance : les lames trouèrent sa nuque des deux côtés. La deuxième ne fut pas épargnée : entraînée par l’enserrement impitoyable de l’intrus, son cou se rompit en un craquement instantané. Craignant d’être repéré, Snekor effectua une roulade et atteignit l’extérieur, car l’ombre ne l’aidait plus à se dissimuler.

La fraîcheur de la sorgue lui revint immédiatement. Partout dans le campement, les bandits s’armèrent en vue de se ruer vers lui. Snekor gambergea courtement sur une manière adéquate de se positionner. Il se plaça alors de biais par rapport à la tente, faute de mieux. Un petit groupe de cinq bandits émergea de la pénombre, haches rubigineuses au poing. À l’unisson, ils éructèrent des imprécations à l’intention de Snekor, l’accent guttural. Inspirant profondément, l’espion palpa le terrain de la pointe de son pied droit. D’instinct, il s’arma de ses deux dagues. Leur soif de sang était à leur paroxysme et leur porteur comptait bien s’assurer qu’elles en fussent assouvies. Quand il croisa leur regard furibond, il plia les genoux. Ni le brimbalement des bâches, ni les derniers croassements audibles ne le déconcentrèrent.

Ses bottes glissèrent sur le sol. Par cette impulsion, il pivota et évita souplement les mortelles taillades. Lors de son mouvement, il trancha dans le vif : les dagues lacérèrent plusieurs épaules. Ces pillards, plutôt résistants, continuèrent de l’attaquer avec plus de rage, hormis une qui ne survit pas longtemps : d’une déchiqueture sévère, un œil jaillit de son orbite et ses lèvres s’humectèrent d’hémoglobine. Deux des bandits restants émirent un râle lorsqu’elle s’écroula par terre, inerte.

Snekor endigua aisément leur assaut suivant. D’un geste courbe, il dévia les haches, enfonça sa lame sur leur cœur, tournoya sur lui-même et souilla ses ennemis du sang de leurs alliés. Leur colère se décupla le temps qu’il fallut à l’espion pour leur transpercer leur torse aux points vitaux.

Par un vif salto, il s’éloigna de l’amoncellement de cadavres qu’il venait d’engendrer. Armé d’un coutelas, un bandit tenta de l’assassiner d’un coup bien placé sur ses vertèbres. Snekor exécuta un pas de côté pour l’esquiver. Sur son élan, ses doigts se crispèrent sur son faciès, glissant de son nez jusqu’à ses lèvres. Il le jeta à terre et le tua d’un transpercement brutal.

Désormais, le liquide vermeil diaprait avec le gris de sa tenue. Les bandes striant son visage remuaient quelque peu sous l’action du vent. Au milieu du campement, Snekor apparaissait telle une silhouette inaltérable. Les bandits restants se dressaient devant lui en brandissant leurs armes. Nonobstant la perte de leurs compagnons, ils ne ressentaient aucune peur, et l’envie de décaniller était inexistante. À leur tête, leur chef grogna ostensiblement à son égard. Caparaçonnée par une épaisse armure de fer, cette femme solidement charpentée tenait à deux mains une hache d’armes à la hampe irrégulière. Elle se différenciait des autres brigands par le heaume à pointe dont elle était coiffée. Elle se pencha un peu en avant et prononça quelques paroles peu audibles. Ses alliés poussèrent alors des cris de triomphe et se jetèrent vivement sur l’intrus.

Snekor riposta de front. Pourtant, à l’exception d’une inoffensive écorchure à l’épaule, il ne reçut aucune blessure. En plein dans la mêlée, il étudia les mouvements de ses adversaires. Se retenant de les provoquer, il jugea leurs actions prévisibles. Il voyagea de l’un à l’autre sans peine, souple, célère, et jamais dominé. Rapidement, les assaillants farouches moururent, la gorge lacérée par les dagues effilées, ou le buste transpercé. Au mieux, leurs armes s’entrechoquèrent avec les lames au tranchant acéré. Le cliquetis résultant ébranlait alors l’impulsion de Snekor. Flanqué d’une arrogance à toute épreuve, il s’amusait avec ses ennemis, et répandre le sang le plongeait dans une indubitable sensation de bien-être. Les dagues glissaient d’une main à l’autre et incisaient âprement les brigands. Dès que l’avant-dernier pillard mourut, deux lames enfoncées profondément dans son cœur, l’espion recula en les extirpant. Exempt de toute blessure sévère, la chef lançait un regard pétri d’animosité à l’homme responsable du massacre des siens.

— Je voulais vous tuer en dernier, lâcha-t-il. Je voulais lire votre sentiment d’impuissance dans vos yeux. Il semblerait que j’avais sous-estimé votre capacité d’empathie. Seule votre hargne se décèle dans votre visage. Comme la plupart des criminels, vous n’avez aucune morale et vous ne valez rien.

Comme de juste, la chef se lança sur Snekor et leva sa hache. Piétinant ses alliés défunts, elle abattit son arme sur les dagues croisées du tueur. Malgré l’impact, manquant de lui faire perdre l’équilibre, ce dernier ne flancha pas. Ses lames allèrent des deux côtés de la hampe. La chef retira sa hache à temps pour ne pas que ses doigts soient heurtés. Ils reculèrent en même temps et s’envoyèrent un regard de défi. Snekor aimait le goût du risque et ne se laissa donc pas intimider par la carrure de son adversaire. Il fit un pas vers l’avant puis exécuta un bond prodigieux. Son ennemie tenta de le toucher, mais sa hache se contenta de fendre l’air. Au bout du compte, elle frappa juste intensément le sol. Snekor atterrit avec dextérité et ses dagues tournoyèrent entre son pouce et son index. Un coup de coude gênant l’empêcha de glisser ses lames entre le plastron et le heaume de la meneuse.

Le duel se prolongea volontairement. Un affrontement de cette envergure emplit Snekor d’excitation. Tout l’incitait à continuer : le tintement perpétuel du métal, les offensives désespérées d’un adversaire en quête de vengeance et surtout son sentiment de supériorité. La chef des bandits se révélait plus rapide que son armure ne semblait lui permettre. Elle abattait donc sa hache avec force et vigueur. Plusieurs minutes durant, l’espion para les coups ou les évita en fonction du positionnement de son opposante. Chacun des sons qui se dégageaient de leurs mouvements engendra une harmonie dans sa tête. Une fois qu’il fut lassé de cette apparente joute où ses attaques n’étaient que factices, il entreprit de terminer ce duel.

Tournoyant sur elle-même, la chef frôla la ceinture de Snekor. Il bondit par-dessus le manche et tendit les bras. Ses lames en constituaient le prolongement. Dans un grognement, la brigande lâcha ses haches. À poings rudement fermés, elle heurta le poignet droit de son adversaire. L’autre dague parvint toutefois à se glisser jusqu’à sa gorge. Son acharnement s’évanouit alors en un instant. Quelques gouttes de sang perlèrent de sa bouche, et son exécration ne lui servit plus rien. Elle chuta vers l’arrière et décéda, rejoignant dans la mort tout son clan.

Snekor contempla toutes ses victimes avec une fierté certaine. Ses bras se balancèrent un petit moment. Des gouttes de sang tombaient de la pointe de sa dague et entachaient le sol. En quelques minutes, l’espion avait effacé beaucoup de vies de ce monde. Les étoiles continuaient de scintiller et les corbeaux croassaient toujours autant. En accomplissant sa mission, il n’avait perturbé aucun équilibre.

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