Chapitre 26 : La guilde des assassins (2/2)

9 minutes de lecture

Ils peinèrent à se souvenir des heures suivantes, tant leurs sens furent rudement mis à l’épreuve. Sur plusieurs kilomètres, des inconnus les traînèrent avec professionnalisme. Ils n’entrevirent que le noir complet et perçurent, de temps à autre, des sons confus et indicibles. Leurs ravisseurs les trimbalèrent soigneusement sur la terre sèche puis sur l’herbe. Même s’ils dégradèrent quelque peu leurs vêtements et leur corps, ils s’assurèrent de ne jamais trop les abîmer. À plusieurs, ils se révélèrent très discrets et les emmenèrent contre leur gré à leur repère.

Ils s’engouffrèrent dans une grotte nichée dans une dense chênaie. Des roches coupantes constellaient l’entrée exiguë. Comme de juste, les prisonniers se réveillèrent à moitié au contact du sol. Rugueux et humide, il taillada légèrement l’épine dorsale d’Elor, et les deux autres ne furent guère épargnés. L’archer faillit se réveiller lorsqu’une lumière intrusive se faufila entre les cavités. De pièce en pièce, des murmures épars montèrent. Certaines comprenaient un semblant de plancher lisse, d’autres gardaient la caverne intacte. En-dessous du sol, ils se retrouvèrent isolés de tout environnement familier.

Suite à la traversée d’une dizaine de salles sombres, on les enchaîna dans la partie la moins fréquentée du repère de cette guilde mystérieuse. Des membres volontaires sanglèrent leurs poignets à hauteur de la taille. Leurs jambes souffrirent de fourmillements, et d’âpres engourdissements les envahirent aussi quand le sang monta à leurs bras. De plus, ils commencèrent à éprouver des difficultés pour respirer. Déjà à moitié conscients, ils tentèrent d’ouvrir les yeux. Ils le regrettèrent amèrement.

En face d’eux, une torche à la flamme vacillante éclairait un petit monticule de cadavres écorchés. Quasiment nus, les malheureux avaient été massacrés plusieurs jours auparavant. Les assassins en avaient égorgé certains et charcuté d’autres de part en part, de sorte à n’épargner personne. Au surplus, une odeur putride s’exhalait des dépouilles. Observer ces corps d’aussi près horrifia les prisonniers dès qu’ils les aperçurent. Si Dilinne se retint d’hurler, Elor n’en eut pas le courage. Quant à Percedon, il eut un rictus de dégoût. Il baissa la tête pour ne plus devoir supporter cet amoncèlement morbide. Il voulait s’enquérir de l’archer et de la garde, mais il ne trouva pas les mots. Eux non plus, d’ailleurs.

Trois femmes surgirent alors à leur droite. De carrure svelte, elles portaient une veste et un pantalon étriqué en laine brune, ainsi que des guêtres noires adaptées. Leur tenue était soutenue par un ceinturon qui contenait une dague en fer et se pourvoyait d’une ample capuche. Deux d’entre elles se couvraient le visage avec. Hormis des mèches châtaines, les prisonniers ne distinguèrent rien de leur faciès. Devançant les deux autres, leur meneuse dévoilait sa tête anguleuse si caractéristique. Une paire d’yeux d’un bleu intense dissimulait un nez creux et une chevelure noire et bouclée cascadant sur ses épaules. D’entrée de jeu, elle toisait ses victimes, armée d’un sourire dédaigneux. Elle se plaça en face d’eux, flanquée des deux autres assassins, et se pencha.

— Nous n’avons pas eu le temps de nous présenter, dit-elle d’une voix glaciale. Je m’appelle Leorine Shasen.

Bien qu’elle dominât les trois captifs, elle s’intéressa surtout à l’archer.

— Je te connais bien, Elor. Par contre, je n’avais pas prévu la venue des deux autres. Nous aurions pu les tuer, mais c’aurait été trop simple. Nous préférons… profiter d’eux. Pour vous soutirer quelques informations, par exemple. Si vous n’étiez pas seuls, nous nous assurerons d’assassiner proprement tous vos éventuels sauveurs.

— Que voulez-vous ? demanda sèchement Dilinne.

Leorine rit. Ses consoeurs, en revanche, ne réagirent pas. La jeune femme ne parvint pas à foudroyer du regard la ravisseuse, car relever la tête lui était trop douloureux.

— Nous voulons beaucoup de choses, déclara-t-elle fièrement. Notre but principal est de priver toutes les mauvaises personnes de leur misérable vie. Depuis longtemps, nous nous cachons dans l’ombre pour mieux frapper. Nous sommes tout le contraire de vous. Garde ou défenseur de la justice, vous ne valez pas mieux l’un que l’autre. Soumis à des nantis qui ne vous remercient jamais pour vos efforts.

— C’est faux ! répliqua la garde. Nous sommes fiers de protéger notre royaume des menaces comme vous. Et on nous remercie souvent !

— Berce-toi d’illusions si ça te chante, se moqua l’assassin, tu mourras plus naïve.

Elle marqua une pause par un soupir ponctué. D’un air condescendant, elle haussa le chef et croisa les bras. Percedon peinait à demeurer conscient, tandis que la culpabilité rongeait Elor.

— Jusqu’à récemment, reprit-elle, notre existence demeurait secrète. Aux yeux de la population, certains nous considéraient comme une menace invisible, d’autres pensaient que nos agissements n’étaient que des mauvaises rumeurs. Et puis, l’un d’entre nous s’est considéré comme un mercenaire. La suite, vous la connaissez. Un membre de votre guilde s’est mêlé à tout cela, et pas n’importe lequel. Votre second, Jerrick Jeatrem.

Elor détourna le regard, le visage empourpré de remords. Percedon saisit cette opportunité pour réprimander son ami d’un coup d’œil accusateur.

— Je m’en doutais, marmonna-t-il. Il est si lâche qu’il laisse d’autres membres exécuter ses sales besognes, et tu te laisses faire.

— Tu le vois bien comme moi, se défendit l’archer, ces assassins sont dangereux ! Il fallait que je les traque, que je montre leur existence aux yeux de tous ! Rappelle-toi que ce n’est pas la première guilde illégale que notre association démonterait !

— Nous ne sommes pas comme les autres, expliqua Leorine. Notre guilde sévit depuis longtemps. Très longtemps. Vos ancêtres avaient déjà à craindre nos membres d’antan, je vous assure.

— Pourtant, vous semblez ne jamais être parvenus à vos fins, rétorqua Percedon.

— Qu’en sais-tu ? Tu ne nous connais pas.

Ce disant, elle se rapprocha de lui, et les deux femmes la suivirent. Elles se penchèrent à leur tour, comme intéressées par le combattant. Peu intimidé, ce dernier les défia toutes les trois du regard.

— Tu en as déjà beaucoup trop révélé sur toi, dit-il. Mais je connais les personnes dans ton genre. Tu confies des assassinats précis à des membres épris de changer la société pendant que tu restes cachée dans ta grotte.

— Je ne dirige pas cette guilde, corrigea Leorine. J’y ai une place très importante, je l’admets. Mon oncle m’a recueillie ici lorsque j’étais assez jeune, et je me suis rapidement éprise du maître. Si tu veux savoir, j’exécute quelques assassinats moi-même. Cela dit, j’avoue ne jamais avoir tué un membre de votre association.

Percedon ne fut pas effrayé par la sentence cachée. En revanche, il se méfia des gémissements ostensibles des deux jeunes femmes. Elles le dévoraient des yeux, comme s’il se limitait à un objet dépourvu d’humanité. Frissonnements et frottements contre son corps accompagnèrent leurs étranges caresses. Le sourire narquois de Leorine s’ajouta à cette attirance à sens unique qui paralysait Percedon de terreur.

— Ces derniers temps, nous employons des méthodes… particulières. Le maître préfère les assassinats propres et directs, alors que mon oncle et moi avons un penchant plus prononcé pour… faire durer le supplice. Nous réfléchissons encore sur ce qu’il adviendra de vous, mais nous connaissons bien des moyens de vous faire souffrir sans forcément vous tuer.

Les deux assassins se positionnèrent de part et d’autre de l’épéiste. Au moment où elles extirpèrent leur dague de leur ceinturon, il se mit à transpirer abondamment, envahi par sa peur de l’inconnu.

— Ces deux femmes sont arrivées récemment parmi nous. Elles se sont intégrées rapidement et ont développé de nombreux talents en peu de temps. Elles me font penser à moi quand j’étais plus jeune. Mais, hélas, elles n’ont pas encore eu le temps de profiter de tous les plaisirs de la vie. Ils me semblent que tu leur plais. Laisse-les user de ton corps pour mûrir, après tout, on ne vit qu’une fois.

Le grognement de Dothina suivit la tentative de protestation d’Elor, mais les desseins ennemis rencontrèrent leur aboutissement. Prisonnier des plus viles intentions, Percedon observa les deux femmes retirer les capuchons. Leur visage juvénile l’estomaqua, car il révélait qu’elles quittaient à peine de l’adolescence. À l’unisson, elles décochèrent un sourire sadique et enfoncèrent leur dague sur les cuisses de l’épéiste. Ses yeux exorbités traduisirent alors une douleur infâme, début d’un tourment physique et psychologique. Elles détachèrent ensuite le prisonnier et le traînèrent lentement vers un couloir sombre de la grotte, à leur gauche. La trace de sang laissée par les plaies saillantes indiqua nettement où elles se dirigeaient.

Leorine riva son regard vers cette direction, les bras joints et le menton relevé. Son dédain permanent horripilait tellement l’archer qu’il lui lança un regard hostile. Sans surprise, elle s’en gaussa d’un ricanement.

Des hurlements terribles se propagèrent alors jusqu’à eux. Percedon extériorisait toute sa géhenne ainsi. Incapable de se couvrir les oreilles, Elor baissa la tête, faute de mieux. La garde ressentit elle aussi une certaine empathie pour le guerrier martyrisé contre son gré. Par opposition, ses violeuses se délectaient de la souffrance de Percedon. L’une après l’autre, elles exhibèrent leurs jouissances par des cris prolongés, aigus. Leur excitation prononcée s’opposa aux souhaits du guerrier. Tenaillé, violenté, dénaturé, Percedon regrettait d’être encore en vie.

L’archer s’arma de courage et foudroya sa ravisseuse du regard. Malgré son halètement et son engourdissement, il parvenait à ne pas flancher.

— Vous êtes ignobles, invectiva-t-il.

Dilinne la soutint d’un regard similaire. Néanmoins, l’assassin resta totalement indifférente. Elle haussa même les épaules pour les narguer.

— Au moins, nous l’assumons, dauba-t-elle en se tournant vers eux. Profitez bien de votre séjour ici, ce sera peut-être le dernier.

Sur ces mots, elle les toisa une dernière fois puis sortit d’un pas allègre. Elor et Dilinne restèrent enchaînés, impuissants, victimes d’idéaux qu’ils prétendaient combattre. Les cris de leur ami formaient une mélodie disparate, d’une telle intensité qu’ils ne réussirent guère à fermer l’œil.

Cachée derrière un chêne au tronc épais, Dothina observa la grotte d’un œil subreptice et étudia longuement ce repère des assassins. Pister les kidnappeurs de ses confrères lui avait permis de trouver la caverne. À présent, elle cherchait un moyen de les secourir efficacement. Une idée lui vint à l’esprit et l’incita à ne pas rôder outre mesure dans les environs.

Un faible cliquetis attisa sa méfiance. D’instinct, elle plongea sur le côté et se plaça en position défensive, sa main volant à sa dague. Alors, son ennemi poignit devant elle après l’avoir trouvée. L’assassin à visage découvert empoignait deux armes du même calibre. Les genoux fléchis, ses contorsions continuelles dévoilaient pleinement ses intentions hostiles.

— Je me doutais bien que quelqu’un nous suivait, lâcha-t-il. Mes confrères et consoeurs souhaitent épargner tes amis pour le moment. Personnellement, j’ai envie de faire couler le sang.

Il exécuta un vif pas vers l’avant. Sa dague fusa vers la poitrine de l’espionne. Par réflexe, elle bloqua le coup et recula. Son adversaire l’attaqua de sa deuxième lame et enchaîna les assauts à une vitesse phénoménale.

Dothina tenta désespérément de riposter. La maîtrise de la dague de l’assassin la stupéfia à plus d’une reprise : elle volait, glissait, et pointait son unique cible avec une précision sans faille. L’ennemi se déroba puis darda un coup, tentant de tracer une entaille sur la peau de Dothina. L’offensive la désarma, et aussitôt, elle devint vulnérable aux yeux de son adversaire. Ce dernier se rua sur elle et dirigea les pointes aiguisées sur son cœur. Prête à riposter, L’espionne percuta inopinément un arbre et trébucha. Sa tête heurta le sol tant et si bien qu’elle en fut presque sonnée.

Avec rapidité, elle effleura le sol de sa main disponible, sans trouver sa dague. Le désespoir la ralenti alors que sa vie défilait devant ses yeux. Ombre menaçante, l’assassin arriva à sa hauteur et se prépara à l’achever. Dothina flanqua un coup de pied sur la cheville de son agresseur qui en lâcha une lame. Il empoigna alors sa seconde lame puis entreprit de l’enfoncer dans la gorge de la jeune femme. En un instant, l’espionne ramassa l’arme tombée et la lança sur le crâne de l’homme. La lame affûtée tournoya sur elle-même et accomplit cruellement son but : l’assassin étouffa un ultime râle puis tomba vers l’avant. À bout de souffle, Dothina exécuta une roulade afin de ne pas être écrasée par le corps. L’arme de cet homme s’enfonça davantage sur son crâne sur son lobe frontal.

Dothina haleta. Elle n’attendit pas d’avoir recouvré ses forces qu’elle se releva dextrement. Elle observa le cadavre avec indifférence. Soudain, l’angoisse lui revint : elle ne devait pas s’attarder davantage dans cette chênaie.

— Je dois prévenir Elena, souffla-t-elle.

L’espionne ramassa sa dague et s’en alla précipitamment. À peine remise de ses émotions, son cœur battait encore à un rythme hallucinant. Même si elle ne rechignait pas à courir, sa fatigue s’accumulait. Elle laissa loin derrière elle un supplice qu’elle n’avait pas le courage d’affronter seule.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

sujet17
Fallorn Saga est une suite de roman qui ont tous un point commun : ils se passent dans le monde imaginaire de... Fallorn ! ( eh oui, fallait le trouver !^^) Le principe est simple, plusieurs histoires se déroulent en parallèle les unes des autres. Bien que certaines soient plus étalés sur le temps que d'autres, elles finissent toujours par se rejoindre à un moment donné. Certaines se croiseront plusieurs fois, d'autres non...


L'Amulette du Temps est le premier roman de cette saga. Il dépeint le voyage d'une elfe des bois, Elàlia, d'un nain, Girin, d'une femme, Aurore et de deux hommes, Bohord et Koto. Ensembles, ils vont chercher l'Amulette du Temps, une amulette capable de faire voyager son possesseur dans le temps afin qu'il puisse changer le cours de sa propre vie, mais aussi celui du monde.

Les chapitres seront découpés pour que chaque partie ne dépasse pas les 5-6 minutes, et je publierais toutes les parties d'un chapitre en même temps afin d'éviter une attente inutile.

Etant donné que c'est le tout premier d'une série, il risque forcément d'y avoir quelques coquilles, aussi, je vous demanderais d'être indulgent^^ Mais surtout de faire un maximum de retours positifs ou non.

Sur ce, bonne lecture :)
45
115
620
90
Claire Zuc
[EN COURS]
Après les Années Sombres pendant lesquelles tous les Mages ont été tués, le Grand Prêtre a toujours du mal à localiser les sanctuaires magiques. Tant qu'ils ne seront pas détruits, la magie continura d'enfanter des Sangs Noirs.
Suivez l'épopée de Warren et Hazu, compagnons forcés d'une aventure qui decidera du destin de l'île.
32
64
344
36
Défi
hersen
Sans savoir si je le finirai, je me lance dans le Writober.

De châtaigne à Halloween, les chemins à prendre sont infinis !
167
240
122
18

Vous aimez lire Brad Priwin ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0