Chapitre 25 : La capitale indépendante (1/2)

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Ibytrem guida dûment ses trois compagnons vers la capitale indépendante. Plusieurs semaines durant, les mages voyagèrent en direction du nord-ouest. De prime abord, ils traversèrent la forêt de Zéliak d’un pas aussi vif que décidé. Compte tenu du caractère officiel de leur trajet, ils empruntèrent la route principale. À la fin de leur première journée, ils se reposèrent à la plus célèbre auberge jouxtant l’orée ouest de la sylve. À la chope des voyageurs était un nom assez controversé, mais auquel les citadins avaient fini par s’habituer avec le temps. De fait, son nom n’était pas anodin : il s’agissait d’un lieu de rencontre où voyageurs, pèlerins, mages itinérants et bardes se rencontraient régulièrement. À l’intérieur, il y régnait une bonne ambiance, teintée d’allégresse. Incongrûment, le groupe n’y passa guère inaperçu. Comme on bombardait l’ancien maître d’une kyrielle de questions douteuses, ce dernier ne répondit qu’à la moitié d’entre elles. Néanmoins, il leur révéla tout de même une vérité partielle : ils partaient pour Dagoni. Au début, les autres mages acquiescèrent quant à sa façon si inaccoutumée de s’adresser à de vieilles connaissances. Ils acceptèrent finalement l’attitude du vieil homme et ne réfutèrent donc pas ses dires. Lorsque les questions venaient de parfaits étrangers, Ibytrem faisait mine d’ignorer, un choix que l’adjoint soutenait. Autour d’un repas chaud, de boissons brassées et du son harmonieux du luth d’une ménestrelle réputée, les membres du groupe s’aperçurent ce soir-là que leurs opinions vis-à-vis des sujets récurrents et d’actualité divergeaient fortement.

Le lendemain fut une journée ordinaire en comparaison. Des vallées profondes succédèrent à la dense forêt. Des robustes micocouliers aux vénérables peupliers, des bouleaux aux tilleuls, ces arbres imprégnaient le panorama d’une verdure intense. Grâce à l’action perpétuelle du rayonnement solaire, la végétation miroitait en permanence. La fin de l’été leur permettait de voyager sous un climat ensoleillé. À plusieurs reprises, les mages rencontrèrent d’autres voyageurs qu’ils se contentèrent de saluer avant de poursuivre leur chemin.

L’itinéraire choisi par l’ancien maître était très précis. Toujours en tête de groupe, il marchait avec rythme et vivacité, attitude dont Cabain se méfia dès les premiers jours. Cependant, les voyageurs discutaient peu entre eux, ce qui lui permit de dissimuler ses pensées tout du long. Ibytrem était tellement préoccupé par la finalité de leur traversée qu’il n’avait aucun soupçon vis-à-vis de son ancien adjoint, ou du moins, il ne les exhibait pas. Chaque soir, ils atteignaient un village perdu dans la campagne Graefienne. Dû à leur réputation par-delà leur cité, on les accueillit à bras ouverts dans les auberges. Les hameaux où ils se reposaient se ressemblaient considérablement et donnaient l’impression aux voyageurs de vivre des journées assez identiques. Quelques éléments les différenciaient toutefois les unes des autres : d’un village à l’autre, des cultures de vigne se voyaient remplacer par des immenses champs d’orge ou de maïs. Les moulins au coin des villages se raréfièrent à mesure qu’ils progressaient vers le nord. Aussi, parmi tous les arbres des vallées herbeuses, une pléthore d’oliviers et de cognassiers leur apparut.

Leur traversée les mena aussi près d’Isirnalle. Lors des quelques jours où ils passèrent à côté de la seconde plus grande cité de Graef, un nombre plus important de voyageurs arpentait les routes. De surcroît, ils se heurtèrent souvent à des charrettes de marchands, des groupes de soldats, des guérisseurs dispersés ainsi qu’à des mages. Quand ils croisèrent ces derniers, le vieil homme ne fut pas le seul à revoir des connaissances d’antan : Erihelle et Cabain revirent des visages familiers et ne manquèrent pas de converser brièvement avec eux. Odos, pour sa part, ne rencontra personne qu’il connaissait, mais il n’en avait cure. Sur ces entrefaites, ils ne s’attardèrent pas sur cette région densément peuplée et poursuivirent leur voyage.

La frontière entre Graef et Dagoni résidait en une futaie équienne protégée sans relâche par des dizaines de gardes de toute origine. Les allers étaient plus fréquents que les retours à la capitale indépendante : en conséquence, les gardes ne s’attardaient pas sur chaque voyageur en général, hormis les hommes et femmes armés dont ils se méfiaient. Les mages purent alors franchir les lieux sans être importunés.

Trois autres séparations isolaient la cité du reste du pays. Au sud, un chemin érodé sinuait entre des basses collines moutonnantes. À l’ouest, une ribambelle de rochers se répartissait à la fin de la plaine et avait pour fonction de claustrer Dagoni. Les délimitations naturelles avec chacun des trois royaumes se voulaient volontaires, puisque l’emplacement de Dagoni n’était pas anodin. L’immense océan se dressait au nord. Ses vagues frappaient continuellement la digue, dans un flux et reflux incessant. En tant que ville maritime, la réputation de la capitale indépendante n’était plus à acquérir. Célèbre pour de maintes raisons, on lui reconnaissait son port qui s’étendait superbement d’est en ouest, sur l’ensemble de la partie nord des terres. Une myriade de navires partaient et arrimaient de là, pourvoyant les royaumes voisins de lourdes cargaisons. Celles-ci contenaient, entre autres, des armes, de la nourriture, des vêtements ou des matériaux.

Ibytrem, Erihelle, Cabain et Odos cheminèrent par-delà la futaie. Peu à peu, la ville apparaissait devant leurs yeux ébaubis. Leur impatience et leur enthousiasme se traduisaient en une précipitation incongrue. Le feuillage dense cessa enfin de gêner leur vue et les murailles se dévoilèrent magnifiquement. De la distance où ils se situaient, elles étaient si hautes qu’elles frôlaient l’impénétrable ciel. D’épaisses briques en pierre grise, teintées d’ocre, constituaient l’enceinte rectangulaire qui protégeait Dagoni d’éventuelles menaces extérieures. Les courtines étaient assez larges, néanmoins, aucune tour ne les surmontait. Sur les chemins de ronde, quelques silhouettes reflétées par l’astre diurne se déplaçaient : il s’agissait des gardes. Des douves laissaient circuler de l’eau en-dessous d’eux, en provenance du sud, fournissant aux habitants leurs besoins vitaux et nutritifs. Dans trois des quatre directions cardinales, Dagoni se dotait de portails émaillés et noirâtres, pourvus de robustes poignées. Plusieurs protecteurs les surveillaient en permanence : ainsi, un sentiment de sécurité s’immisça en un instant chez les voyageurs, quand bien même ils n’étaient pas encore parvenus à l’intérieur des murs.

Ils avancèrent en ligne droite, sur les pavés carrés et unis. Comme leur venue s’effectuait en milieu de journée, plusieurs voyageurs les suivaient ou les devançaient. Déjà là, les groupes se glissaient des commentaires entre eux. L’épaisseur des murailles n’était guère suffisante pour endiguer le tintamarre perpétuel.

Ibytrem se plaça de nouveau devant les autres. Il traversa la passerelle en bois cernée par deux barrières hautes jusqu’à sa taille. Dès qu’il arriva au portail, il salua modestement les gardes et se présenta : grâce à son ancien statut, ils lui répondirent avec respect et lui accordèrent le passage. Un grondement sourd interloqua alors les mages, celui des battants crissant au contact du dallage octogonal. Ils franchirent l’entrée sans attendre et foulèrent le sol de Dagoni.

Une forte odeur attaqua d’emblée leurs narines. Outre l’agglutination humaine habituelle des grandes villes, une dizaine de chevaux renâclaient sous un toit en chaume pentu qui surplombait une petite écurie. Ces animaux constituaient un moyen de transport peu utilisé, mais les Dagoniens les recouraient parfois pour communiquer avec les royaumes par le biais de messagers. Faute de leur emplacement jugé inapproprié, les connaisseurs de la cité évitaient autant que possible l’entrée est.

Trois routes possibles s’offrirent aux mages. Emprunter la rue de droite les mènerait vers le quartier Pores, nommé jadis en l’honneur de l’explorateur. Ibytrem connaissait vaguement ces lieux : les allées voisines du port étaient peuplées par une multitude de marins, de dockers et de commerçants itinérants, lesquels logeaient dans d’austères maisons de pierre. Chiches en décoration, les boutiques comme les auberges se dotaient de briques de pierre rugueuse et grises. Des rues étroites et larges coexistaient dans une harmonie douteuse. À la vue de la première rue, le vieil homme détourna immédiatement le regard. Il n’abhorrait pas cette partie de la cité, car il respectait plusieurs navigateurs qui bravèrent naguère les récifs sur leurs caravelles, mais pour le peu qu’il y était allé, il ne parvenait pas à apprécier sa population. Quelques forbans intimidaient les passants alors que bon nombre d’amateurs de boissons, de marchands et de bardes opportunistes fréquentaient les auberges. Dans sa mauvaise foi, l’ancien maître omettait souvent les artisans dévoués ainsi que les marins, les bateliers et les matelots respectables.

Odos entreprit de se diriger vers le sud. Par une inoffensive tape sur l’épaule, Cabain lui signala qu’il se fourvoyait dans la direction à suivre. Le jeune homme baissa la tête, empourpré, gêné de s’être trompé. Il emboîta le pas de ses supérieurs qui lui indiquèrent d’aller tout droit. Il aperçut de loin les maisons en colombages dont la hauteur n’avait rien à envier aux édifices importants. Leurs pans de bois aux hautes sablières étaient disposés parallèlement aux fenêtres à croisées oblongues. De solides tournisses les pourvoyaient d’une résistance accrue aux sollicitations extérieures. Ce quartier se nommait Arnast, un mot signifiant sud en Ancien Taragni, un dialecte désormais disparu provenant du vieux continent. Des habitants relativement aisés y vivaient, tels des jeunes bourgeois. Les hommes se baguenaudaient souvent en redingote de velours ou en pourpoints matelassés. Les femmes, pour leur part, privilégiaient des robes en lin et en soie aux décolletés ostensibles et en jupe de couleurs vives aux fins ourlets. Lors de ces occasions fréquentes, ils se mêlaient à la classe moyenne. En même temps, ils s’éloignaient physiquement des nobles qui dévoilaient sans cesse combien ils se plaisaient dans leur opulence. Ils exhibaient leurs plus beaux atours, où des colliers de perle s’accordaient à leurs bagues sertis de pierres précieuses. Parmi eux, ils se différenciaient par leurs accents dénotant leurs origines. Certains vivaient à Dagoni depuis sa fondation, d’autres seulement depuis quelques générations, tous des royaumes de Déra.

Ce quartier importa peu aux mages. Ils s’engagèrent donc dans la rue principale du quartier Celsae, un mot originaire également d’une langue du vieux continent, l’Ertinois. Il ressemblait au quartier de l’ouest appelé Reilak, un nom de provenance semblable. Seul le château des dirigeants de Dagoni établissait la scission. Concrètement, leur architecture et leur population était rigoureusement identique.

Ibytrem continua sa progression, la tête baissée et le visage renfrogné. Il dut ralentir la cadence lorsqu’il s’aperçut que les autres mages marchaient moins vite que lui. Si le vieil homme prêtait juste attention aux différences avec son dernier passage, les membres exploraient du regard une ville totalement nouvelle. Cabain, Erihelle et Odos découvraient une cité qu’il ne connaissait auparavant que par le biais de rumeurs imprécises et subjectives. Dès l’abord, ils furent frappés par l’historicité se dégageant de chaque bâtiment. Chaque maison différait de ses voisines, ne fût-ce que pour des infimes détails. En guise de matériaux, les toits pouvaient se composer en tuile, en ardoise ou en brique, aux couleurs chatoyantes qui diapraient du céruléen à l’incarnat. Les fenêtres, au-dessus des façades et sur les murs latéraux, se dotaient d’une petite crémone et adoptaient une forme rectangulaire ou incurvées selon leur disposition. Au surplus, les demeures se pourvoyaient de portes bâtardes ou croisées, dont certaines poignées ferrées subissaient lentement les effets de la rouille. La lueur blafarde du soleil s’infiltrait par-delà les vitres et illuminaient chacune des pièces, alliant esthétisme et sobriété.

En sus des habitations ordinaires, des bâtiments particuliers occupaient les coins de rue. Les auberges en pan de bois s’apparentaient aux riches demeures du quartier du sud, excepté que le torchis supplantait les briques. Moins hautes que les maisons, d’authentiques forges s’étalaient sur chaque allée proche de la rue principale. Il s’en exhalait une odeur semblable à certains fumets ainsi que de la fumée blanchâtre. Des boutiques aux larges vitres étalaient arrogamment leurs produits, appâtant ainsi les curieux. Certaines rues se dotaient de bouleaux et de saules en guise de décoration, d’autres de modestes sculptures. Au cœur des grandes places, ces arbres côtoyaient des fontaines en marbre blanc et des assortiments de fleurs : luzernes et mufliers embaumaient l’air de leur parfum près des estrades que des musiciens et des marchands fréquentaient, glaïeuls. En dépit de la compagnie des humains, des oiseaux établissaient leurs nids dans les coins de verdure. Journellement, on apercevait des gravelots à proximité des goélands, des mouettes et des albatros. Ces derniers piaulaient souvent et contribuaient ainsi à la cacophonie qui régnait en permanence à la frontière entre la terre et la mer.

Si des mages se mêlaient aux citoyens, alors ils se fondaient parfaitement dans la masse. Contrairement à Graef, où ces femmes et ces hommes exhibaient fièrement leurs pouvoirs en se vêtant de robes appropriées, ceux de la capitale indépendante, probablement moins nombreux, ne se différenciaient guère des autres citadins. En revanche, les guerriers et les guerrières indépendants se montraient ostensiblement, armes à la taille. Certains s’étaient accoutrés de lourdes armures en acier ou en cuir, mais la plupart préféraient des tenues plus légères, privilégiant l’attaque à la défense. À Dagoni, les gardes étaient plutôt discrets. Ils patrouillaient en jaques ou en houppelandes soutenues par des brassards et des jambières, et coiffés d’un casque à pointe aux rivets surnuméraires. Parmi ces gens réputés parfaits, les jeunes gardes désobéissaient souvent aux directives : hormis des couples noctambules, ils étaient les seuls à se retrouver dans les venelles lors de la clarté vespérale.

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