Chapitre 24 : Jour de deuil (2/2)

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Les cloches retentirent intensément à travers tout Jeoreg. Pour les rares citadins peu familiers avec la coutume, les annonces des crieurs leur permirent de comprendre pourquoi la morosité avait remplacé en un instant l’allégresse coutumière. En l’occurrence, tout le monde ne ressentit pas une peine immense à la nouvelle du décès de leur dame, néanmoins, chacun se dota d’un minimum de bon sens pour réagir en conséquence. Les marchands tendaient désormais nonchalamment leurs produits aux passants. Ces derniers les ignoraient, poursuivant leur route. De manière générale, les citoyens cessèrent de vaquer à leurs activités et se contentaient de parcourir la rue, la tête baissée, juste intéressés par leur morne de vie quotidienne. Les gardes effectuaient leur ronde avec placidité. Les artisans arrêtèrent brièvement leur besogne et s’accordèrent plusieurs minutes pour faire leur deuil. Parmi les citadins sans histoire, certains retournèrent dans leur demeure d’un air empathique, d’autres continuèrent d’arpenter les rues. Ils se heurtèrent inévitablement à l’accablement local, où chacun recevait l’information à sa manière.

Quand les tintements s’achevèrent à l’unisson, quelques musiciens profitèrent de l’assombrissement généralisé pour montrer leurs nouvelles compositions. Si les flûtistes et les harpistes furent beaucoup écoutés, on ne gratifia que des coups d’œil fugaces aux joueurs de tambourins. De leur côté, des bardes improvisèrent des ballades tellement peu convaincantes qu’ils durent s’esbigner avant même de les avoir terminées. Consécutivement aux échecs cuisants que plusieurs essuyèrent, les ménestrels ne tentèrent plus d’user de la nouvelle du décès à leur profit. Les plus compatissants allèrent même à la place principale, où une myriade de mages et de guérisseurs se placèrent en cercle, au pied du séquoia principal. Ensemble, ils accordèrent une minute de silence en l’honneur d’Uridine Valien. Les nobles et les bourgeois qui passaient par-là se joignirent immédiatement à eux. Partout dans Jeoreg, les hommages suivirent les retentissements.

Dans une rue commune, à proximité d’un saule aux feuilles lancéolées, Amroth sonda les environs. L’allée où il avait décidé d’organiser une petite réunion constituait un relais pour atteindre les avenues centrales. Ainsi, les habitants étaient principalement de passage. Sous la sollicitation d’un astre diurne persistant, le dallage strié de pavés ocre et hexagonaux miroitait légèrement. Jacinthes, chrysanthèmes, asphodèles et lavandes embaumaient l’air de leur parfum. Elles étaient disposées sur les façades des maisons en face du mage, à côté de l’unique auberge de la rue. D’architecture classique, aucun bruit n’émanait des murs lambrissés et de la une pancarte oscillante, contrairement à l’accoutumée. Puisqu’ils avaient appris la nouvelle comme tout le monde, Amroth n’en fut guère déconcerté. Au moment où le tintement des cloches avait résonné à travers toute la cité, les ivrognes s’étaient aussitôt tus. Le nez dans leurs chopes, ils rendirent hommage à la défunte dame à leur manière. Observant leur réaction de loin, Amroth eut se réfugia dans une expression pleine d’amertume.

Anlika le rejoignit et lui caressa tendrement l’épaule. Son mari relâcha alors les épaules et se retourna. Autour de l’arbre, Alga et Aaron les attendaient. Une pointe d’impatience se mêlait à leur chagrin. La patrouilleuse tapotait du doigt sur son épée tandis que l’espion jetait des surveillait les alentours. Aucun citoyen ne fit attention à eux. Pourtant, d’ordinaire, les défenseurs de la justice n’étaient pas ignorés. Parmi eux, il n’y avait aucun membre : les quatre rassemblés ne subissaient pas de regard subreptice.

Le mage ne les laissa pas attendre plus longtemps. Guidé par son épouse, il retourna prestement vers eux.

— Désolé de vous avoir réuni en ces circonstances, s’excusa-t-il.

— Ce n’est pas grave, dit l’archère. Tu ne pouvais pas vraiment savoir. Il valait mieux venir ici plutôt qu’à la guilde.

Alga et Aaron se consultèrent du regard, dubitatifs. Pour l’interpeller, Anlika se plaça devant lui, les yeux plissés.

— Nous sommes venus te faire une demande particulière, confia-t-elle.

Curieux, le jeune homme s’empressa de demander :

— Pour quelle raison ? Ce doit être important, vu votre tête…

— Nous n’accordons pas pleinement notre confiance à Pilan, avoua Amroth. Nous n’avons pas besoin de vous dire pourquoi : depuis son retour, il n’a cessé d’influencer Ibytrem. Nous sommes mêmes persuadés qu’il l’a influencé pour qu’il aille à Dagoni, idem pour Erihelle.

— Erihelle m’inquiète beaucoup en ce moment, intervint Alga, morose. Je ne la reconnais plus. Elle était une amie chère, pourtant, du jour au lendemain, elle est devenue froide et distante. J’ignore ce que notre nouveau maître lui a appris, mais il propage son influence avec malveillance, c’est certain. Nous sommes réunis ici pour cette raison, n’est-ce pas ?

Amroth et Anlika opinèrent du chef en même temps.

— Vous avez besoin de moi pour des services… particuliers ? demanda Aaron, piaffant d’impatience.

— Nous sommes un peu perdus, dit le mage. En l’absence de Cabain, nous peinons à trouver des alliés. Il nous a avoués pourquoi il a choisi d’accompagner Ibytrem, la veille de son départ : pour le surveiller. En revanche, le départ d’Odos complique les choses. Carcia n’a pas approuvé, on peut donc dire qu’elle est de notre côté. Chez les mages, nous n’avons malheureusement pas pu parler à tout le monde, mais Rantelle se méfie également du maître.

— Attendez…, interrompit l’espion. Vous voulez comploter contre Pilan ?

— Non ! démentit l’archère. Nous souhaitons simplement connaître ses intentions. Pour cela, nous sommes obligés d’agir dans son ombre. N’avez-vous pas remarqué que depuis le départ de Cabain, Ludia est devenue différente ? Elle est devenue distante et timide, et elle n’ose plus nous adresser la parole. En tout cas, elle se comporte comme ça avec nous. Vous ne trouvez pas ça étrange ?

— Je ne me trompais pas, commenta Alga. Parmi les patrouilleurs, vous disposez également de mon soutien, et je suis certaine que Pithot et Hermod accepteront de se joindre à nous pour traquer ces mystérieux mages qui sévissent dans la forêt de Zéliak. Nous n’étions pas obligés d’aller jusqu’en ville pour que je vous prouve ma loyauté. Je n’accepte pas ce qu’Erihelle est devenue, j’agis donc en conséquence.

Amroth lui sourit sincèrement, satisfait de sa collaboration et de son implication. Pour sa part, Aaron se montra plus incrédule. Il s’empourpra lorsque le mage posa ses mains sur son épaule, assez gêné. Pourtant, il comprit ce qu’on souhaitait de lui, alors que ses collègues ne le quittaient pas des yeux.

— Aaron, acceptes-tu d’espionner Pilan pour nous ? requit Amroth.

Le jeune homme demeura érubescent et silencieux quelques secondes durant. Il retroussa ses manches pour éviter les questions, mais le regard de ses compagnons était tellement insistant qu’il ne pouvait pas se détourner outre mesure.

— Pourquoi moi ? fit Aaron. Pourquoi pas quelqu’un d’autre ? Il y a tellement peu d’espions dans la guilde pour accomplir cette sale besogne que vous êtes obligés de me le demander ?

— Nous avons confiance en toi, dit Anlika. Nous te savons capable de l’épier sans te faire repérer et de nous rapporter discrètement tous ses agissements dans l’ombre.

— Je ne sais pas, balbutia-t-il. Ce que vous me demandez… c’est risqué. Si je me fais surprendre, je ne serai pas le seul à tomber, vous le savez ?

— Nous n’avons pas peur des représailles, affirma-t-elle sans en être convaincue. Nous sommes prêts à prendre ce risque. Mais nous voudrions savoir si tu es prêt.

Aaron gambergea longuement, à défaut de leur fournir une réponse satisfaisante. Sa méfiance excessive le mena à scruter les environs pour gagner du temps. Il ne repéra rien de particulier : le long de la rue, gardes comme passants allaient et venaient. En l’occurrence, ils ne prêtaient toujours pas attention au saule près duquel les membres débattaient.

Face à la nervosité de ses compagnons, l’espion cilla et murmura d’un air indécis :

— Je ne sais pas encore… Pourrais-je avoir plus de temps pour réfléchir ?

— Réfléchis de ton côté, répondit l’archère. Mais ne traîne pas trop, nous avons besoin de savoir.

Elle se tourna vers la patrouilleuse et plaqua ses mains sur ses hanches en la regardant.

— Je suppose que nous n’avons pas besoin de te préciser ce que nous exigeons de toi ensuite. Ces mages renégats doivent impérativement être retrouvés, et le mystère autour d’eux dissipé.

Le regard vif et franc de l’archère signala à Alga et Aaron que leur réunion ne durerait pas plus longtemps. Dès lors, ils saluèrent le couple puis partirent dans des directions opposées. Si la patrouilleuse se déplaçait avec une vivacité teintée de circonspection, l’espion se montrait davantage maussade.

Une fois qu’ils disparurent derrière les citadins touchés par le deuil, Amroth s’assit au pied de l’arbre et leva les yeux vers le ciel. Il s’aperçut rapidement de l’absurdité de son geste : la luminosité de l’astre diurne demeurait si intense qu’il en fut momentanément aveuglé. Reprenant ses esprits, il baissa la tête et soupira. Peu après, il se heurta à la perplexité de son épouse. Il éclata soudain d’un rire sordide, ce qui disturba quelque peu sa femme.

— Que t’arrive-t-il ? s’enquit-elle.

— Je ne sais pas, répondit Amroth en redevenant sérieux. Je suis mage dans la guilde depuis dix-sept ans désormais, tandis que tu t’es engagée il y a cinq ans. Nous avons vécu beaucoup de péripéties, seulement, nous suivions toujours les règles, car nous ne devions pas aller contre nos valeurs. Aujourd’hui, as-tu la moindre dont ce que nous avons déclenché ?

— Amroth, je ne comprends pas où tu veux en venir. Je ne te reconnais pas…

— Il n’y a rien de compliqué à comprendre. Tu n’as pas voulu le révéler directement à Aaron, ou alors, tu ne l’assumes pas. Nous sommes en train d’agir sans le consentement de notre maître. Pire encore, nous complotons contre lui. Que nous voulions l’admettre ou non, nous enfreignons les règles de la guilde.

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