Chapitre 22 : Des actes impardonnables (2/2)

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Rohi Asthor pianota frénétiquement du doigt sur la table. Comme les autres responsables, il distribuait les contrats et accordait à peine un regard à leurs collègues, lesquels ne s’en sentirent guère offensés. Guerriers, archers et patrouilleurs s’entassaient près du mur où tous les contrats étaient accrochés, en quête d’une mission aussi passionnante que fructueuse. Le vieil homme voulut partager leur enthousiasme, mais d’autres sentiments taraudaient son esprit. Il attendait nerveusement l’arrivée de Prahel Corid. Son impatience se traduisit en un tapotement impulsif qui agaça rapidement ses voisins. Toutefois, pour ne pas l’importuner, ils n’émirent aucun commentaire pour exiger de lui qu’il arrêtât, fût-ce poliment. Une heure durant, Rohi resta à la même position : installé incommodément sur sa chaise. Il observa les défenseurs de la justice d’un air foncièrement absent.

Une ouverture de porte immodérée lui signala la venue de l’arbalétrière. D’humeur acariâtre, elle se précipita vers le responsable et bouscula chaque guerrier sur son passage. Puisqu’ils la connaissaient bien, les combattants ripostèrent en lui lançant des regards malveillants auxquels elle ne prêta même pas attention.

Parvenue à hauteur de Rohi, elle plaqua ses mains sur la table et le fixa fermement. Interloqué, Rohi ravala bruyamment sa salive et recula un peu.

— De quoi dois-tu m’informer ? demanda-t-elle avec hargne.

Le responsable hésita brièvement à lui divulguer l’information mais céda par crainte de quelque réaction inamicale.

— Kirgha Lorte est morte, révéla-t-il, les traits ravinés. Les deux archers qui l’accompagnaient, Lotor et Jack, sont décédés également.

De multiples émotions envahirent l’esprit de Prahel et se succédèrent à une vitesse inouïe. Elle se tira les cheveux, les larmes inondant ses joues, puis éructa son plus puissant hurlement. Sidérée, elle se déroba et tenta de balbutier des paroles inintelligibles. Son faciès dévoila alors un véritable rictus de haine bien que ses pleurs glissassent encore sur ses pommettes érubescentes.

— Comment sont-ils morts ? prononça-t-elle péniblement.

— Tués à Unukor par deux membres de l’association de justice de là-bas. Je ne connais pas les détails, mais on m’aurait rapporté qu’ils auraient tenté de les tuer dans une ruelle de la capitale, et que les agressés les ont occis en acte de légitime défense.

— Quoi ? tonitrua Prahel, éberluée. Mais comment ? Notre maître les a envoyés tuer des Unukoriens ! C’est insensé ! Kirgha, pourquoi a-t-elle accepté ? Elle n’est pas comme ça !

— Je n’en sais rien. Je relaie juste l’information. Écoute, je comprends ta peine. Je suis désolé et moi-même choqué. Cependant…

Ravalant ses larmes, l’arbalétrière lâcha un autre cri viscéral. Le cri résonna par-delà les murs épais de la pièce et fut insupportable pour bon nombre de patrouilleurs. Dans sa fureur, Prahel se dota d’une détermination qui se mêla étonnamment à ses autres émotions.

— Galao a intérêt à avoir une bonne explication, lâcha-t-elle.

Ce disant, elle fit volte-face et se dirigea précipitamment vers la salle principale. La porte résonnement en se fracassant contre l’embrasure, les gonds ébranlés. Ce fut inutile, car en peu de temps, l’essentiel des membres présents dans cette pièce la suivirent, guidés par leur curiosité.

Rohi finit par les suivre, mais c’était l’anxiété qui le dominait et non ses envies personnelles. Il attendit cependant que l’accès soit libre, tant les défenseurs de la justice s’agglutinèrent pour traverser le couloir. Emboîtant le pas des autres responsables, le vieil homme sortir avec eux. Aussi rare que ce pouvait être possible en pleine de journée, la pièce céans fut entièrement vidée.

La salle principale, quant à elle, connut une fréquentation importante. Péniblement, Rohi tenta de se frayer un chemin parmi la masse qui s’agglomérait près de la porte menant au bureau du maître. En particulier, des archers et des patrouilleurs susurrèrent leurs impressions qui voyagèrent d’une oreille à l’autre. Pour le peu qu’il en percevait, le responsable ressentit d’autres frissonnements parcourir son échine. De dos par rapport à eux, il reconnut quelques visages familiers. Loka, impassible, observait la scène sans piper mot. Nakialle tentait d’entrevoir la situation derrière Zaran et Rosendil. Les guerriers consentirent à s’écarter poliment afin de la gratifier d’une vue correcte. Snekor et Aero étudièrent l’attitude de l’arbalétrière en la regardant de biais. Trop angoissé, Rohi poussa doucement plusieurs archers, y compris Claunor et Jeina qui se sentaient concernés. Ainsi, Rohi parvint à apercevoir l’altercation. Il ne put néanmoins s’approcher davantage, car Soerid le bloqua, décochant un sourire narquois. Itard, tracassé, lança un coup d’œil malveillant à son supérieur, mais cela ne suffit guère pour le retenir.

— Laisse-les faire, murmura Soerid. Je sens que ça va être intéressant.

Rohi ne fut pas convaincu, mais son impuissance le rattrapa. Incapable de lutter contre la force de son adjoint, il resta sur place et fut astreint d’observer la discussion véhémente entre Sylvia et Prahel en tant que spectateur.

Se comportant comme une garde, l’adjointe constituait l’entrave de l’arbalétrière courroucée. Invectivée comme jamais par la jeune femme, Sylvia conservait sa retenue. Elle la toisait même avec une placidité remarquable. Pourtant, Prahel ne se rasséréna pas. Au contraire même, sa fureur ne cessait de s’accroître.

— Sylvia, ce n’est pas toi que je veux ! dit-elle. Laisse-moi passer et je ne te ferai pas de mal. Cesse de protéger le maître, ce qu’il a fait est impardonnable.

— Pour qui te prends-tu ? lâcha l’adjointe. Reste à ta place, Prahel. Tu n’as aucun droit de contester les décisions du maître.

— Vous entendez ? interpella l’arbalétrière. Nous n’avons plus le droit de donner notre avis ! C’est une véritable honte ! Savez-vous au moins pourquoi je me révolte ainsi ? Parce que Galao a envoyé trois des nôtres pour tuer des Unukoriens ! Des défenseurs de la justice, même ! Il vient de violer plusieurs lois à lui tout seul !

D’autres murmures se répandirent d’une personne à l’autre, ce qui agaça vivement Sylvia.

— Tu plaides pour la cause des Unukoriens ? se moqua-t-elle. Pourtant, tu as vu de quoi ils étaient capables à la frontière. Ils nous détestent.

— Cette haine envers les Unukoriens est stupide ! dénonça Prahel. Nous avons les mêmes objectifs mais une différente manière d’agir. Maintenant, ils vont vouloir des représailles !

— En quoi c’est ton problème ? Occupe-toi de tes affaires. Si Galao a déclenché cette situation, c’était pour mieux la contrôler par la suite. Tout était prévu.

— Nous ne sommes même pas capables de maintenir Haeli en sécurité et vous osez provoquer un autre royaume ?

Prahel tenta d’écarter son adjointe d’un rude coup d’épaule, excédée par la position adoptée par la jeune femme. Leur entrechoquement ne lui fut pas avantageux. En effet, Sylvia résista à son emprise et la poussa d’une main leste. L’arbalétrière heurta âprement le sol.

Il lui fallut un certain temps pour se relever. Quelques secondes durant, elle pantela. Puis, entendit nettement l’agitation de ses collègues à la fois captivés et inactifs. De fait, plusieurs de ses connaissances voulurent la soutenir, notamment Itard et Rohi. Cependant, ils furent endigués par les autres.

Prahel diffama intérieurement. Tout l’empêchait de mener à bien sa lutte personnelle. Les marmonnements et les protestations de ses camarades lui apparurent comme des bruits sourds et inintelligibles pénétrant dans ses oreilles. Les candélabres se manifestèrent comme des simples réceptacles destinés à y faire danser des flammes jaunâtres. Les étendards de son fier royaume flottaient imperceptiblement à sa vue, comme pour la railler. L’arbalétrière brava contre toute attente cette harmonie disparate et poursuivit son opposition avec opiniâtreté.

Son maître se dressa alors devant elle. Sa cape en fourrure remuait similairement aux étendards et ses haches pendaient toujours à sa ceinture carminée. Il jugeait sévèrement du regard l’arbalétrière. Écartée, Sylvia soutint les actions de son maître par de modestes hochements de tête. Dès son arrivée, nul n’osa plus répandre à haute voix ses idées. Pourtant, Prahel ne flancha pas. Les poings serrés à hauteur de ses cuisses, elle affronta le regard de Galao.

— Que se passe-t-il ? tonna-t-il d’une voix rauque.

— Vous avez envoyé mes amis à la mort ! accusa Prahel.

Galao échangea un regard dubitatif avec Sylvia puis haussa les épaules. Plusieurs membres furent offusqués par cette attitude considérée comme désinvolte. L’arbalétrière se rapprocha de lui et lança un hurlement de rage superfétatoire.

— Vous le saviez ? devina-t-elle. Vous saviez qu’Auloth nous trahirait ! Nous servions de diversion pour que les archers traversent la frontière !

— Je me suis effectivement servi de vous, avoua sans gêne le maître. Mais, je te rappelle que les archers avaient donné leur consentement. Dommage que je les ai surestimés, je les croyais capables d’accomplir ce contrat.

Prahel faillit frapper le meneur, mais l’expression malveillante de Sylvia l’encouragea à se rétracter. L’adjointe renferma sa main sur la poignée de son épée afin de protéger son maître.

— Comment osez-vous nous traiter de la sorte ? accusa-t-elle.

— J’essaie de protéger les royaumes ! La rébellion m’a appris que la seule manière de les maintenir était d’y appliquer une justice implacable. Je suis informé de ce qui se passe à Unukor. Je ne veux pas rester les bras croisés alors que le royaume court à sa perte.

— Foutaises ! Haeli souffre tout autant que leur royaume ! Vous vous donnez juste une excuse pour gagner du pouvoir. Vous avez rompu un pacte de non-agression établi il y a des siècles ! Vous avez commis des actes impardonnables !

— Tu es mal placée pour me donner des leçons, trancha Galao. Dans toute société qui se respecte, des personnes prennent des décisions intelligentes et les autres les obéissent. Tu fais partie de la seconde catégorie. Tu as une vision simpliste du monde au travers de ton arbalète.

Ce furent les paroles de trop pour Prahel. Extériorisant sa colère, elle flanqua un coup de poing sur la balafre zébrant le faciès de son maître. Blessé, Galao grogna, faute de vraiment monter sa douleur. En guise de riposte, il lui rendit un coup de poing plus puissant encore. De nouveau, l’arbalétrière fut propulsée un mètre en arrière, heurtant douloureusement le sol.

Des cris retentirent le long de la foule agitée. Sylvia s’enquit de son maître par un coup d’œil empathique. Galao se gratta la joue pendant que Prahel se remettait malaisément. La foudroyant du regard, il lui dit :

— Si tu me frappes encore une fois, je te bannis ! Je t’accorde une chance, une seule. Profites-esn !

Il contempla brièvement les autres défenseurs de la justice puis se retourna. Il voulut emprunter la porte, mais lorsqu’il saisit la poignée, il perçut un net cliquetis.

Fièrement dressée, Prahel arma son arbalète d’un carreau d’acier. Elle tira sans attendre malgré le cri retentissant de l’adjointe. Une ombre défila, véloce, et l’empêcha de mener son entreprise à bien. Le projectile fusa droit, mais rata sa cible, car Sylvia obstrua le passage et déstabilisa la tireuse. Instinctivement, l’adjointe dégaina son épée en acier et coupa la main de l’arbalétrière. L’arme chuta sur le sol en même temps que le moignon. Du poignet tranché de la jeune femme, une épaisse gerbe de sang gicla. Pour mieux dévoiler sa géhenne, elle hurla à gorge déployée puis tomba à genoux. Tenant son épée de biais, Sylvia respira calmement, bien que furibarde. D’autres cris d’horreur se répercutèrent à la vue de la mutilation.

Galao s’immobilisa. Le carreau s’était fiché sur le mur à sa droite, à hauteur de sa tête. Ayant échappé de peu à la mort, il exhala un soupir de soulagement qu’il n’assuma pas.

— Elle doit payer pour son crime, dit Sylvia. Il faut l’enfermer, maître !

Au moment où son adjointe le revendiqua, il se retourna et revint auprès de son agresseuse. Nonobstant sa douleur continue, Prahel ne se déroba pas. À genoux, elle manifesta toute sa haine envers son supérieur à travers un visage certes ravagé, mais très parlant.

— Tiens-la par les bras et ne la laisse surtout pas s’enfuir, ordonna-t-il.

— Pardon ? Que comptez-vous faire ?

— Obéis !

Après un bref instant d’hésitation, Sylvia obtempéra. Les appréhensions de tous furent vérifiés au moment où Galao dégaina sa hache et la pointa en direction de l’arbalétrière.

— Tu as tenté de me tuer ! morigéna-t-il. Pour toi, il n’y aura aucun jugement et pas de pitié. Prahel Corid, au nom de la justice Haelienne, je te condamne à mort !

La condamnée voulut protester, mais elle resta i silencieuse. Au fond, elle savait que toute tentative de résistance était superflue. Galao se plaça de côté par tandis que Sylvia la tenait vigoureusement par les bras, endiguant tout mouvement. Résister était futile. Fuir était impossible. Ne restaient plus qu’une arbalétrière mutilée affrontant son destin. Un maître traître, une adjointe complice, une foule mouvementée. Mais dans cette multitude de défenseurs de la justice, aucun ne parvenait à arrêter le drame, malgré les essais. Plongée dans une sérénité surprenante, Prahel cessa toute résistante. Elle se pencha et attendit.

Autour d’elle, les cris de protestation redoublèrent d’intensité. Itard se jeta à terre pour endiguer la sentence, mais Soerid le retint vigoureusement. Plusieurs défenseurs de la justice abandonnèrent leur rôle de spectateur, tentant désespérément d’intervenir. Aucun ne réussit à sauver l’arbalétrière. Au mieux, ils injurièrent leurs supérieurs hiérarchiques de toutes les façons possibles.

Prahel accepta son inévitable destin. Au fur et à mesure que le manche de la hache fendit l’air, les cris se transformèrent en bruits sourds. Bientôt, tout devint obscur. Elle inspira et expira successivement, engourdie à cause de l’adjointe et terrifiée à cause de son maître. Relevant la tête, elle perçut une dernière fois les protestations de ses amis. Son ultime action résida en un simple soupir.

— Les traîtres ne méritent qu’un sort ! lâcha le maître.

L’exécution fut précise et directe. La hache suivit une trajectoire verticale et équarrit la nuque. Le cou fut rompu. La tête se détacha du tronc. Et ce jour-là, toute notion de justice fut anéantie.

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