Chapitre 22 : Des actes impardonnables (1/2)

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À l’horizon, le vent septentrional s’engouffrait par-delà les collines lointaines. Au milieu d’une journée au climat modéré, la nature poursuivait inlassablement son cycle perpétuel. Le long des bosquets clairsemés, des pins charpentés sur des solides troncs l’atténuaient considérablement. Ces conifères peuplant les multiples coteaux de la région, il régnait un air à la fois sec et doux dans cette partie de Morneval. Peu d’animaux osaient s’aventurer près des routes qui s’étendaient sur les déclives, usées par le passage incessant des humains. La végétation, en revanche, n’avait rien à craindre de leur nuisance pour le moment.

Bravant le danger, un sanglier remuait le sol de son museau, en quête de nourriture. En bas des coteaux, une kyrielle de truffes accompagnait des cynoglosses pourpres. En vue de combler son appétit, l’animal avançait d’un champignon à l’autre, maculant ses défenses de boue sèche. Même s’il les dévorait à pleines dents, il ne parvenait pas à se rassasier.

Un sifflement rompit la monotonie. Quand une nuée de bouvreuils s’envola en direction du ciel, le sanglier releva la hume. Son instinct lui dicta de fuir, mais il ne bondit que trop tard : un carreau d’arbalète en acier se planta net sur sa peau. Il nasilla bruyamment et s’écroula sur le côté, tué sur le coup.

Fière de la réussite de son tir, Prahel Corid sourit. Elle plissa un œil afin de s’assurer que sa cible avait bien succombé à son tir puis rangea son arbalète. Ensuite, elle épousseta sa tunique en lin brune à manches courtes et recoiffa rapidement ses cheveux lâchés et délestés de son habituel chignon. Remontant les brassards serrés à ses avant-bras, elle se leva, préalablement accroupie. Pour la chasse, elle s’était habillée plus léger que d’habitude.

L’archère Hillarde Gimel lui emboîta le pas. Une veste longue à franges jaune et marron se rabattait sur les cuisses, et elle arborait un arc en if classique. Elle l’armait régulièrement avec des flèches en fer contenus dans un carquois qu’elle portait sur son épaule gauche. Sa chevelure auburn bouclée était nouée en une épaisse queue de cheval, une coiffure typique dans la région. La jeune femme dépassait sa collègue de taille mais était plus mince qu’elle. Son faciès envahi par des taches de rousseur laissait apparaître une paire d’yeux couleur jade. Au contact du sol, ses bottines en cuir lacées n’engendraient qu’un bruit minime. Par circonspection, Hillarde scruta les alentours : elle n’entrevit rien de suspect. Rassurée, elle haussa les épaules et suivit sa consœur jusqu’à la dépouille.

Sans ambages, l’arbalétrière dégaina sa dague en fer et la plongea crûment sur le flanc du cadavre. Tandis que la pointe s’enfonçait dans la chair, Prahel la fit glisser dextrement en appliquant sa main. De cette manière, elle extirpa peu à peu le duvet du sanglier. Son sang frais s’en échappa, s’écoulant sur les truffes autour de son corps. Compatissante vis-à-vis de l’animal, la jeune femme se mordilla la lèvre inférieure. Elle récupéra alors sa dague sur sa main gauche et s’épongea le front de sa main libre. Face à la perplexité de son amie, elle conserva sa dignité.

— Je crois que j’avais besoin d’une pause, souffla-t-elle.

— Rien ne vaut la chasse, affirma Hillarde. Nous sommes en pleine nature, personne ne nous dérange. Éloignées de nos préoccupations habituelles…

— Tu as eu raison de me proposer de t’accompagner, concéda Prahel. Tuer ce pauvre animal m’a fait du bien.

— Je devais t’éloigner de la guilde. Tu as suffisamment attiré l’attention sur toi l’autre jour, en agressant Jeina.

L’arbalétrière détourna le regard et s’agenouilla derechef. Elle empoigna sa lame qui s’enfonça encore dans la chair.

— Je ne l’ai pas agressée ! se défendit-elle. Elle m’a juste énervée. Tout le monde peut devenir en colère en un rien de temps. Je voulais défendre les intérêts des archers de la guilde. Tel est mon devoir.

— Cette remarque est assez ironique, sortant de ta bouche, puisque tu es une arbalétrière et non une archère, Prahel.

— Aux yeux de la guilde, ça ne fait aucune différence. Ne remarques-tu pas que ces temps-ci, notre maître manque d’honnêteté ? De plus, il privilégie les espions au mépris des archers, je trouve ça scandaleux !

— Les vaillants archers d’Haeli n’ont jamais vraiment fait partie de la guilde, dit Hillarde en haussant les épaules. Les Namel et les Likur, par exemple, s’en sont toujours éloignés. J’ai fini par l’accepter. Peut-être que ta position de défenseur de la justice te tient trop à cœur.

Prahel lâcha brusquement sa dague, qui s’arqua en s’insinuant dans la peau déchirée du sanglier. Interpellée, elle se releva et coula un regard antipathique à son interlocutrice.

— Ne me dis-tu pas que toi aussi, tu soutiens aveuglément toutes les décisions du maître ?

— Bien sûr que non ! Mais agir de manière impulsive comme tu le fais n’est pas la solution. Si tu es tant opposée que ça à ses idéaux, pourquoi ne quittes-tu pas la guilde ?

L’arbalétrière soupira et baissa les yeux. Le souffle s’abattit sur ses tempes, soulevant sa chevelure. Dans un instant d’égarement, Prahel médita sur son attitude, ses idéaux et remit tout en question. Ces pensées obscurcissaient son esprit alors que ses devoirs la tiraillaient.

— Après ce que j’ai dit devant tout le monde, confia-telle, je passerai pour une lâche. Je ne peux pas reculer. Plus maintenant.

— Dans ce cas, fais-toi discrète, conseilla l’archère. Selon moi, tu devrais te faire oublier les prochains jours et agir avec plus de subtilité. Si seulement on élisait un nouveau maître plutôt de laisser le précédent le nominer, nous n’aurions plus de problèmes.

— Tu es bien idéaliste, se moqua amicalement Prahel. Déjà, rappelle-toi que c’était Thorgeir Svesson, le neveu d’Osmond Svesson, qui était censé devenir maître il y a onze ans. Comme par hasard, il est mort quelques semaines après son oncle, laissant la place vacante à Galao. Cet homme n’est même pas parvenu honnêtement au pouvoir, comment espères-tu qu’il mène correctement la guilde ?

Le souffle d’Hillarde se répandit dans l’air et compensa son envie de proférer quelques paroles mauvaises.

— Ne gâche pas tout, s’il te plaît, recommanda-t-elle. Je vais être franche avec toi : tu as énormément de potentiel. Peu de membres peuvent se vanter d’avoir tout appris tout seul. Pour tes réussites, tout le mérite te revient.

— Tout le monde ne pense pas comme toi. Sinon, on en parlerait, de mes soi-disant réussites ! Moi aussi, je vais être franche : je pense définitivement que tu es une idéaliste. Dans cette guilde, les plus appréciés ne sont pas les plus méritants.

— Prahel, nous sommes venues pour oublier nos problèmes, pas pour les ressasser. Finis de dépecer ce sanglier, s’il te plaît.

Arrivant à une impasse dans le dialogue, l’arbalétrière soupira de nouveau et entreprit d’achever son dépeçage. Seulement, au moment où elle reprit sa dague dont la poignée était toute ensanglantée, un espion de la guilde vint interrompre leur moment de repos.

À la différence de ses homologues, Procellan Anir n’enfouissait pas sa tête en-dessous d’une épaisse capuche. Au contraire, il affichait fièrement un visage glabre au nez proéminent et aux yeux bruns profonds. Des mèches noires tombaient de part et d’autre de son large front qu’il plissa ostensiblement à la vue des deux femmes. D’aspect malingre, sa veste en laine noirâtre et son pantalon bouffant paraissaient très amples, en plus d’être inappropriés en la saison. Néanmoins, l’espion se dotait de deux dagues courbées ornées de motif curvilignes, de quoi renforcer grandement sa crédibilité.

Prahel s’approcha aussitôt de lui et ses traits sévirent. L’espion demeura impassible à cette provocation. Il opta tout de même pour jeter un coup d’œil à l’archère qui lui semblait plus sympathique. Les poings de l’arbalétrière se serrèrent, il revint donc vers elle.

— Rohi Asthor souhaite te voir, Prahel, annonça-t-il.

— Peux-tu être plus précis ? maugréa l’interpellée.

— Il m’a juste dit que c’était important. Je préfère ne pas rentrer dans les détails, c’est à lui de s’en occuper. Tu ne sembles pas être en pleine mission. Désolé de t’importuner, mais il existe d’autres priorités.

Prahel et son amie se consultèrent courtement du regard, et Hillarde l’aida à prendre la bonne décision. La dague glissant dans ses mains, l’arbalétrière la lança à son amie. L’archère la rattrapa aisément et l’empoigna à son tour par la poignée.

— Peux-tu finir de dépecer ce sanglier ? réclama Prahel.

— Pourquoi pas ? Je préfère être ici qu’à la guilde, en ce moment. Sois juste prudente !

Elle ne répondit pas. Compréhensive, Hillarde se dirigea vers le sanglier, s’accroupit et plongea la lame dans sa chair, histoire de terminer au plus vite l’opération. Prahel passa devant Procellan, adopta une marche rapide, s’éloigna de la nature Haelienne où elle s’y plaisait mieux. Sa curiosité occultait sa passion de la chasse : l'arbalétrière y alla au plus vite.

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Sur ce, bonne lecture :)
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