Chapitre 21 : Enquêtes (2/2)

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Rytha faillit se lever en achevant son harangue. Dès qu’elle eut fini, Jerrick soupira et Elor arqua les sourcils.

— Au moins, ta façon de t’exprimer me montre que tu es honnête, dit-il amèrement. Je ne te faisais pas du chantage, j’ai véritablement l’intention de demander le transfert de prisonnier. Même si tu es contre, je m’en fiche, ce n’est pas la première fois que ce transfert s’effectue. Profite bien de ton séjour en cellule, en te rappelant bien que tu es nourrie sur les impôts des citoyens que tu as dépouillés. Même ici, tu es inutile. Estime-toi chanceuse d’être en sécurité pendant que d’autres souffrent partout dans le royaume. Songe un peu aux innocents dont les vies sont mises en péril à cause des bandits et mercenaires ! Pense aux villes côtières assaillies par les pirates ! Aie un peu de compassion pour les pauvres qui errent dans les ruelles, sans foyer, obligé de quémander des pièces pour se nourrir !

— Ne viens pas prétendre défendre la bonne morale et la vertu ! Au lieu de poursuivre quelqu’un qui dépouille une bourgeoise superficielle, attaquez-vous plutôt à ses fameux bandits ! Vous sauverez des vies plutôt que de renforcer les inégalités !

— Nos valeurs remises en question par une vulgaire voleuse… Moi aussi, je considère la justice Unukorienne hypocrite et nos lois mal faites. Mais les reproches doivent être adressés à mon père. Tu ne m’apprends rien.

Tandis que Rytha devint érubescente à cause de sa rage grandissante, Elor se pencha vers son supérieur.

— Nous sommes venus ici pour rien ? chuchota-t-il.

— J’avais trop d’espoir, concéda Jerrick. Mais je te rassure, notre voyage n’aura pas été inutile. Je ne peux juste pas t’en parler en sa présence.

— Ne faites pas comme si je n’étais pas là ! fulmina la prisonnière, aveuglée par ses cheveux. Vous savez, Jerrick, je pense que nous nous ressemblons. N’importe qui se souvient des exploits passés et actuels de votre grand-mère et de votre père. Comme moi, vous essayez de rendre honneur à votre nom. Nous avons juste des méthodes différentes.

Derechef, l’adjoint frappa du poing sur la table. Elor en fut tellement surpris qu’il manqua de glisser et de tomber sur le sol. Les gardes, quant à eux, contemplèrent la scène d’un air intéressé. Jerrick se leva, les bras agités, les jambes tremblantes et le regard vacillant.

— Ne me compare plus jamais à toi, misérable voleuse ! vociféra-t-il. Ta grand-mère était une criminelle qui se cachait comme une lâche sous la ville, mon père me l’a suffisamment raconté, la mienne était une héroïne respectée de tous. Ce n’est absolument pas comparable !

Il appela la geôlière d’un geste de la main.

— Ramenez-la dans sa cellule, sa vue m’insupporte !

Face à la colère de Jerrick, Rytha voulut rire à gorge déployée, mais elle se retint, craignant de sévères répercussions. La geôlière la saisit par le col et l’entraîna de nouveau avec une brutalité excessive. Elles disparurent en un claquement de porte.

Pendant ce temps, le second finit par se calmer. Il usa d’un jeu de respiration consistant à accélérer et ralentir successivement ses inspirations. Une fois sa colère tarie, il emprunta diligemment une succession de portes qui le menèrent vers l’extérieur. Plein d’hésitation, Elor le suivit, à une distance raisonnable toutefois.

L’archer ouvra la porte incurvée et émaillée de limailles. Il passa devant les deux gardes placides et immobiles afin de rejoindre son adjoint au plus vite. Lorsque ce dernier l’entendit, il s’assura qu’il était suffisamment éloigné des gardes. Ces vérifications établies, il fit volte-face et le dévisagea d’un air serein. Tant stupéfait qu’il fût, Elor ne perdit pas l’équilibre, cette fois-ci.

— Que se passe-t-il ? s’enquit-il. Votre départ m’a paru rapide.

— J’avais besoin d’air frais, éluda Jerrick.

Incrédule, l’archer plissa les yeux et examina l’expression de son supérieur.

— Vu que je n’ai servi à rien dans cet interrogatoire, je suppose que vous avez exigé que je vous accompagne pour une autre raison.

— As-tu confiance en moi ? questionna soudainement l’adjoint.

— Un peu quand même, admit Elor. Sinon, je ne vous aurais pas suivi.

Jerrick relâcha ses bras et observa longuement les alentours. Hormis un lointain bruissement de buisson, il ne perçut rien d’anormal. Assuré qu’aucune oreille indiscrète ne les épiait, il baissa sa voix et fixa son interlocuteur.

— Si je te dis que l’assassin de Jeras n’était pas seul, est-ce que tu me crois ?

— Comment ça ? Il y aurait d’autres assassins ?

— Ce n’est pas une supposition, j’en suis intimement persuadé ! Tout comme il existait une guilde de voleurs autrefois, une guilde d’assassins nous menace. Je sais, Elor, c’est difficile à croire. Les temps sont difficiles pour Unukor depuis le début de ce nouveau siècle. Des dangers externes ou internes nous menacent. À ce rythme, la justice ne suffira plus ! Ou alors, il faudra entièrement la modifier. D’une manière ou d’une autre, cela se produira.

— Vous croyez aux rumeurs concernant des guildes tapies dans l’ombre ?

— Ce ne sont pas des rumeurs ! Ils veulent des représailles parce que j’ai tué un des leurs ! Si je m’expose trop, je me mettrais en danger ! Comme j’avais décidé seul de me lancer à la poursuite de l’assassin de Jeras, je suis le seul menacé. Voilà pourquoi tu es là, Elor. Accepterais-tu de mener l’enquête et de les dénicher ?

L’archer baissa les yeux au mépris du regard insistant du second.

— Je ne suis qu’un archer, murmura-t-il. En quoi suis-je doué pour mener une enquête ?

— Je n’ai pas confiance aux espions, confia Jerrick. Je peux te laisser un peu de temps pour réfléchir, mais dis-toi que tu es mon seul espoir pour le moment. Rentrons à la guilde, tu y penseras une fois là-bas. Mais pas un mot à qui que ce soit, d’accord ?

Elor secoua la tête en guise d’approbation. Satisfait, le jeune homme esquissa un sourire puis se dirigea vers la capitale, flanqué de l’archer. Ce faisant, il suivit le chemin d’où il venait, à une cadence normale pour feindre l’innocence. Or, le grondement sourd en provenance des nuages ne trompait guère. Progressivement, la prison ne fut plus qu’un vaste bâtiment tutoyant le ciel gris.

Un mutisme complet s’abattit aux alentours. L’espionne saisit alors cette opportunité pour bondir du buisson d’où elle s’était dissimulée en tapinois. Comme le monticule de terre consistait en une rude pente, elle faillit glisser, mais son équilibre prit aisément le dessus. Quelques feuilles s’étaient agglutinées sur sa veste en laine noire ainsi que sur sa cape en coton. Elle secoua lestement ses vêtements et s’aperçut qu’il y en avait également sur les boucles dépassant de son visage rond enfoui dans sa capuche. Dothina Sauthis ne rognonna pas, trop circonspecte pour cela. Chaussée de guêtres en toile noire, elle s’en servit pour décaniller.

Au cours de plusieurs minutes de marche, Dothina médita sur ce qu’elle venait d’entendre. Si le climat était plus propice à une balade au cœur de la nature Unukorienne, elle eût pu manifester de d’allégresse, en oubliant la conversation précédente. Dans les circonstances actuelles, elle s’était plutôt rembrunie. Par une prudence, elle s’arrêta souvent afin de jeter des regards furtifs aux alentours. À chaque fois, elle lâcha un soupir de soulagement, rassurée de ne pas être suivie. Parcourant une bonne distance hors des chemins, elle se hâta afin de parvenir à son objectif. Lors de sa traversée d’une infime partie des Plaines d’Elarvienne, elle ne rechigna pas à piétiner les pâquerettes et les jonquilles jonchant le sol herbeux. En revanche, elle ajusta souvent son manteau et s’assura ainsi que le motif de sa guilde restât à sa place.

L’espionne grimpa une faible déclive où s’alignait irrégulièrement une succession de saules sollicités par un vent croissant. Adossée contre l’un des vétustes troncs, Elena fixait l’horizon, les bras joints, l’expression égarée. Au retour de Dothina, l’adjointe se tourna vers elle et hocha la tête face à son imitation de révérence.

— Qu’as-tu découvert ? interrogea-t-elle quand la jeune femme se releva.

— Vos soupçons étaient fondés, rapporta Dothina. Jerrick enquête sans l’autorisation de son père. Je n’ai pas pu m’infiltrer à l’intérieur de la prison pour épier son interrogatoire de la voleuse Rytha, c’aurait été illégal, mais il est clair qu’il la soupçonnait. Il a ensuite échangé quelques paroles avec l’archer Elor à l’extérieur. Je n’ai pas pu tout entendre, malheureusement.

— Et qu’as-tu entendu ? Confie-moi tout, n’aie crainte. Je sais qu’utiliser des espions pour épier sa propre guilde est malsain, mais Jerrick ne m’offre pas beaucoup de choix.

— Il parlait de l’assassin de Jeras. J’ai seulement compris… qu’il n’était pas seul.

Elena s’éloigna brièvement et éructa quelques calembredaines. Dothina écarquilla des yeux, étonnée d’une telle attitude de la part de son adjointe. Cette dernière revint vers elle à brûle-pourpoint, dotée d’une détermination nouvelle.

— Es-tu certaine qu’ils ne t’ont pas repérée ? soupçonna-t-elle.

— J’en suis certaine ! assura Dothina. Jerrick a même jeté un coup d’œil aux alentours avant de révéler ce secret à Elor. S’il avait eu le moindre soupçon sur ma présence, il ne lui aurait rien dévoilé. Vous avez eu raison de me proposer de vous suivre, Elena. Contrairement à ce que beaucoup prétendent, j’estime que les espions agissent autant pour le royaume que les autres. Si nous parvenons à démanteler des personnes qui complotent en secret au sein de notre propre guilde, je pourrai le prouver.

— Pour cela, il va falloir que tu continues d’enquêter, dit-elle. En agissant dans notre dos, Jerrick menace la sécurité de notre royaume. Il est le second de la guilde, bon sang ! Comment ose-t-il comploter de la sorte ? C’est insensé !

— Très bien, accepta l’espionne en ravalant sa salive. Je tenterai de continuer de le surveiller, si c’est pour la bonne cause. Je tenterai aussi de surveiller Elor, car il m’a l’air de vouloir le suivre.

Elena eut un semblant de sourire. Derrière sa capuche, Dothina ne le lui rendit pas, malgré son ostensible bonne volonté. Pour éviter d’éveiller les soupçons, elles s’éloignèrent l’une de l’autre, empruntant des directions opposées comme si elles accomplissaient des contrats différents. Au milieu des Plaines d’Elarvienne, les cris mélodieux des oiseaux et le grondement des nuages rythmèrent leur marche.

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