Chapitre 20 : L'avènement du nouveau maître (2/2)

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Une dizaine de membres s’était rassemblée devant la porte principale au petit lendemain. Sous la nitescence matinale, Ibytrem tentait de scruter l’horizon teinté d’orange et dissimulé par les saules et tilleuls à proximité. Ludia attendait la venue de Cabain dont le retard paraissait étrange. Comme ils avaient déjà discuté avec lui la veille, Amroth et Anlika n’accompagnaient pas leur adjointe. Melvionne, Sollen, Gorvelin et Carcia faisaient des adieux à leur ami Odos. Les trois premiers s’attardèrent jusqu’au moment où la dernière les incita de s’éloigner un peu, histoire de se retrouver en tête à tête avec l’adolescent. Ils entamèrent un dialogue près du mur où la jeune fille essaya lors d’une ultime tentative de remettre sa décision en cause.

— Il n’est pas encore trop tard pour te rétracter, dit-elle en faisant la lippe. Ta place est ici avec nous, Odos. Tu vas trop vite dans ton apprentissage ! Réalisons des contrats ensemble, dans nos contrées, avant de nous aventurer dans des zones lointaines !

— Carcia, j’apprécie que tu t’inquiètes pour moi, répondit Odos avec enthousiasme, mais laisse-moi aller où je veux. Je viens à peine d’apprendre les bases de la magie. Si je suis Ibytrem, je pourrais apprendre des sorts dont on connaît à peine l’existence ! N’est-ce pas fabuleux ?

— Tu t’égares, là ! blâma Carcia à voix basse. Certains mages prétendent qu’il faut s’enrichir de nombreuses connaissances. Je ne suis pas d’accord avec eux. Quelques sorts suffisent pour autant qu’on les utilise à bon escient.

— Dis-toi alors que je connaîtrai plus de sorts et que je m’en servirai pour une cause juste.

La jeune mage soupira de tristesse, touchant net la sensibilité de son ami.

— Je voulais débuter avec toi, confia-t-elle. Lorsque nous nous entraînions, je trouvais que nous étions très complémentaires. Nos mouvements, nos postures, notre coordination… C’est vraiment dommage…

— Pourquoi ne viens-tu pas avec moi ? proposa Odos.

— Je ne suis pas prête pour des longs voyages. Je préfère commencer tranquillement, sans trop m’éloigner d’ici. La forêt de Zéliak est suffisamment dense pour que j’y accomplisse mes premiers contrats.

— Tant pis. Mais ne t’inquiète pas, ce n’est que l’affaire de quelques mois. Dès que je serai rentré, tu verras, nous aurons tous deux accompli d’énormes progrès, et il ne nous restera plus qu’à unir nos talents.

Carcia esquissa un sourire, frappée par l’excitation d’Odos,

— Alors, que ton voyage se passe bien, souhaita-t-elle.

Leurs adieux s’achevèrent sur une note mélancolique, pleine d’espoirs vis-à-vis du futur.

Ces sentiments rencontrèrent une perturbation à l’ébranlement de l’entrée. En poussant la porte sans modération, Erihelle s’attira la perplexité de ses confrères et consœurs. Elle voulut rejoindre Ibytrem, mais Alga l’en empêcha. Flanquée derrière elle, la patrouilleuse tirait sur la tunique ocre à manches courtes de son amie. La mage se libéra d’un geste vif et brusque. Erihelle secoua alors sa cape en coton brune doublée d’une capuche et nouée par une élégante cordelette. Ensuite, elle se retourna vers son amie et lui adressa un sourire après que sa cape eût cinglé son visage.

— Tout va bien ? s’enquit-elle. Je ne t’ai pas fait mal ?

— Puisque tu me laisses seule, si, répliqua Alga. Es-tu vraiment obligée de partir ? Déjà que tu n’as pas été très présente, ces derniers temps…

— Nous en avons déjà discuté. Je n’ai pas de compte à te rendre, et j’ai le droit d’aller où ça m’enchante. Je ne suis pas ta seule amie ici, je te rappelle.

— Ce n’est pas personnel, tu le sais très bien. Mais est-ce que ce voyage te servira vraiment ? Ne t’écartes-tu pas de nos objectifs ?

Erihelle posa amicalement ses mains sur les épaules d’Alga tout en la fixant, son expression ferme contrastant avec son geste.

— Je ne prétends pas toujours défendre les intérêts du royaume, dit-elle. Mais tous mes agissements de maintenant, je les fais pour de bonnes raisons. As-tu confiance en moi ?

La mage crut qu’elle allait se heurter aux doutes de son amie, mais il n’en fut rien. La patrouilleuse l’enlaça tendrement et Erihelle lui caressa le dos en retour. Elles s’avisèrent, après quelques instants, de nombreux yeux tournés rivés vers elles, et se séparèrent aussitôt. Quand la jeune partit rejoindre son ancien maître, Cabain parvint à l’extérieur à son tour.

Pour son voyage, l’adjoint s’était vêtu assez modestement d’une veste en lin. Par comparaison, Ludia portait toujours sa robe de mage bleue, quoique plus souple que d’habitude. Croyant que son partenaire allait lui souhaiter des adieux, elle se précipita vers lui, mais son éloignement trahit ses expectatives. La mage ne comprit son attitude qu’au moment où une voix résonna dans sa tête : Cabain communiquait par télépathie avec elle.

Désolé pour mon silence, mais je ne peux pas prendre le risque d’être découvert, expliqua-t-il. Si j’ai décidé de suivre Ibytrem sans te prévenir, c’était pour éviter d’être repéré. Je dois impérativement le suivre pour le surveiller. Ludia, tu dois surveiller Pilan de ton côté. Je commence sérieusement à me méfier de lui. Je reviendrai très vite. Nous restons en contact par télépathie au cas où.

Ludia resta immobile tout le temps que son partenaire lui parla en tapinois. Elle souvenait comment user de la magie pour dialoguer d’esprit en esprit, elle entreprit donc de placer son index et son majeur sur sa tempe et de se concentrer. Cependant, dès qu’elle se retourna, elle observa que Cabain relâcha ses doigts sous le regard dubitatif de son maître.

— Nous sommes prêts, à partir, Ibytrem, confirma l’adjoint.

Le vieil homme eut un ricanement , ce qui sortit Cabain de ses aises.

— Je n’ai plus l’habitude d’être appelé ainsi ! se réjouit-il. Je suis content que tu me suives, Cabain. Au moins, je serai entouré par des visages amicaux !

— Nous n’attendons plus que vous, dit Cabain en haussant les sourcils.

L’ancien maître faillit dévoiler un enthousiasme grandissant, mais il choisit de se rembrunir. D’un air sérieux, il s’engagea sur le chemin et se dirigea vers le nord-ouest. Il emboîta le pas des trois autres mages qui marchaient à un rythme similaire au sien. Avant de disparaître vers l’horizon, l’adjoint adressa un ultime signe d’adieu à ses camarades. Hélas, ses compagnons de route n’en firent pas autant.

Bras parallèles au corps, les yeux fixés en direction du ciel orangé, Ludia ne bougea pas. Les autres membres rentrèrent l’un après l’autre, certains emplis d’un vide au fond d’eux-mêmes. Durant des minutes entières, l’adjointe demeura esseulée, sa chevelure rousse balayée par le vent.

Quand elle saisit la poignée de la porte principale, elle faillit la heurter violemment, tant le responsable en face la sollicita avec plus de vigueur. Ludia sursauta et lâcha un cri de stupeur. Elle se remit rapidement de ses émotions. Dronur s’excusa brièvement puis se racla la gorge juste avant sa déclaration.

— Le maître veut vous voir, dit-il. En privé et dans son bureau.

Sans ambages, l’adjointe alla vers la pièce où elle était attendue. Elle fut d’abord étonnée par la promptitude du nouveau maître, debout à une heure si matinale. Elle ne dévoila pas son inquiétude, ni à Dronur, ni à aucun des mages dont elle croisa le regard lors de sa diligente traversée de la salle principale. Avec la même cadence, elle franchit la porte branlante et gravit les marches en pierre menant à la tour où se situait le bureau.

Juste devant, la jeune femme eut un long instant d’hésitation. Des froissements la coupèrent bien vite de sa réflexion, car ces bruits l’informèrent nettement des nouvelles tâches de Pilan. Ses doutes furent confirmés quand elle franchit le seuil. En effet, le nouveau maître entreposait des documents des meubles jusqu’à la basse commode. Au moment même où il aperçut l’adjointe, il l’invita à s’asseoir d’un geste de la main. Elle déclina poliment. Assez déçu, Pilan se positionna tout de même en face d’elle, un sourire aux lèvres. Son comportement était tellement déconcertant que Ludia ressentit une angoisse viscérale.

— Pourquoi vouliez-vous que je vienne… maître ? demanda-t-elle faiblement.

— Il n’y a plus que nous deux, fit Pilan en haussant les épaules. Nous allons avoir beaucoup de responsabilités.

— Mais encore ?

Ludia recula d’un pas. Pendant que Pilan vérifiait que son pourpoint était correctement boutonné, elle constata que son sourire ne s’effaçait guère.

— Nous allons avoir du travail… Beaucoup de travail. Puisque tu es la dernière adjointe restante, je dois avoir une confiance absolue en toi.

— Et… est-ce le cas ? Pardonnez-moi, maître, je ne vous connais pas encore vraiment bien. Je suis encore habituée à Ibytrem…

Le sourire de Pilan disparut. D’un claquement de doigt, une lumière bleue jaillit sur la serrure de la porte du bureau. Intriguée, Ludia fonça vers la porte, saisit la poignée et s’aperçut qu’il était impossible de l’ouvrir.

— Que… Que venez-vous de faire ? s’affola-t-elle.

Avec une placidité intimidante, Pilan la rejoignit et lui adressa un regard si sévère que quelques gouttes de sueur perlèrent du front de la mage.

— Sois franche avec moi, Ludia. Cabain et toi, vous complotez contre moi et Ibytrem, n’est-ce pas ?

— Non, non, absolument pas ! répondit-elle à brûle-pourpoint. Nous nous inquiétons, c’est tout…

— Vraiment ? J’ai du mal à te croire… Cabain n’avait aucune raison de suivre Ibytrem à Dagoni, à part pour le surveiller. C’était avantageux pour vous : un adjoint le surveille et l’autre me surveille. À la différence près que vous êtes bloqués par votre misérable magie élémentaire. Sinon, pourquoi aurais-tu été surprise par ma simple capacité de verrouiller les portes ? Crois-moi, c’est d’une banalité affligeante.

— Maître, je vous en supplie, laissez-moi tranquille ! s’éplora-t-elle. Je n’ai rien contre vous, je vous le jure !

— Comment savoir si tu dis la vérité ? Oh, je crois que je sais. Dis-moi, Ludia, aimes-tu Cabain ?

Ludia eut un modeste hochement de tête, gâchée par l’écoulement inexorable de ses larmes le long de sa joue. Elle releva la tête lorsqu’elle vit son interlocuteur se gausser manifestement.

— Vous vous connaissez depuis longtemps et tu n’as jamais osé lui avouer tes sentiments ! C’est bête et touchant à la fois ! Mais Cabain n’est plus là, alors que je reste. Laisse-moi t’apprendre que l’amour est une faiblesse, et non une force.

Ses paroles furent concises mais incisives. Incapable de se défendre, l’adjointe voulut hurler de tout son être, mais Pilan l’encastra contre le mur et plaqua sa main contre sa bouche. Assuré de la vulnérabilité de sa victime, il appliqua sa main sur son front, dégageant quelques mèches rousses. Il se concentra puis libéra une magie puissante de sa paume qui s’illumina intensément. Un flux incessant et terrible parcourut le corps de Ludia. Elle ne ressentit aucune véritable douleur, mais la sensation lui fut si brutale qu’elle s’écroula sur le sol. Elle ne prit la peine de relever le chef que quand son nouveau maître lui asséna une sentence brutale sur un ton glacial.

— Si tu aimes véritablement Cabain, je te conseille de bien te tenir. Je viens de lier vos deux esprits au nom de l'amour que tu ressens pour lui. La magie a bien plus de possibilités qu’un enseignement limité à de jeunes paysans. Si l’un de vous meurt, l’autre mourra aussi. Autrement dit, tu as intérêt à ne pas tenter la moindre action contre moi. Sinon, il y aura deux adjoints à enterrer.

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