Chapitre 20 : L'avènement du nouveau maître (1/2)

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Du haut de l’estrade où il était juché, Pilan Cale balaya des yeux l’immense salle de l’aile est de la guilde. Même si les fenêtres elliptiques incrustées sur le mur latéral gauche filtraient beaucoup de lumière, le climat de fin d’été était si rude qu’il compensait le faible diamètre des carreaux. Quelques lierres absorbaient partiellement les rayons venus de l’étoile diurne et reflétaient des teintes vertes, plus intenses qu’à l’accoutumée. Une vision remarque se présentait face à lui, et des conditions idéales étaient réunies pour son discours.

Le second s’éclaircit la gorge, aucune transpiration n’en avait dégouliné depuis son front. Rassuré, il esquissa un sourire. Son pourpoint en cuir à manches plissées et brodé de fil d’or l’étriquait légèrement. Devant un public aussi scrutateur, il n’osa cependant pas se plaindre de l’incommodité de sa tenue. Il la confectionnait quand même pour son esthétisme. Par comparaison, la robe de mage verte serrée dont s’était vêtu Ibytrem Kurth s’avérait nettement plus simpliste. Le vieil homme se présentait sous un jour meilleur, avec un cordon enroulé autour de sa taille et ses cheveux blancs plus soyeux que jamais. Le maître avait retrouvé son charisme d’antan selon beaucoup de mages. Ainsi, lorsqu’il se présentait face à tous ces membres, ceux-ci étaient prêts à l’écouter.

Hormis l’estrade de laquelle Pilan et Ibytrem s’élevaient, peu d’ameublement ornaient cette salle. Un dallage composé de carrés blancs composait modestement le sol, et une banderole symbolique oscillait imperceptiblement deçà la porte. Des pilastres en grès montaient jusqu’au plafond tandis qu’une pléthore de mages attendait impatiemment l’annonce de leurs supérieurs aux pieds de la plateforme. Cabain et Ludia se mettaient ostensiblement en évidence, très intéressés. Les anciens élèves se tenaient derrière eux, aux côtés d’Anlika, Amroth et une quinzaine d’autres mages tout autant intrigués. Beaucoup levaient les yeux, mais d’autres préféraient regarder ailleurs, de peur de lancer des coups d’œil trop sévères. Outre les mages, plusieurs patrouilleurs s’adossaient contre le mur de fond. Joignant les bras et haussant les sourcils, Alga dévisagea Erihelle d’un air perplexe. Sans vraiment dévoiler ses sentiments, son amie semblait résolue. Un peu plus loin, Hermod se présentait sous une humeur somme toute opposée. Silencieux et bougon, ses yeux voyageaient entre l’estrade et le public.

Pilan patienta. Il attendit que tous les membres fussent entrés. Dès qu’un mutisme absolu fut obtenu, il consulta son maître du regard. Ce dernier hocha la tête, ce qui lui fournit explicitement l’autorisation pour parler. Comme de juste, le second s’avança de deux pas, haussa un peu le chef et se dota d’une voix grave et pourtant naturelle.

— Inutile de vous faire patienter plus longtemps, dit-il. Laissez-moi vous dire pourquoi nous vous avons tous rassemblés ici, bien que vous l’aviez sûrement déjà deviné, pour la plupart d’entre vous. Ibytrem est un excellent maître respecté de tous, beaucoup peuvent en témoigner, et il est un mage responsable qui a prouvé, à maintes reprises, qu’il avait l’intelligence et le charisme nécessaires pour diriger la guilde de justice. Cependant, il est au pouvoir depuis vingt-cinq ans et il devient vraiment vieux, sans vouloir l’offenser. Il a donc pris une décision. C’est à lui de vous le dire en personne.

Le mage s’écarta afin de mettre en valeur son supérieur. Son maître se plaça à même hauteur que lui, observant à son tour les membres desquels il était familier depuis des années Son cœur battit la chamade tandis qu’une kyrielle de regards s’orientaient vers lui. Armé de courage, il révéla ses intentions.

— C’est exact, annonça Ibytrem. L’heure est venue pour moi de partir. Certains savent déjà que la mort de mon frère m’a découragé de continuer. La justice Graefienne a besoin plus que jamais d’un dirigeant fort et dans la fleur de l’âge. Je ne le suis plus depuis des années. D’ordinaire, les maîtres restent à leur place jusqu’à leur mort. Je ne peux tout simplement pas. J’ai encore des choses à accomplir avant de mourir. Ma décision est donc irrévocable : je démissionne de mon statut de maître.

Parmi les membres de l’assemblée, peu furent frappés de stupéfaction. Néanmoins, ils réagirent tous de manière différente. Les plus jeunes les observaient toujours d’un air absent tandis que les plus vieux se montrèrent plus intrigués. Tous rivèrent alors leur regard vers Pilan. Le second devint une nouvelle personne, un mage plus important que les autres, quelqu’un dont l’avenir de la guilde dépendait. Cette idée en angoissa plus d’un.

— Pilan n’a plus à faire ses preuves, poursuivit le vieil homme. Sa puissance, sa virtuosité, son intelligence, son savoir-faire et son charisme feront de lui un excellent maître. Je n’ai aucun doute qu’il dirigera la guilde aussi bien que je l’ai fait. En tant que second, il est mon successeur légitime. Ainsi, par les pouvoirs qui me sont conférés, Pilan Cale, je te nomme maître de l’association de justice de Graef ! Puisses-tu protéger notre royaume aussi bien que nos défenseurs.

Symboliquement, Ibytrem entreprit de poser sa main sur son épaule. Mais le jeune homme ne souhaitait guère de ce geste en sus de ces billevesées. Il se déplaça vers l’avant et redressa derechef la tête, souriant. La moitié des membres présents l’applaudirent aussitôt. Certains scandèrent même son nom, lui souhaitant sincèrement du courage pour son nouveau poste. D’autres n’eurent aucune réaction, dissimulant leur aversion à son égard. En outre, les autres adjoints dévisagèrent dubitativement Pilan. Malgré sa nomination, il resta muet et laissa l’ancien maître poursuivre son discours.

— Avant de partir, j’ai encore une annonce à faire. Mon frère Thosur est mort à Dagoni, et même si certaines de mes interrogations ont pu être soulevées, ce n’est qu’en allant là-bas que je découvrirai toute la vérité. Cette mission est aussi pour moi : elle montre que malgré mon âge, je n’ai pas encore tout découvert sur la magie. Je pense que je ne refuserais pas d’être accompagné. D’ailleurs, Erihelle a déjà accepté de me suivre.

Le temps qu’il s’interrompit, Alga écarquilla des yeux et s’offusqua, secouant l’épaule de son amie évoquée. Nonchalante, la mage tourna lentement la tête.

— Depuis quand as-tu décidé de partir sans me prévenir ? lâcha la patrouilleuse.

— Je ne te dois absolument rien, répliqua Erihelle en soupirant. Mon bon sens me dicte de chercher là où je pourrai améliorer mes connaissances sur la magie.

— Tu vas me laisser seule pour ça ? Arrête de poursuivre des chimères et accroche-toi à la réalité ! Nous devons défendre Graef, l’as-tu oublié ? Maintenant plus que jamais.

Constatant qu’elle empoignait la jeune femme bien trop fortement, Alga cessa aussitôt son emprise et s’éloigna de quelques pas. En tant qu’accompagnatrice d’Ibytrem, Erihelle s’avança à poing fermés.

— Chacun de vous est le bienvenu pour ce voyage, reprit Ibytrem. La route pour Dagoni est longue, mais je pense qu’il faut voir cette ville au moins une fois dans sa vie. Je ne vous oblige à rien. Si vous voulez me suivre, dites-le maintenant.

Il se heurta alors à une sévère déception. Pour cause, nul ne semblait être enclin à se joindre à lui. Pourtant, le premier à rompre le silence fut Cabain lui-même. En dépit de la franche désapprobation de Ludia, l’adjoint affirma sa volonté d’une voix forte.

— Je suis prêt à vous suivre, déclara-t-il.

— Es-tu certain ? demanda le vieil homme. Tu es adjoint ici, tu ne penses pas que nous aurions besoin de toi à la guilde ? Et puis, comme je ne suis plus membre, je ne sais pas si…

— Je suis certain, coupa Cabain. Ne doutez pas de moi. Je suis prêt à vous accompagner.

De nouveau, Ibytrem échangea un regard avec Pilan. Le nouveau maître acquiesça, mais finit par accepter la décision de son confrère. L’ancien maître opina alors de la tête au moment où une voix résonna dans la salle.

— Je vous suis aussi ! lança Odos contre toute attente.

Tous se retournèrent vers lui. Successivement, Carcia et Ludia, par une moue et un coup d’œil explicites, l’incitèrent à se rétracter. Mais le jeune mage n’en fit rien. Il se dirigea vers l’estrade et se positionna à côté de Cabain. Ce dernier le dévisagea avec perplexité alors qu’Odos révélait une opiniâtreté jusqu’alors enfouie.

Pilan tendit l’oreille en vue de connaître d’autres volontaires. À son grand soulagement et à la déception du vieil homme, nul n’exhiba concrètement cette envie. Dès lors, il leva les bras et mit fin à la réunion.

— Qu’il en soit ainsi. Vous partirez demain à l’aube. Je vous suggère de bien vous préparer. Quant aux autres, reprenez votre devoir. Bien que je sois désormais maître, vos responsabilités restent identiques.

La nomination se termina céans et l’avènement du nouveau maître débuta à cet instant. Les mages quittèrent la salle par groupe, nonobstant les réticences de certains vis-à-vis du statut que Pilan Cale venait d’acquérir. Les patrouilleurs, en revanche, n’accordaient aucune importance de l’identité de leurs supérieurs, hormis Alga. Parmi les mages vaquant derechef à leurs occupations, les anciens apprentis s’enquéraient particulièrement d’Odos, pour qui l’initiative de partir pour Dagoni paraissait aussi surprenante qu’insensée.

Le soir même, il n’y eut que peu d’activité au sein de la base. Après s’être défendus contre les multiples protestations de leurs amis et collègues, Cabain, Erihelle et Odos purent effectuer tous leurs préparatifs nécessaires. Si les jeunes mages étaient emplis de détermination et de fascination à l’idée de visiter la réputée capitale indépendante, l’adjoint se montrait plus sceptique. Seulement, ses appréhensions ne furent pas dévoilées, parce qu’il n’était pas enclin à les partager, fût-ce à ses amis. Ces derniers lui procurèrent de fraîches provisions tandis que d’autres leur faisaient déjà de succincts adieux, leur départ fixé à l’aube. Chaque voyageur se procura également un sac d’épaule en cuir, sauf Ibytrem. Il préféra emmener avec lui une simple besace ainsi qu’un étui cylindrique muni d’une attache de ceintures destinée à porter des parchemins. En termes de ravitaillement, ils y rangèrent principalement du pain sec, des fruits et une gourde d’eau. Erihelle et Cabain y fourrèrent aussi quelques vêtements légers. Odos, au contraire, ne voulait pas se séparer de sa tunique en laine verte, arguant que la chaleur d’été ne subsisterait plus bien longtemps. Ils pourvurent leur équipement de résistantes guêtres de marche pour parcourir au mieux le royaume de Graef. Plusieurs heures leur furent nécessaires pour s’assurer que tout fût prêt. Souvent interrompus par leurs connaissances, ils s’attardèrent longuement sur l’ensemble de leurs préparatifs.

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Sur ce, bonne lecture :)
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