Chapitre 19 : Des retours impétueux (1/2)

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Cireg Jeatrem tapota négligemment le bureau vide, l’esprit vétilleux. Sa fatigue faillit lui arracher un bâillement, mais il se retint par dignité. Ses paupières, enfoncées dans ses orbites oscillaient à un rythme frénétique, et ses jambes lui paraissaient engourdies. Toutes ces incommodités contribuaient à son malaise flagrant. De dos par rapport à la faible lumière qui inondait la pièce, il tendit l’oreille afin de mieux appréhender les dires de ses interlocuteurs.

En face de lui, Aureg et Lantan relataient l’incident survenu lors de leur dernière mission et exprimaient aussi leurs regrets quant au traumatisme de Brad. Un chemisier en lin supplantait l’habituel plastron du guerrier délesté de tout son équipement, tandis que l’archer portait toujours sa tenue traditionnelle, sans son arc. Lantan essayait autant que possible de rester réaliste dans ses propos et de raconter les événements d’un point de vue neutre. Aureg, au contraire, se répandait en emphases, malgré l’emploi occasionnel d’un ton dramatique. En outre, il s’attarda longuement sur leur traque de la voleuse Rytha Voluntiis. Par opposition, son compagnon décrivit avec une justesse sordide leur combat contre les archers et insista également sur le soutien des autres guerriers, et la déception qui s’ensuivit.

Dès qu’ils eurent achevé leur interminable rapport, le maître plaça ses doigts en ogive et se pencha en avant, les fixant l’un après l’autre. Aureg et Lantan se regardèrent d’un air dubitatif lorsque leur supérieur dévoila un faciès renfrogné. D’ordinaire, même s’il manifestait rarement de la bonne humeur, Cireg ne se rembrunissait jamais en public

— Le passé resurgit…, murmura-t-il. Je croyais pouvoir maintenir la paix pendant un moment, mais je me fourvoyais.

Devant l’absence de réaction, Cireg se gratta la barbe et éluda le sujet principal.

— Rytha Voluntiis est donc en prison ? demanda-t-il.

— Oui, répondit Aureg. Nous tenions à achever notre contrat malgré… l’incident imprévu. Ça n’a plus vraiment d’importance.

— Ce nom ne vous est donc pas familier, soupira Cireg. Je crois que je commence à me faire vieux… Avez-vous déjà entendu parler de la Guilde des Voleurs d’Adroder ?

— Comme tout le monde, répondit Lantan. Mais quel est le rapport ?

— Si Rytha a insisté sur sa grand-mère, comme vous l’avez dit, ce n’est pas pour rien. Figurez-vous que la maîtresse de cette guilde était Nabry Voluntiis. Cette jeune femme voulait donc rendre honneur à sa famille, si je puis dire… Pendant une dizaine d’années, les voleurs de cette guilde avaient pillé une quantité immense de richesses de la capitale, non pas pour leur propre profit, mais pour prouver leur supériorité par rapport aux nobles. À l’époque, il y a une vingtaine d’années, j’étais encore adjoint, mais cette affaire m’avait beaucoup interpellé. Dans l’histoire des royaumes, de nombreuses guildes avaient émergé pour imiter la nôtre, avec des objectifs différents. La Guilde des Voleurs était particulièrement notable car elle disposait un réseau dans toute la capitale. J’avais enquêté pendant des mois avant de trouver où ils se cachaient… en-dessous de la ville. Avec humilité, tous les voleurs qui y étaient présents avaient accepté de se rendre sans résister. Pour tous les biens qu’elle avait dérobés, Nabry a passé le reste de sa vie en prison, comme les plus proches voleurs de sa guilde. Néanmoins, grâce à son influence, elle est parvenue à convaincre les hauts placés de libérer son fils ainsi que sa bien-aimée. Comme les voleurs qui n’étaient pas dans leur repère le jour de leur arrestation, nous ne les avons plus jamais revus. On dirait qu’ils ont eu un enfant… Ils ont dû conter beaucoup à leur fille pour qu’elle souhaite redorer le blason de sa famille. Il faut dire que la réputation de Nabry n’a plus été du tout la même après son arrestation. Si voler n’était pas contre la loi, les intentions de Rytha auraient pu être nobles. Bon, je suppose que quelques mois en prison lui permettront de la remettre sur le droit chemin.

Comme il sentit que sa gorge s’asséchait à force de débiter moult anecdotes, Cireg s’arrêta de parler et ravala sa salive.

Lantan voulut émettre un commentaire, mais Jerrick s’en chargea avant lui. Il se détacha du mur contre lequel il était adossé, à côté d’un meuble vétuste, et s’avança vers son père. Silencieux jusqu’alors, il foudroya du regard le vieil homme en posant ses mains sur la table.

— Père, dois-je te rappeler que des membres de la justice Haelienne se sont attaqués à eux ? tança-t-il. On se moque de savoir comment tu as démantelé cette Guilde des Voleurs, c’est du passé. Actuellement, tout le monde ne parle plus que de ces trois archers que nos idiots de gardes ont laissés entrer dans notre royaume ! On ne parle plus de crimes internes, on parle d’une déclaration de guerre ! Il faut réagir, d’une manière ou d’une autre !

Interloqué, Cireg haussa les sourcils.

— Je le sais très bien, dit-il simplement. Seulement, dans ta précipitation, tu oublies que le passé engendre le présent. Nous ne nous entendions pas très bien avec Haeli, mais jamais ils n’avaient franchi ce cap. À mon humble avis, ces archers n’étaient pas des renégats, leur maître les a envoyés précisément ici. Mais dans quel but ?

— C’est évident ! lança Jerrick avec l’approbation de Lantan. Ils nous déclarent la guerre en venant nous attaquer dans notre territoire !

— Pas de conclusions hâtives, calma Aureg. Il vaut mieux éviter d’émettre des hypothèses avant de connaître précisément leur motif.

— Je suis d’accord, approuva le maître. Le mieux est de le demander directement à Galao Transko. Je devrais lui envoyer un messager.

— Pardon ? s’écria son fils, indigné. Ils viennent de montrer leur hostilité à notre égard et tu veux envoyer une lettre comme si c’était un accident insignifiant ?

— J’agis avec diplomatie, fils. Je suis à la tête de la justice Unukorienne, je ne dois donc pas répondre à de la violence par de la violence.

— C’est trop tard ! Comme trois des leurs sont morts, il y aura des répercussions ! Ne vois-tu pas qu’Unukor est en train de s’effondrer ? Rien qu’à la frontière, des rumeurs se propagent concernant la mission d’Helmut et d’Elena. Pourquoi restes-tu là à ne rien faire ?

Cireg se leva aussi brusquement que son âge lui permettait, ripostant contre les accusations lancées contre lui.

— Je dois maintenir la cohésion au sein de l’association. Quand tu me succèderas, tu comprendras toutes mes responsabilités.

— Plus le temps passe, et moins j’ai envie de te succéder, lâcha le second. Vu comment tu me réprimandes à chacune de mes décisions, tu ne veux de moi comme maître que pour que ton nom survive. Et la personne derrière le titre, y as-tu pensé ? Non, tu l’as déjà acquise, ta réputation, donc tu en profites pour te reposer et nous faire croire qu’il est difficile de donner des ordres. Mais moi, je ne veux pas rester assis, indolent, à observer des gens compétents mourir ! Je ne veux pas gratter du papier pendant des heures et m’endormir fatigué sans avoir accompli un seul effort physique !

Ses yeux étincelèrent alors d’une détermination ponctuée de rage.

— Je vais mener l’enquête de mon côté, et personne ne m’en empêchera, pas même toi !

Pointant du doigt son paternel, Jerrick recula et claqua la porte derrière lui. Les gonds furent tellement ébranlés que la poignée trembla lors de la fermeture. De surcroît, un puissant grondement résonna lorsque le jeune homme s’engagea hâtivement vers les escaliers, désireux de s’éloigner du vieil homme.

Quand il atteignit la salle principale, il constata qu’une kyrielle de guerriers et d’archers se conglomérait vers l’entrée, par-deçà les tables en pierre. L’assourdissante cacophonie qui y régnait le mettait hors de son aise et l’incitait à chercher l’origine de la perturbation.

En réalité, ils formaient un cercle autour de six membres revenus d’une mission interminable. Des murmures indiscrets volaient d’une oreille à l’autre. Jerrick devina de qui il s’agissait avant même de les apercevoir.

Assaillis de multiples interrogations, Helmut et Elena se tenaient devant leurs camarades. Leurs proches amis s’enquéraient d’eux et se renseignaient sur les diverses péripéties auxquelles ils se retrouvèrent confrontés. De prime abord, les adjoints répondirent succinctement. De cette manière, ils purent s’adresser à chacun de leurs interlocuteurs. Raides et placides, ils présentaient des salissures sur leur peau et leur chevelure en sus de l’usure visible de leurs vêtements. Ils parcoururent la salle du regard afin de remarquer les changements. Hormis quelques nouveaux membres, aucun élément du décor ne les interpella. Le jeune homme repéra beaucoup de visages familiers, mais comme Brad et Percedon n’avaient pas accouru vers lui, il en conclut qu’ils étaient eux-mêmes en train de remplir un contrat. À côté d’Elena, Jicella se glissa subrepticement afin de revoir son amie guerrière, coulant un regard exempt de cordialité à l’adjointe. Derrière elle, Garon et Milena s’époussetaient leur veste maculée de poussière. Même s’ils écoutaient leurs supérieurs, ils ne participèrent à la débâcle qu’au moment où des archers les appréhendèrent. Le retour de Regnak et Hidina fut plus intimiste. En effet, les guerriers croisèrent immédiatement leur plus proche ami, Athalnir et Jicella. Puisqu’ils leur posèrent des questions concernant davantage leur expérience personnelle, ils laissèrent leurs adjoints parler plus officiellement.

Discourtoisement, Jerrick se fraya un chemin dans la mêlée. Il bouscula quelques membres sur son passage, lesquels lui proférèrent des calembredaines, parfois amphigouriques. Malgré tout, certains eurent la bonté de céder leur place au second. Il se retrouva face à Helmut et Elena et les dévisagea.

— La rumeur est-elle vraie ? questionna-t-il lors d’un bref moment de silence. Vous avez rencontré les Haeliens à la frontière ?

— Bien sûr ! lança Hidina. Nous en avons même une avec nous !

Des murmures se propagèrent tout autour, dénotant l’incompréhension de chacun. La guerrière dénonça son adjointe de l’index.

— Elena est Haelienne ? fit Jicella en fronçant les sourcils. Ça expliquerait tout. Et elle en a tellement honte qu’elle n’a même pas osé l’assumer, c’est ridicule !

Hidina et Jicella rirent de bon cœur. Les autres membres, pour leur part, ne surent quoi penser. Tandis que des rumeurs circulaient, Elena fulmina intérieurement. À défaut de répliquer, sa dignité en jeu, elle les toisa âprement.

— Qu’importe mes origines ! trancha-t-elle. J’ai rejoint Unukor parce que j’aime ce royaume et que je suis prête à tout pour le défendre. À la frontière, j’ai vu à quoi ressemblaient des Haeliens. Loin de moi l’idée de généraliser une population sur six personnes, mais ceux que j’ai vus étaient au mieux sombres, au pire brutaux. Croyez-moi, je ne suis pas comme eux.

— Oui, Auloth nous a tendus un piège, renchérit Helmut en élevant la voix. Il voulait que les défenseurs de la justice des deux royaumes se rencontrent. Ensuite, des gardes ont tenté de nous tuer. Pour sa trahison, nous aurions dû l’arrêter pour le juger, mais un adjoint Haelien, dans sa grande bonté, en a décidé autrement et l’a massacré.

— J’aurais fait pareil à sa place ! vociféra une guerrière.

Le jeune homme scruta les alentours afin de repérer la combattante qui venait de lâcher sèchement ce commentaire, mais il échoua. Par-devers la foule, Jerrick s’approcha de ses collègues et déclara à haute voix :

— Allez donc prévenir mon père ! Je suis certain qu’il sera ravi de savoir que le surveillant de la frontière n’était qu’un misérable de plus. Nous venons aussi de voir que les gardes n’étaient que des imbéciles prêts à tout pour un peu d’argent.

— Jerrick, ce n’est pas le moment…, murmura l’adjointe en relâchant les épaules.

— Vraiment ? Vous seriez alors surpris de savoir que deux des nôtres ont été attaqués par des membres de la justice Haelienne, à Adroder, même !

Chacun des revenants écarquilla les yeux, la bouche grande ouverte.

— Je crois que j’ai compris, devina Helmut. Ce sont eux qui ont assassiné des gardes et traversé clandestinement la frontière…

— Informez-en donc le maître, dit le seconde, le sourire coriace. Peut-être qu’il changera d’avis et qu’il se décidera à agir. Ce serait étonnant de sa part. Si vous permettez, j’ai une enquête à mener. J’espère que vous, au moins, vous aurez compris que pour protéger un royaume, il faut parfois se salir les mains.

— Tu t’es encore disputée avec lui ? clabauda la jeune femme. Tu es irrécupérable, décidément.

— Allons-y, décida Helmut. Jerrick a au moins raison sur un point : nous devons informer le maître.

En opinant du chef, Elena consentit à suivre son ami. Amicalement, Jerrick se plaça de biais et leur montra, en toute ironie, la direction à suivre pour aller au bureau du maitre. Dès que les adjoints furent éloignés des guerriers qui se ruèrent subitement vers Regnak et Hidina en vue de connaître les détails croustillants de l’histoire, le second partit vers le sens opposé, moins souriant et plus atrabilaire.

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