Chapitre 15 : Un contrat inhabituel (2/2)

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L’astre diurne déclinait peu à peu à l’horizon. Lors de l’obscurcissement progressif des environs, les nuages zébraient le ciel d’une coloration rougeâtre. Les conifères eux-mêmes obombraient les alentours sous une lumière incandescente. À la fin d’une journée d’été ordinaire, le coucher du soleil affichait des couleurs aussi inhabituelles qu’éblouissantes, ce qui mettait en valeur la guilde de justice d’Haeli.

Couronnant l’échauguette centrée, une salle usuellement vide était reliée à l’extérieur par une ouverture voûtée. Hormis une tapisserie carminée, nulle décoration ne l’embellissait. Les murs en pierre noirâtre l’isolaient excellemment des bruits extérieurs. De surcroît, deux portes parées d’ornements rectilignes menaient à l’intérieur total. De la poussière se faufilait entre les murs partiellement érodés à cause de tableaux qui y furent naguère accrochés. Depuis cet emplacement une vue extraordinaire se dévoilait aux curieux, bien que peu fréquentée. Pour cause, le maître y avait formellement interdit l’accès, sauf pour des événements importants. Dans cas-ci, conformément à la tradition, les adjoints étaient nommés dans cette pièce.

Un genou à terre, les bras placés le long de son corps, la tête arquée, Soerid ressentit un court frémissement. Le plat de l’épée d’acier de Sylvia glissa si subitement sur la spallière de son plastron d’acier qu’un tremblement la parcourut. Lentement, la lame se déplaça vers le haut. En d’autres circonstances, le guerrier aurait extériorisé son incommodité latente par des grognements hargneux. Il n’aurait pas non plus ravalé sa fierté pour s’incliner devant la jeune femme. Cependant, son envie de grimper dans la hiérarchie dépassait amplement tout le reste. Selon les règles de l’association, seul un adjoint pouvait en nommer un autre, en présence de deux témoins. Dans ce cas-ci, Prahel et Itard observaient la scène depuis le coin de la salle. Soerid exécutait les gestes solennels, son sérieux à son paroxysme.

D’une main délicate, Sylvia tourna son arme puis la releva. Tandis que la lame zébrait l’air, Soerid haussa la tête et la fixa scrupuleusement Sylvia dans les yeux. Dès qu’il obtint l’accord souhaita, le guerrier se redressa sur ses deux pieds et se plaça face à elle. Il attendait l’apophtegme, les poings fermés.

— À partir de ce jour, déclara-t-elle cérémonieusement, Soerid, vous êtes adjoint de la guilde. Puisse votre lame se mettre au service de la défense du royaume et puissent vos dons de meneur égaler votre capacité au combat.

Soerid faillit ricaner. Il n’aurait jamais cru que Sylvia prononcerait des paroles aussi pompeuses à son égard. L’arbalétrière et le guerrier s’inclinèrent maladroitement afin de conclure la nomination.

Le souffle de l’apparente cérémonie retomba. Machinalement, l’adjointe abaissa sa lame, effleurant l’épaule de son collègue, et la rengaina. Aussitôt, elle se heurta à la désillusion de Soerid. Elle étouffa alors un râle d’abondance, déçue par son attitude.

— C’est tout ? fit Soerid. Un coup d’épée dans l’air, une phrase dans le vide, et je suis adjoint ? Je comprends mieux pourquoi on ne m’a jamais parlé de ces nominations…

— À quoi t’attendais-tu ? dédaigna Sylvia. À des applaudissements ? À une foule toute entière qui scande ton nom ? Estime-toi déjà heureux que je me sois placée en égal par rapport à toi. Beaucoup diront que tu ne méritais pas de devenir adjoint.

— Qu’ils aillent se plaindre au maître ! maugréa le nouvel adjoint. S’il m’a désigné, c’est que je le mérite !

— Je crois surtout qu’il t’a choisi parce qu’il n’avait pas le choix. Pour notre contrat, nous avons besoin de deux adjoints. Toi et moi, en l’occurrence. En l’absence de Shanarie et Leonas, il est déjà suffisamment difficile de maintenir la cohésion au sein de la guilde. Sans nous deux, ce le sera encore plus.

— Nous n’avons donc pas le choix ?

— Notre maître ment rarement. Or, il nous a dit que la mission était de plus haute importance. Il ne m’a pas encore tout révélé, mais d’après ce que je sais, nous allons devoir voyager jusqu’à la frontière. Autrement dit, nous ne devons pas traîner.

— D’où ma nomination rapide ainsi que la présence de Prahel et Itard, devina le guerrier. Puisqu’ils nous accompagneront et que nous devons directement aller au bureau du maître, ils sont venus pour gagner du temps. Franchement, ce n’est pas un plaisir que de monter en grade entourés de personnes qui ne m’aiment pas ! Tant pis, je suis adjoint désormais, c’est déjà ça de pris. Je ne vais pas me plaindre pour le moment.

À ces mots, Soerid retroussa vivement ses manches puis fit volte-face. Témoin de son impolitesse, Sylvia soupira imperceptiblement. En revanche, elle n’émit aucun commentaire à ce propos. Dès qu’il les rejoignit, Itard et Prahel se murent de leur position. En affichant un visage impassible, Prahel attendit l’arrivée de ses trois compagnons par-delà la porte après l’avoir traversé avant les autres.

Les quatre membres traversèrent lentement le couloir barlong. Exempt de toute fréquentation, il y régnait un silence macabre. À l’instar de la salle, un tapis carminé, teinte semblable aux murs, parcourait l’ensemble de l’allée orné d’une pléthore de borderies. De cette manière, les défenseurs de la justice purent contempler le tout à une cadence de marche modérée. Outre le fort remugle, la poussière enlaidissait quelque peu les meubles luxueux dont la localisation paraissait incohérente. De fait, le couloir manifestait une opulence ternie par l’âge.

Les marches en colimaçon détonnaient d’autant plus. Relativement humides, elles se révélaient surtout glissantes. Comme pour leur récente montée, ils y posèrent les pieds avec prudence, à l’exclusion de Soerid qui manqua de s’y vautrer gauchement. Lors de son faux pas, le guerrier sentit son cœur battre la chamade. Une peur aussi fugace qu’envahissante l’avait empli. Et les rires moqueurs de ses compagnons ne le rassurèrent en aucun cas.

Ils parvinrent au bureau de leur maître au moment opportun. Installé sur la chaise de son bureau, Galao les examina l’un après l’autre. Si sa figure s’ouvrit à la sympathie quand il vit Sylvia, apercevoir les trois autres l’enchantait moins. Le mutisme dominant était assez récent, car une succincte discussion avec Snekor et Loka était plus que probable. S’avisant de la présence de la nouvelle recrue, Soerid grinça des dents. Avant même que son maître pût prendre la parole, il exprima ses quérimonie.

— Que fait-il ici ? tonna-t-il en le désignant du doigt.

, Sylvia réprimanda l’adjoint du regard. Pendant que Galao se redressait sur son siège et Snekor n’eut aucune réaction. Immobile et silencieuse, la patrouilleuse se contentait de tapoter le pommeau de son épée. Comme leur supérieur allait parler, les six membres se placèrent de part et d’autre de la pièce.

— Plutôt que vous plaindre, blâma le maître, écoutez plutôt ce que j’ai à dire. Croyez-moi, je ne vous ai pas réuni pour une mauvaise raison. Connaissez-vous un homme du nom d’Auloth Draen ?

Chacun de ses interlocuteurs hocha négativement de la tête. Une sévère déception sur son visage, Galao reprit plus sèchement :

— Vous devriez. Il s’agit de l’homme qui surveille la frontière entre Unukor et Haeli depuis plus d’une vingtaine années. Sans disposer d’une grande réputation, il est pourtant d’une importance primordiale. C’est l’une des dernières personnes dont j’aurais imaginé un jour recevoir un appel de contrat. Plus précisément, il s’agit d’une lettre où il a exigé la venue de six membres à la frontière, dont deux adjoints.

— Vous m’avez nommé pour cette raison ? interrompit Soerid. Parce qu’il vous fallait un deuxième adjoint pour ce contrat ?

— Entre autres, admit le vieil homme. Si ça peut te rassurer, j’avais bien l’intention de te nommer adjoint, puisque j’ai reçu la lettre lors de ton recrutement de Snekor. Disons simplement que les événements s’enchaînent avec cohérence.

— Pourquoi devrions-nous le rejoindre à la frontière ? s’informa Sylvia. C’est inhabituel. Avez-vous confiance en lui ?

— Oui, assura Galao. Ses décisions ne sont pas toujours judicieuses, mais je n’ai eu récemment aucun reproche à émettre concernant la manière dont la frontière est surveillée. Auloth a tout de même quelques précisions dans sa lettre. Il a notamment dit que le royaume d’Haeli était plus menacé que jamais et qu’il fallait absolument réunir des membres doués au combat. Sur ce point-là, nous étions d’accord. En plus des deux adjoints, j’avais particulièrement besoin de vous, Prahel et Itard. Pour être franc, je ne vous tiens pas dans mon cœur, mais vous excellez dans ce domaine. Comme vous avez accepté, vous savez à quoi vous attendre. Pour Loka, j’en ai déjà discuté avec elle.

À la mention de son nom, la patrouilleuse haussa les sourcils. Galao n’y prêta pas attention et se racla la gorge avant de poursuivre.

— Même si elle n’a été recrutée qu’au début de l’année, reprit-il, c’est une excellente patrouilleuse. Pour un long voyage, il vaut mieux emmener Loka avec vous. De plus, elle manie correctement l’épée, elle ne sera donc pas de trop.

— Et Snekor ? coupa l’adjoint, frappant brutalement de son poing sur la table. Ne me dites pas que vous faites confiance à cet homme qui vient à peine d’être recruté ? C’est une mission de première importance, oui ou non ? Vous lui confiez déjà autant de responsabilités ?

De nouveau, l’espion ne manifesta aucune réaction notable. Quant à Soerid, au risque de rencontrer à de l’opposition, il persista à faire trembler la table d’une rude contrainte. Promptement, Sylvia le saisit par l’épaule et l’emmena un peu vers l’arrière, ce qui lui valut un juron inintelligible. Galao ajusta sa cape de fourrure, surmontant toute envie de s’emporter.

— Voilà précisément la raison pour laquelle il part avec vous, révéla-t-il. En acceptant une mission de cette envergure alors qu’il vient à peine arriver, Snekor a déjà gagné mon respect. Je suis content qu’un homme qui se prétendait indépendant obéisse si rapidement. À vous de vérifier que derrière cette docilité ne se cache pas une hypocrisie totale.

Il se racla la gorge et baissa un peu le ton avant d’enchaîner.

— Il faut des semaines à pied pour atteindre la frontière. Je vous suggère donc de ne pas traîner. Aussi, si cette mission est déterminante pour le royaume, je vous interdis d’échouer. Faites particulièrement attention à tout ce que vous entreprendrez. Il en va de la réputation de notre guilde par-delà les frontières. Et lorsque vous reviendrez, n’oubliez pas de me rapporter tout ce qui vous aura paru étrange, de même que les événements essentiels. Ne tardez aussi pas trop là-bas, car même si vous y serez utiles, j’ai aussi besoin de vous. Je ne pourrai maintenir la cohésion que quelques semaines en l’absence d’adjoint. Bien, si vous n’avez pas de questions, vous pouvez partir. D’autres membres doivent me voir.

En dépit des interrogations assaillant leur esprit et de leur perplexité momentanée, nul ne rompit le silence qui suivit les instructions de leur maître. Au bout de plusieurs secondes d’absence absolue de parole, les défenseurs de la justice entreprirent d’entamer leurs courts préparatifs.

Snekor et Loka partirent en premier d’un pas décidé, quoique flegmatiques et silencieux. Avec plus d’empressement, Soerid et Itard se détachèrent de la conversation et empruntèrent la porte préalablement ouverte par les deux premiers. Prahel s’en alla lentement, traînant presque entre la basse étagère et le coffre. Par ailleurs, en croisant le regard de l’adjointe, elle ne se targua pas de son air le plus amical. Au moment où Sylvia se retrouva seule dans la pièce, elle fut interpellée par son maître.

— Sois prudente, souhaita Galao. Je sais que Soerid ne fera pas le meilleur adjoint, mais je n’avais pas trop le choix. Je t’assure qu’il ne grimpera jamais plus haut dans la hiérarchie. Dès que j’aurai le temps, je te nommerai seconde. Aussi, si qui que ce soit commet une action que tu juges mauvaise, n’hésite pas à l’arrêter.

— Je ferai ainsi, affirma Sylvia d’une voix grave.

La jeune femme tourna la tête sans même entrevoir le hochement de tête du vieil homme. D’un geste souple, elle ferma la porte derrière elle.. Elle vit alors Prahel discuter avec un groupe de trois archers tous vêtus de vestes rouges identiques et équipés d’arc en if. Elle les salua de la manière habituelle puis disparut dans les marches.

Pour sa part, l’arbalétrière n’était pas très contente. Son regard obstiné lançait des éclairs, adressés à l’archère avec laquelle elle parlait. Cette dernière baissa d les yeux, peu encline l’affronter verbalement. Dans son hésitation, elle parvint toutefois à répondre aux invectives.

— Tu dois nous laisser passer, conseilla-t-elle. Ton rôle n’est pas de dicter ce que nous devons faire.

— Vous êtes mes amis, rétorqua Prahel. J’ai parfaitement le droit de connaître la mission qui vous attend.

— Mais nous ne la connaissons pas non plus ! Les responsables nous ont juste parlé d’un contrat lointain. Le maître doit nous donner plus de précisions.

— Le maître se sert de vous, marmonna crûment l’arbalétrière. Rappelez-vous, vous ne devez pas entièrement vous soumettre à sa volonté. Cela pourrait vous mener à de mauvaises rencontres…

— De quel droit oses-tu nous donner des leçons, Prahel ? Ces derniers temps, tu restes seule tout le temps et tu nous adresses à peine la parole. De plus, ne viens-tu pas de me dire que tu vas également t’engager pour un contrat lointain ? Qu’est-ce qui nous différencie ?

— La différence, c’est que notre contrat est officiel là où le vôtre est officieux. Je suis certaine que le maître nous prépare un mauvais coup. Il commence à aller beaucoup trop loin. Ne buvez pas ses paroles. Derrière son assurance se cache des intentions malveillantes, j’en suis quasiment certaine !

— Tu es paranoïaque, ma pauvre. Enferme-toi toute seule dans tes idées dépassées. Si tu permets, nous avons un royaume à protéger.

Prahel ne se remit pas aisément des paroles que son amie lui avait brutalement assénées. Le souffle coupé, bras parallèles au corps, l’arbalétrière resta longtemps figée. Peu après la fin de la discussion, elle perçut le claquement sourd de la porte derrière elle ainsi que sa lourde respiration. Comme si la volonté s’était extirpée de son être, Prahel ne sut quoi penser. Malgré son engagement, elle laissa une larme couler de ses yeux. Ravalant son sentiment de trahison, elle partit à son tour entamer ses préparatifs, sans grande conviction.

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