Chapitre 15 : Un contrat inhabituel (1/2)

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La statue du légendaire Thilian enluminait intensément la cour et ses alentours. Sous l’éclat de l’astre diurne, au milieu d’une typique journée estivale, seuls les hêtres environnants atténuaient son miroitement, leurs ombres oblongues s’étirant en fonction de l’inclinaison. Néanmoins, ces mêmes arbres ne minimisaient nullement la présence de la sculpture. Elle demeurait insensible à la sollicitation du vent, là où la hêtraie n’y résistait guère.

Si le climat était propice à l’accomplissement de contrats importants, certains membres de l’association d’Unukor profitaient plutôt de leur temps pour s’entraîner. En face de quelques cibles alignées aux murs, trois archers encochaient lentement leur flèche. Ils tendaient leur corde de la même manière qu’ils respiraient : dans un silence absolu. Concentrés sur leur cible, leur présence était à peine palpable. Soudain, dans sa précipitation, le jeune archer Elor Camcacil décocha son projectile trop tôt. La flèche se ficha sur la cible, mais loin du centre. Ses deux compagnons, Milena Hembus et Garon Arkay, procédèrent avec plus d’application. Alors qu’Elor piaffait d’impatience de s’essayer de nouveau, ils ajustèrent leur tir encore de longues secondes et lâchèrent la corde en même temps. Leur trait suivit une trajectoire rectiligne à une vitesse presque constante, légèrement ralenti par les frottements de l’air. Au final, ils se plantèrent au centre de la cible. Plutôt bon joueur, leur camarade leur sourit de bon cœur, mais l’entraînement finit par le lasser. Suite à de succincts échanges, il extirpa sa flèche, la rangea à son carquois puis rentra à l’intérieur du bâtiment en passant à côté de l’adjointe.

, Elena attendait. Elle était adossée contre le large mur de pierre embrassant la grande porte émaillée de fer. Les bras croisés, sa chevelure dorée était soufflée par le vent. Elle relevait souvent la tête afin d’observer l’entraînement des archers. Ce faisant, la jeune femme ajusta ses spallières de cuir cloutées et resserra ses sangles, comme si elle allait partir en mission.

À l’ouverture de la porte, Garon et Milena reprirent leurs flèches qu’ils venaient d’encocher et la remirent soigneusement à leur place, de même pour leur arc. Ils saluèrent Helmut d’un geste cordial. Dès qu’elle l’aperçut, Elena accueillit son ami d’une façon plus intimiste. Sur ces entrefaites, les adjoints fixèrent successivement chacun des archers avant d’entamer leur dialogue.

— Nous ne devrions pas faire attendre notre maître, déclara Helmut d’une voix déterminée.

— C’est toi que nous avons dû attendre, répondit Elena sur un ton moqueur.

— Désolé. J’ai voulu discuter avec Jerrick en privé. Il n’en démord pas : il persiste à détester son père et à me monter contre lui. Il m’inquiète beaucoup en ce moment. Tu es certaine que c’est le bon moment pour accomplir un contrat de grande envergure ?

— Cireg saura s’occuper de son fils, affirma l’adjointe avec conviction. Il est très rare que deux adjoints soient demandés pour le même contrat. Ce doit donc être plus important que les simples déboires d’un jeune homme traumatisé. Avec tout le respect que j’ai pour Jerrick.

Helmut se contenta de se mordiller les lèvres en guise d’acquiescement. Les archers attendirent leur approche puis entreprirent de leur emboîter le pas. Ensemble, ils se dirigèrent diligemment vers l’orée de la hêtraie où leur supérieur hiérarchique exigeait leur venue.

Cireg patientait depuis plusieurs minutes. Le vieil homme dévoilait un faciès impassible, l’allure rigide. Il transpirait légèrement, à cause de l’épaisseur du pourpoint dont il s’était accoutré malgré la chaleur. Flanqués de Hidina et Regnak, il esquissa un sourire timide à l’arrivée des quatre autres membres dont il avait réclamé la présence. S’il ne fit que croiser le regard de Milena et Garon, il s’attarda un certain temps sur Helmut et Elena. Appuyée contre un hêtre au tronc usé, Hidina dévisagea successivement ses compagnons. En dépit de la cicatrice striant désormais son visage renfrogné, elle n’afficha aucun regard antipathique. Regnak leur parut tout de même plus avenant que sa consœur.

Sur demande silencieuse de leur maître, les six défenseurs de la justice se positionnèrent promptement en cercle. Assuré de leur attention indéfectible, Cireg rompit sans ambages leurs interrogations.

— Le contrat que j’aimerais vous confier est d’une importance primordiale, garantit-il. Du moins, l’homme qui me l’a envoyé a insisté sur ce point.

— Qui est cet homme ? interrogea Milena dans un élan de curiosité.

— Il s’agit d’Auloth Draen, révéla Cireg. Son travail est de surveiller la frontière entre Unukor et Haeli. En fait, il a demandé expressément que deux adjoints et quatre membres y aillent.

Le maître hocha la tête, le regard insistant. Chacun de ses interlocuteurs le considéra avec doute, à défaut d’accepter. Face à leur silence troublant, il s’empressa de préciser :

— Rassurez-vous, je ne vous confierai pas cette mission si je ne connaissais pas certains détails et si je n’avais pas confiance en lui. Même si vous ne le connaissez pas, Auloth est un noble d’Unukor qui fut chargé, il y a une vingtaine d’années, de surveiller la frontière. Comme il n’a jamais failli, c’est un homme digne de confiance. Ses dernières décisions en tant que gardien ne sont pas les plus opportunes, l’heure est venue de découvrir pourquoi. Il veut sûrement vous confier quelque chose d’important.

— Qu’a-t-il demandé ? demanda Regnak, pressé. Et aussi, pourquoi faire appel à nous en particulier ? Nous sommes des centaines à la guilde. Qu’il ait exigé des adjoints, je peux comprendre, mais nous quatre ? Qu’est-ce qui nous différencie du reste ?

— J’y viens, reprit le vieil homme. À vrai dire, je vous ai désigné arbitrairement. Dans sa lettre, Auloth m’a dit que des personnes armées lui seraient nécessaires, je me suis donc dit qu’il faudrait deux guerriers et deux archers. Garon, tu es un excellent archer. J’ai hésité avec Yûki, mais il est assez occupé en ce moment, de même pour d’autres archers. Milena, à cause de ta mésaventure avec mon fils, je me dis que tu as encore beaucoup à montrer. Hidina, tu as prouvé maintes fois que tu te battais avec acharnement et que tu pouvais mener des missions à risque sans que cela te dérange. J’ai hésité avec Jicella, mais sa mésentente avec Elena risquerait d’être fâcheuse pour une mission de longue durée. Je t’ai également choisi pour tes talents, Regnak. J’espère que cela vous convient à tous.

En écoutant attentivement les propos de leur maître, tous opinèrent du chef, excepté Helmut et Regnak. Au lieu de cela, ils dévisagèrent leur maître, les sourcils froncés. Cireg se gratta le crâne puis se heurta à leur doute. Il décida d’écouter Regnak en premier.

— Ce ne serait pas mieux qu’Athalnir vienne avec nous ? proposa-t-il. Vous parlez de faire un long voyage, c’est donc l’idéal pour un patrouilleur, non ?

— En temps normal, oui, reconnut le maître. Ici, le contrat exige peu de membres, quoiqu’efficaces. En outre, Auloth préfère les guerriers aux patrouilleurs.

— Nous devons aller précisément à la frontière ? se tâta Helmut, entrevoyant le rictus de Regnak. Il nous faudrait plusieurs semaines de voyage pour l’atteindre… J’aime bien voyager dans notre royaume, je vous l’assure, mais il me faut tout de même une bonne raison. Une guilde privée de ses deux adjoints est affaiblie, surtout en cette période.

— Si on requiert deux adjoints accompagnés de combattants, la mission est sans doute d’une grande importance, établit Elena.

— Exactement, renchérit Cireg. Comme vous le savez, nos frontières sont de plus en plus fragiles. Or, dans sa lettre, Auloth a subtilement insinué que les dangers qui pèsent sur chacun des royaumes ne seront plus uniquement internes d’ici peu. Comprenez-vous pourquoi il est urgent que vous partiez ? Que nous le voulions ou non, la frontière fait aussi partie de notre territoire. Ne négligez pas cela.

— Qu’importe la mission, je n’allais pas refuser ! proclama Hidina. Je suis prête à partir quand vous voulez.

— Si telle est votre volonté, et si c’est pour le bien du royaume, je ne peux pas non plus refuser, concéda Helmut. Accordez-moi juste un jour pour me préparer.

Ce disant, il jeta un coup d’œil à ses brassards ainsi qu’à son épée.

— Vu le temps nécessaire pour parvenir à la frontière, reprit Cireg je peux vous accorder un jour de préparation. Enfin, contrairement à ce que j’aurais pu vous faire croire, cette mission n’est pas un secret. Disons que j’avais un peu envie d’aller à l’extérieur pour vous en parler. Ainsi, certains arrêteront de penser que je reste cloîtré dans mon bureau.

Pendant que Cireg s’égarait quelques peu, le quatuor de guerriers et d’archers s’inclinèrent modestement puis se détachèrent du cercle formé. En se dirigeant vers la statue de marbre, ils rentrèrent au bâtiment de leur guilde afin d’effectuer les préparations indispensables. En peu de temps, ils croisèrent innocemment leurs compagnons de la guilde.

Helmut et Elena s’arrêtèrent lorsqu’ils tournèrent leur dos à leur supérieur. Dans un faible murmure, ce dernier les invita s à ne pas s’éloigner de lui tout de suite. Les deux adjoints l’observèrent avec perplexité. Immobile contre le chêne, Cireg paraissait serein. Néanmoins, il souhaitait s’entretenir encore avec eux. Par instinct, le jeune homme se rapprocha et l’interrogea des yeux.

— Vous avez quelque chose à ajouter ? s’enquit-il.

— Je suis désolé de ne pas pouvoir être plus précis, répondit le maître. Je vous demande donc d’être prudent malgré tout. Surtout, n’agissez jamais sans réfléchir et ne prenez pas trop de temps. Prochainement, je crains de devoir beaucoup vous solliciter.

— Nous sommes toujours prudents, affirma l’adjointe. J’espère que vous le serez aussi, ainsi que Jerrick…

— Je m’occuperai de mon fils, assura Cireg. Je ne peux pas lui laisser l’association dans son état actuel. Il doit comprendre qu’un maître doit être responsable et doit savoir se contrôler… Mais ne vous inquiétez pas. Occupez-vous de votre contrat, pour le moment, c’est plus important.

Cireg exhala un soupir de lassitude. Helmut et Elena hochèrent la tête puis retournèrent à leur tour vers la cour. Croisant le regard de son amie, le jeune homme extériorisa ses appréhensions, même si elle s’en montrait insensible.

L’adjoint s’arrêta quand sa route rencontra celle de son meilleur ami. Percedon le suivait depuis son dialogue chaotique avec Jerrick. Il les avait observés depuis la sculpture, jetant un coup d’œil aux cibles de temps à autre. Patiemment, il avait attendu à côté, la tête courbée. Sa curiosité n’avait d’égale que son indiscrétion. Si Elena l’ignora presque discourtoisement, Helmut s’engagea à se renseigner sur les raisons de sa présence. À son arrivée, Percedon s’affubla d’un sourire forcé.

— Tu vas bientôt partir, pressentit-il.

— J’en ai pour un certain temps, annonça son ami. Nous partons à la frontière pour une mission de la plus haute importance. Nous ferons aussi vite que possible, mais je ne te promets rien. Percedon, pourrais-tu…

— M’occuper de Brad pendant ton absence ? devina Percedon en lui coupant la parole. J’en avais déjà l’intention. Il faudrait juste que tu te… réconcilies avec lui.

— Brad me pardonnera. Il n’est pas extrêmement rancunier. De plus, je peux comprendre sa colère. J’avais un peu réagi comme lui, à l’époque. La mort de nos parents a tout bouleversé. Qui sait ce que nous serions devenus s’ils étaient encore vivants ?

— Tu sais, ça ne me dérange pas de le prendre sous mon aile. Seulement, tu dois aussi être là pour lui. J’ai peur qu’il me prenne pour modèle alors que tu devrais l’être pour lui.

— Mon petit frère m’aime. Parfois, il m’admire. Mais je n’ai jamais eu la prétention d’être un modèle pour lui. Ces dernières années, nous ne nous sommes pas beaucoup parlés. Renouer le contact ne m’est pas facile.

Sans laisser le temps à Percedon de répondre, il posa amicalement sa main sur son épaule.

— Occupe-toi bien de lui, implora-t-il à voix basse. Et occupe-toi bien de toi aussi.

Aussi vite qu’à son habitude, Helmut fixa une ultime fois son ami puis s’en alla. Lors des minutes suivantes, en entamant ses préparatifs, sa bonne humeur lui permit de mieux se focaliser sur ses objectifs à court terme.

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