Chapitre 13 : Le fils rejeté (2/2)

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Jerrick se remémora à peine les heures suivantes. Il se réveilla à intermittences, traîné de part et d’autre d’Adroder. Il se souvint de la manière dont les gardes le jugèrent méchamment lors de la réprimande vis-à-vis de son comportement agressif. Il se rappela également du moment où les guérisseurs soignèrent ses plaies, à l’abri des murmures indiscrets et loin de Lurin qui subit un traitement identique. Enfin et surtout, il retint la manière résolue dont Milena le défendait contre ses accusateurs, prétextant que l’alcool circulait abondamment dans son sang lors des faits. Felisa, en revanche, n’eut aucune pitié à son égard. Au contraire, elle imputa le jeune homme de tous les maux durant toute la durée de l’objurgation. Au final, le capitaine de la garde décida de ramener Jerrick à son père, à la base de son association. Pour en informer Cireg au préalable, il envoya une messagère qui y fonça à toute allure.

Le second s’éloigna de la capitale vers la fin de la journée. Le long des Plaines d’Elarvienne, les étendues d’herbe verdoyantes miroitaient l’illumination du soleil. Au surplus, une brise agréable caressa ses tempes couvertes par des bandages d’une blancheur profonde. Même si ces blessures cicatrisantes ne le ralentissaient pas, ses pensées l’envahissaient. Il avançait lentement, saturé d’une honte tenace. Le fait d’être escorté par une demi-douzaine de gardes ne le dérangeait pas, bien que la présence de Felisa le sortît de ses aises. Fréquemment, la jeune femme lui lançait des regards antipathiques, quoique les interventions de l’archère réprimèrent ses admonestations. Au bout de plusieurs minutes, le capitaine ordonna à la garde de se taire. Ainsi, ils poursuivirent leur route dans un silence rythmé par les chants harmonieux des hirondelles et mésange.

Le groupe était guidé par Fornandos Duroc, capitaine de la garde. Cet homme d’une cinquantaine d’années se tenait devant Jerrick, avançant au gré du vent dans une démarche raide et assurée. Chauve, il arborait une barbe nivéenne, touffue et lustrée. Ses yeux verts s’enfonçaient dans ses orbites, surmontant un nez aquilin. Son apparence physique était accentuée par une cape en tissu bleu qui flottait au gré de sa progression. Le motif de sa patrie ornait dignement son plastron d’acier luisant. Son équipement comprenait aussi des jambières à bandes sanglées, une ceinture d’armes en cuir et laiton, un gorgerin et des solerets articulées. Malgré son âge avancé, il conservait une certaine forme physique, et autour de lui, aucun garde ne défiait son autorité. Main sur son pommeau, faciès renfrogné, Fornandos menait les siens ainsi que les deux membres avec une détermination inflexible.

Quand Jerrick reconnut la guilde, il baissa sa tête empourprée. Par un léger coup à l’épaule, un garde l’incita à poursuivre. Nonobstant sa longue absence, le jeune homme se souvenait parfaitement de l’architecture du lieu où il avait grandi. À contrecœur, il suivit le capitaine vers la porte principale où ses collègues l’attendaient. Par-devers ses alliés, accoutré d’une redingote en velours, Cireg s’impatientait. D’un air sévère, le vieil homme croisait ses bras et toisait son fils. Pour accroître son humiliation, Helmut et Elena se tenaient aux côtés de leur maître, posture et regard similaire. En réalité, plus d’une dizaine de défenseurs de la justice l’attendaient. Parmi eux, il reconnut notamment le guerrier Golador Bledinis et l’archer Elor Camcacil, les deux seuls à ne pas le dévisager comme s’il était un criminel. Jerrick ne se permettait pas de relever la tête en présence. Il devina également que l’adolescent à côté de l’adjoint ne pouvait être que son cadet dont il avait tant parlé. Accompagné de Percedon, il ne savait quoi penser de la situation. Aussi retenu que possible, il avança jusqu’à la porte d’entrée.

À hauteur des membres, les gardes s’immobilisèrent et Milena revint parmi ses confrères et consœurs. Fornandos vint alors vers l’adjoint et l’amena vigoureusement vers le maître, manquant de le jeter à terre. Il se racla ensuite la gorge et laissa père et fils se revoir. Indubitablement, leurs retrouvailles ne furent pas amicales : le poing serré, Cireg ne cessait de juger son fils d’un regard acéré. Jerrick parvint finalement à le braver, sans piper mot toutefois. Le capitaine fixa le vieil homme et annonça d’une voix nette :

— Voilà votre fils. Je vous laisse vous en occuper. À l’avenir, évitez que cet... incident se reproduise. Pour le futur maître de la guilde, ce n’est pas un comportement exemplaire.

— Tu as de la chance, maugréa Felisa en se détachant des autres gardes. N’importe qui d’autre aurait fini en prison pour avoir agressé et menacé de mort un garde !

— Felisa, ton rôle est terminé, lâcha le capitaine. Le châtiment que mérite Jerrick n’est pas de ton ressort.

La garde grogna tandis que Fornandos calait ses mains sur ses hanches, exhalant un soupir. Il ne regarda plus Jerrick, exténué par les répercussions de son algarade.

— Veuillez nous excuser pour cet incident, dit Cireg. Croyez-moi, nos membres n’agissent pas ainsi habituellement. J’espère que votre opinion sur nous n’a pas changé.

— Il s’agit juste d’une exception, rassura Fornandos, flanqué d’un sourire. J’ai toujours eu un immense respect pour vous. À l’avenir, j’espère que je pourrai toujours vous aider.

— Bien. Nous allons régler cette affaire en privé. Merci de me l’avoir ramené.

Fornandos esquissa un signe de la main qui s’apparenta à une modeste révérence. Sur son injonction, les gardes firent volte-face et entamèrent le chemin inverse pour rentrer à Adroder et poursuivre leur besogne répétitive. Avant de partir, Felisa lança un ultime coup d’œil inamical au second. Le pardon ne se gagnait pas aisément.

Helmut voulut partager de son opinion, mais il ferma la bouche lorsque son supérieur hiérarchique sermonna son fils en agrippant son épaule. Comme si c’était frivole, Jerrick se déroba de l’emprise de son paternel puis recula afin de mieux appréhender leur mécontentement.

— Jerrick, tu n’étais pas obligé de revenir dans cette façon, se navra Cireg. Je sais que tu as agi par instinct, comme d’habitude. Mais ne viens pas nous attirer une mauvaise réputation.

— La réputation ? répéta hystériquement Jerrick. Voilà tout ce qui t’intéresse ! Il aurait été mal vu de se lancer à la poursuite de cet assassin, parce que nous sommes la justice, nous ne nous vengeons pas ! Tu veux que je te dise, père ? C’est de ta faute si Jeras est mort ! Il était ton meilleur ami et pourtant, tu es resté insensible !

— Quelles sont ces accusations ? se défendit le vieil homme. Jerrick, si je ne voulais pas que tu poursuives l’assassin, c’est parce que tu te mettais toi-même en danger. Nous devions savoir quelles raisons l’avaient motivé.

— Voilà ton problème ! cria Jerrick d’un ton accusateur. Tu ne fais qu’attendre à chercher des justifications ! Oui, j’ai tué cet assassin sans connaître son motif, mais ça n’avait pas d’importance. Il faut agir avant de réfléchir, sinon, on meurt. Je n’en reviens pas qu’un vieil homme usé comme toi ose nous donner des ordres, alors que tu passes des journées assis derrière un bureau. Tu te bâtis tranquillement ton nom et tu m’obliges à suivre ta voie. Mais je ne suis pas comme toi.

— Veux-tu bien te calmer ? ordonna le maître en haussant le ton.

— Non ! J’en ai marre que tout le monde te considère comme un maître exemplaire. Dois-je te rappeler que ma mère est morte par ta faute ?

— Tu essaies de me faire culpabiliser ? Cesse de changer de sujet et de justifier ton comportement honteux de la sorte !

Las de cette conversation stagnante, Jerrick ne la poursuivit pas et s’éloigna de son père. Quand il croisa Helmut, la mine dubitative, il lui lança sèchement :

— Pourquoi es-tu de son côté ? Il est aussi responsable de la mort de tes parents. Ouvre un peu les yeux !

Ce disant, il n’attendit pas une réponse de son collègue et pénétra dans la salle principale en claquant la porte derrière lui. Brad eut un instant de doute et médit sur la cinglante réplique du jeune homme. Alors que certains membres profitaient de l’occasion pour rentrer également, Cireg souffla d’abondance.

— Je crains que cette mission l’ait marqué…, conclut-il, rembruni.

Il tourna la tête et constata que la majorité des siens étaient rentrés dans la base, y compris Milena, toujours soucieuse de Jerrick. Restèrent alors deux patrouilleurs, ses adjoints, Brad et Percedon. D’un signe de tête, il les salua puis regagna son bureau, quelque peu éreinté. Helmut souhaitait aussi s’enquérir du second, mais son petit frère l’interrogea des yeux. Interpellé, l’adjoint s’informa de ses intentions.

— Est-ce qu’il a dit vrai ? demanda Brad. Est-ce que nos parents sont morts par la faute du maître ?

L’aîné, Elena et Percedon se regardèrent longuement, très hésitants. Sans l’accord des deux autres, la jeune femme finit par lui fournir une réponse.

— C’est compliqué, confia-t-elle. À priori, dans les associations de justice, toutes les missions sont sous la responsabilité du maître. Si jamais des morts surviennent la faute peut lui être imputée, même indirectement. Enfin, je ne pense pas comme ça, mais d’autres préfèrent désigner un responsable tout choisi.

— Je crois qu’il vaut mieux être sincère, convint Percedon.

Helmut et Elena hochèrent timidement du chef.

— Brad, as-tu déjà entendu parler de Lucith Marsot ? Il y a une trentaine d’années, elle était commandante en chef de l’armée d’Unukor. Apparemment, elle était une meneuse remarquable, respectée de ses pairs et douée aux armes. C’est elle qui repoussa l’invasion pirate dans les côtes du nord au début des années 270. De ce que l’histoire raconte, ces pirates venaient de tous les royaumes et étaient très coriaces. En triomphant d’eux, elle a acquis sa réputation dont elle dispose aujourd’hui.

— Mais… quel est le rapport ? questionna l’adolescent, incompréhensif.

— J’y viens, reprit le guerrier. Lors des invasions, Lucith, héroïne de guerre n’était pas la seule à s’être démarquée. En plus de l’armée, il fut demandé à la guilde de justice d’intervenir. Il est fréquent que la justice et l’armée aillent de pair. À l’époque, Bercidan Gesor était maître et Cireg Jeatrem n’était qu’un guerrier parmi tant d’autres, tout jeune encore. C’est là qu’il montra combien il pouvait être un meneur talentueux en plus d’un combattant doué. Lucith le repéra vite et elle décida de le marier sa fille, Epedialle. Évidemment, Cireg ne pouvait pas refuser, malgré leur différence d’âge, Epedialle n’étant qu’une adolescente à ce moment-là. Après les invasions, les deux acquirent une réputation très positive au sein de l’association. Ils étaient pressentis pour succéder à Bercidan. Finalement, ce fut Cireg qui devint maître en 288, lorsque son prédécesseur mourut. Autant te dire que ça ne fit pas l’unanimité. Car même si Epedialle devint seconde, elle allait beaucoup plus sur le terrain que Cireg. Si Jerrick l’accuse de rester derrière son bureau, ce n’est pas totalement faux. Mais au moins, on pensait qu’il prendrait à chaque fois la bonne décision. On s’était trompé…

— Voilà où il voulait en venir, le coupa Helmut, préférant achever le récit lui-même. Nos parents sont morts il y a neuf ans de cela. Je t’avais dit qu’ils étaient morts dans une attaque de bandits. Une partie de la vérité… Des bandits sévissaient bien au nord du lac Richemont, pillant et incendiant des villages, mais c’est la décision du maître qui a été décisive. En fait, Epedialle voulait demander l’aide de l’armée, mais Cireg ne voulait pas que l’on sacrifie inutilement des vies et a exigé qu’une vingtaine de membres seulement se chargent d’éliminer les bandits, menés par son épouse. Nos parents y étaient… Pour être tout à fait franc, Brad, les bandits étaient plus nombreux qu’ils ne le pensaient. Une embuscade a eu raison de bon nombre des membres de l’expédition. Au bout du compte, ils sont parvenus à venir au bout de leur mission, mais aucun n’a survécu. Epedialle seule est parvenue à rentrer, mais elle est morte quelques jours plus tard de ses blessures. L’année d’après, Elena, Percedon et moi nous engagions dans la guilde.

Son histoire achevée, Helmut prit une grande inspiration puis eut le courage de fixer son cadet dont les yeux étaient perlés de larmes.

— Mais… Pourquoi ne me le dis que maintenant ? demanda Brad d’une voix anormalement aigue.

— J’avais réagi comme toi lorsque le maître me l’a révélé, avoua l’adjoint. Tu sais, Cireg s’est senti extrêmement coupable. Nos parents étaient d’illustres membres de la guilde, tout comme les dix-huit autres qui avaient pris part à l’expédition, et leur mort a grandement affecté les membres. Il a tout fait pour se rattraper. J’ai pu lui pardonner ses erreurs, car je sais que nos parents ne lui en auraient pas voulu. En revanche, Jerrick ne les a jamais pardonnées.

— Tu m’as donc rejeté… Toutes ces années, je t’ai questionné sur le fonctionnement de la guilde, parce que tu savais très bien que je voulais la rejoindre, et tu n’as même pas eu la décence de tout me dire ! Pourquoi, Helmut ?

— Je… Je ne voulais pas que tu sois choqué…, balbutia l’aîné pour se justifier.

— C’est trop tard ! J’en ai marre, Helmut, tu comprends ? Je suis arrivé récemment, et j’essuie déceptions après déceptions ! Je voulais juste la vérité, m’engager pour une bonne cause ! Mais tu m’as menti !

Emporté par le chagrin, Brad fut inconsolable. Helmut regarda Elena et Percedon pour leur demander conseil, mais ils demeurèrent muets, incapables de l’aider. L’adolescent essuya ses larmes tandis que son visage devenait rouge et rentra à son tour dans le bâtiment principal. Un écho se propagea à la fermeture brutale de la porte. Figés, silencieux, inondés de regrets, les trois membres restèrent dehors, comme esseulés.

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