Chapitre 12 : Une recrue particulière (2/2)

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Soerid ne s’attarda ni sur le chemin reliant leur base à la capitale, ni aux portes de Keinnor. Il lui suffit de présenter fièrement le motif ornant son épaule, et les gardes lui accordèrent le droit d’entrer dans la cité. Une détermination remplaçait sa maussaderie, mais errer dans des rues pleines de marchands brailleurs et de guerriers taciturnes ne l’enchantait nullement. Si certains voyageurs le regardaient avec fascination, la plupart des citadins préféraient l’ignorer, ce don le guerrier se fichait. Focalisé sur sa mission, il passait vélocement entre les citadins. Afin de s’éloigner des murailles, il empruntait de larges allées striées de pavés carminés. Toutefois, il se doutait qu’il ne rencontrerait pas Snekor dans un lieu hautement fréquenté par la population Keinnori. Par conséquent, chaque fois qu’il apercevait une venelle partiellement dissimulée par les tentes des commerçants, il s’y précipitait. Entre les murs de pierres reflétant la lumière blafarde de l’astre diurne, il ne distinguait pas la moindre trace d’un homme correspondant à la description. De temps à autre, une ombre fugace apparaissait et cela l’intriguait beaucoup. Lorsque les ruelles étaient suffisamment vides et silencieuses, il parvenait à percevoir un souffle révélateur, mais de courte durée. Motivé et irrité en même temps, il poursuivait son chemin et rencontrait de nouveau les citoyens. Ce processus se répéta, encore et encore, jusqu’à l’irritation.

Au bout d’une heure, il comprit que Snekor souhaitait le mener à un bâtiment particulier. Après avoir traversé à preste allure une ruelle où il ne croisa un mendiant qu’il ignora tout bonnement, Soerid déboucha sur une rue ordinaire. Les baies vitrées rectangulaires affichaient des produits le long de façades devançant les boutiques. Des chalands s’y amoncelaient et y entraient quand l’envie leur prenait. En face, des artisans emmitouflés dans des tabliers maculés ou d’amples chemisiers produisaient leurs sources de rendements continuellement. Des deux sens, des citadins se baguenaudaient innocemment entre la succession de demeures.

Au-delà de cette architecture classique, Soerid discerna un clocher, jurant avec les environs. Érigées de part et d’autre de Keinnor, ces tours servaient à informer la population de l’avancement de la journée autrement que par l’inclinaison de l’étoile du jour. Un toit en tuiles écarlates présentait une cloche en airain à peine visible. Elle surmontait des trous curvilignes desquels des pierres ocre manifestaient un certain âge, au-delà d’une succession de marches surannées.

Soerid courut à toute vitesse vers la tour. Sa discrétion n’était pas assurée, d’autant que certains citadins le regardaient, sans insister cependant. Une porte bâtarde à vantaux inégaux lui assurait l’accès, tant elle oscillait sous l’action d’un vent irritant. En vue de préserver un soupçon de solitude, Soerid claqua la porte derrière lui. Il entendit alors un lourd grondement. Il se demandait pourquoi personne ne surveillait le clocher, mais ces circonstances l’arrangeaient bien.

Ses bottes frappaient les marches en engendrant des tintements intenses. Quelques ombres vacillaient devant sa vision trouble, présage d’une présence malveillante. Luttant contre ses instincts primitifs, il s’efforça de les ignorer. L’inquiétude le rongea tout de même, il pressa donc l’allure et aboutit à une salle aussi exiguë que le bas de la tour.

Un plafond en briques épaisses séparait la pièce de la cloche, accessible via une dizaine de marches tapies au coin opposé. Faute d’une lueur extrêmement faible, une opacité lugubre recouvrait les lieux. Soerid vérifia que son marteau surplombait bien son dos, car une silhouette lui apparut dans l’obscurité. Il savait qu’un homme entièrement vêtu de noir de gris se dressait face à lui. Dissimulant ses peurs, il plissa les yeux afin de l’entrevoir correctement. Son corps drapé dans l’ombre mettait en évidence un être sinistre. Sans le voir, Soerid était troublé. Le silence dans lequel le guerrier s’était infiltré se prolongea. Jusqu’au moment où une voix suprêmement grave le rompit.

— Tu n’es pas très discret, brocarda Snekor. Si je voulais te tuer, je l’aurais fait depuis un moment.

— Je n’ai pas peur de toi.

— C’est normal. En général, mes victimes n’ont pas le temps d’avoir peur.

Imprudemment, Soerid marmonna des jurons amphigouriques. En dépit de l’articulation mauvaise du défenseur de la justice, Snekor parvint à comprendre précisément ses paroles.

— Soyons francs, veux-tu ? Tu es venu pour me recruter au sein de ta guilde ?

— On me demande de te recruter, corrigea Soerid. Mais d’après ce que je vois, tu n’as rien à y faire.

La recrue potentielle eut un sourire, lueur brillante dans l’obscurité latente. Il se rapprocha de son interlocuteur et se plaça ainsi plus près de la lumière. En l’apercevant mieux, Soerid recula de plusieurs pas, perturbé.

Snekor terrifiait par son apparence. Nul ne pouvait distinguer son visage couvert par un capuchon gris et strié de bandes dont seuls les yeux perçants se singularisaient. Deux sangles de cuir centrées sur un carré ferré ceinturaient son abdomen. Deux autres formaient une croix entre ses jambes, à hauteur de ses cuisses. Une paire de dagues à pommeaux incarnat, longues et effilées y pendaient, ainsi qu’une corde parsemée de petites lames. Du tissu cérulé surplombait un pantalon à bandes de la même matière, teintées de gris. Des bandes recouvraient également ses avant-bras et il portait des gants adaptés. En face du guerrier se tenait un homme dont on ne pouvait lire les émotions. Devant lui se dressait obscurément un espion méconnaissable, un assassin doué et un homme mystérieux

— Vous n’êtes définitivement pas le type d’homme dont la guilde a besoin, conclut Soerid. Mais je n’ai pas le choix, on dirait.

— J’ai déjà rencontré tes congénères par le passé, figure-toi. Il semblerait que l’on m’ait définitivement repéré. Peut-être que nos intérêts convergent.

— Tu es très doué pour le vol et l’assassinat, en tout cas c’est ce qu’on m’a raconté. Je demande encore à voir. D’après nos lois, tu es un criminel. Mais un criminel doué que la justice n’a jamais pourchassé. Ça veut dire que mon maître souhaite utiliser tes talents à notre disposition. Et je n’aime pas ça.

— Si je vous rejoins, je suppose que le vol ne sera plus permis, songea Snekor à haute voix. En revanche, ne vous le cachez pas, la justice Haelienne tue extrêmement souvent. J’en ai fait mon métier. Disons que si j’accepte ta proposition, je me retrouverai simplement à travailler pour d’autres personnes. Les défenseurs de la justice s’intéressent sûrement à la gloire et à la paix. Mes intentions sont différentes.

— Tant qu’elles n’interfèrent pas avec les nôtres, alors je te laisserai tranquille. Le maître veut faire de toi un espion dans notre association. Je suppose que tu es déjà rusé et expérimenté. Mais si tu acceptes, il faudra faire tes preuves.

— Je pense accepter, se décida Snekor. Je vous surveille déjà depuis un moment. Vous avez de l’influence, c’est certain. N’escomptez cependant pas sur ma fidélité.

— Le maître a vraiment eu une mauvaise idée…, grommela Soerid, le défiant du regard. Bien, je suppose que je dois te guider jusque-là. A la moindre faille de ta part, sache que je ne serai pas bienveillant à ton égard.

— Tu n’as pas besoin de me guider. Je connais l’emplacement de votre base comme tout Haelien qui se respecte. Je vais y aller seul, car je pense que tu me ralentirais. J’ai déjà pu voir que beaucoup de guerriers te ressemblaient dans la guilde. Ils pensent qu’une armure inutilement lourde les protège d’une mort inévitable. La force d’une personne ne réside pas en l’épaisseur de son équipement, tâche de t’en souvenir également. À présent, je vais te laisser en te remerciant. Après tout, tu m’as aidé à me décider.

Quand il entendit vaguement un tintement et un souffle lointain, Soerid comprit que Snekor était déjà parti.

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