Chapitre 7 : Premières missions (2/2)

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Carcia respira profondément. Le flux magique emplissait son être et serpentait son corps, écoulement aussi lent qu’agréable. Cette impérissable sensation de puissance, elle en était familière, pourtant, elle connaissait la magie depuis peu. L’apprentie ferma les yeux et étendit ses membres, en communion avec son environnement. Le flux s’accéléra et s’insinua dans ses bras à une vitesse inouïe, répandant une chaleur bienveillante. Une aura avenante enveloppait l’entièreté de son corps à l’avenant. Chacun de ses phénomènes soulevait quelque peu le tissu de ses vêtements ainsi que ses bouclettes ondoyantes. Lentement, l’élève ouvrit ses paumes, inspira et s’accoutuma à cet univers, invisible et immuable, dans lequel l’épanouissement la gagnait.

— Il est important de sentir la magie, murmura Ludia derrière elle, mais la réalité n’est pas l’entraînement. Il faut savoir aussi correctement lancer les sorts.

En vue de l’apaiser davantage, l’adjointe massa affectueusement les épaules de l’adolescente et se retira aussitôt. Par ses gestes et ses murmures, la mage espérait placer Carcia dans des conditions idéales pour son exercice.

À une dizaine de mètres en face d’elle, Gorvelin n’était pas oiseux non plus. Très sérieux, il renfrognait son faciès en scrutant les moindres gestes de son adversaire d’entraînement. Conformément aux consignes de Cabain, il ploya les genoux et tendit ses bras afin de laisser la magie circuler en lui, à l’instar de son fluide vital. À l’écart, près des colonnes, Sollen, Melvionne et Odos observaient l’entraînement en toute sécurité. Ils apprenaient par la démonstration, assez angoissé à l’idée des dégâts que cela pût causer. Comparés à eux, Amroth paraissait totalement placide. Désireux assister à chacun des entraînements des jeunes mages, son dos s’appuyait contre une colonne, proche de l’entrée de la salle. Sa curiosité contrastait avec l’inquiétude des apprentis.

— Gorvelin est prêt, annonça Cabain, aussi réjoui qu’impatient.

Ce fut le moment pour Carcia. Méthodiquement, elle ploya les genoux et déploya ses bras vers l’avant, doigts tendus. En un instant, d’intenses flammes jaillirent de ses paumes. Quoique virevoltants, les rayons incandescents fusèrent à un rythme frénétique vers la cible. Face à cette menace imminente mais contrôlée, Gorvelin ravala sa salive et ignora les gouttes de sueur perlant ses tempes. Il se concentra et généra d’une traite un bouclier sphérique et translucide tout autour de lui. Au contact, les flammes furent déviées et s’éparpillèrent en ligne droite, loin du point d’impact. Presque paniqués, les jeunes mages fermèrent les yeux, poussèrent un cri faiblard et se protégèrent le visage d’un bras leste. Le bouclier se dissipa aussitôt, et les flammes s’estompèrent en même temps. Au-delà de la fumée, Cabain applaudit Carcia et Gorvelin, lesquels ne cachèrent pas leur satisfaction. Ludia s’égaya de la réussite des apprentis mages.

— C’était parfait ! clama l’adjointe. Vous apprenez bien vite. Il ne vous reste plus qu’à maîtriser correctement ces sorts élémentaires et ces sorts de protection et vous serez bientôt capables d’user de votre magie pour défendre la justice !

Cette étape de l’entraînement s’acheva sur une note optimiste et pleine de promesses pour l’avenir. Sur ce succès, Ludia et Cabain invitèrent leurs élèves à se rassembler au milieu de la salle, près du socle. Inévitablement, Sollen, Melvionne et Odos ressentirent une fascination se mêlant à une certaine jalousie. De leur côté, ils n’avaient pas encore prouvé qu’ils avaient atteint le niveau de leurs deux amis. Sans partager leur pensée, ils se soumirent aux instructions.

Chaque leçon donnée par les adjoints était différente, tant par leur enseignement prodigué que par la structure. Or, il vint à Cabain l’idée d’éveiller les consciences des apprentis. Encouragé par l’approbation de son amie, il s’y attela au plus vite.

— Aujourd’hui était le premier jour où vous avez vu les dégâts que nous sommes capables d’engendrer, révéla-t-il. Ce don est utile bien au-delà des combats, notamment dans la guérison, mais ici, vous l’utiliserez principalement à des fins pugnaces. La magie peut vite devenir dangereuse si on ne la contrôle pas. Ces prochains jours, nous insisterons donc sur le fait qu’il faut la contrôler. Un incident est vite arrivé.

— Comme l’incident d’il y a dix ans ? lança Odos.

— Mais de quoi tu parles ? l’assaillit Carcia.

— Euh… Les rumeurs en parlaient. J’aurais dû me taire, c’est ça ?

L’adjoint se rembrunit et baissa la tête. Ludia faillit l’imiter mais se ressaisit. Selon elle, leur devoir les imposait de clarifier la situation, car les élèves se répandaient en murmures peu discrets.

— En fait, confessa-t-elle, si nous apprenons la magie aux nouveaux qui souhaitent devenir des mages à part entière, c’est parce qu’il y a eu un incident dix ans auparavant, même si le terme « incident » minimise clairement le drame. En principe, la plupart des passionnés apprenaient la magie à l’académie des mages d’Isirnalle et beaucoup venaient ici après avoir obtenu un diplôme. Ce papier certifiait leur maîtrise de la magie et la bonne volonté de leur détenteur, ainsi, on leur accordait suffisamment de confiance pour leur confier des missions à risque. Mais la loi n’interdit pas d’apprendre la magie de son propre côté. Il y a onze ans, trois jeunes gens étaient venus ici pour défendre la justice, comme beaucoup de leur âge. Ils s’appelaient Mirielle Braner, Jevonne Koce et Heram Milos. Ils ne voulaient ni prendre les armes ni devenir responsable, ils brûlaient du désir ardent d’être mage. Rien de particulier parmi les jeunes Graefiens, vous me direz. Notre maître leur avait conseillé donc quelques livres pour apprendre et leur avait dit qu’au besoin, il serait là pour combler leurs défauts. Jevonne et Heram étaient relativement calmes, mais Mirielle était impulsive. Elle a beaucoup influencé ses deux amis. Au début, tout se déroulait à merveille, Mirielle réfrénait ses sentiments et le trio enchaînait les contrats avec plus ou moins de succès. Ils ont très vite appris la magie et sont rapidement devenus efficaces sur le terrain. Pendant un an, ils n’étaient que des jeunes mages comme les autres. Et puis… Et puis…

Ludia se mit à trémuler légèrement et ses yeux se mouillèrent de larmes.

— La puissance a aveuglé Mirielle, reprit Cabain dans un élan de conscience. Elle se considérait comme supérieure au maître dans la maîtrise de la magie. Elle n’était même pas âgée de vingt ans, donc il était évident que personne ne l’a pris au sérieux. Cela l’a mis folle de rage. Elle s’est donc infiltrée dans le bureau du maître pour le tuer dans un « combat loyal ». Le second de l’époque, s’y trouvait et se dressa entre elle et lui, permettant à notre maître de s’enfuir.

— Ah oui ! se rappela Odos. Je me souviens, son nom a été maintes fois évoqué. C’était Gicus Melis !

L’adjoint se sentait quelques peu froissé d’avoir été interrompu.

— Oui, poursuivit la mage d’une mine encore plus assombrie. Un mage talentueux et sympathique. Pourtant, Mirielle n’a éprouvé aucune pitié à son égard. En usant de sa magie, elle a arraché sa tête à main nues ! Vous imaginez ?

Melvionne, Odos et Carcia se regardèrent, extrêmement choqués. La réaction des siens offrit à Ludia l’opportunité de racler sa gorge sèche. Cabain en profita pour reprendre de plus belle alors que sa partenaire et lui s’alternaient pour conter l’incident.

— Elle ne s’est pas arrêtée là, au contraire. Elle désirait le pouvoir pour elle et ses deux amis. Ils étaient tout aussi coupables qu’elles d’avoir massacré une dizaine de mages par surprise. Difficile à admettre, mais nous ne sommes même pas intervenus, Ludia et moi. Nous étions en pleine mission à ce moment-là. Mais vous connaissez sûrement l’homme qui a sauvé la situation : Pilan Cale. Il a demandé à tous les membres présents à la guilde ce jour-là de se mettre en sécurité, car il affronterait les trois mages à lui seul. Sans faire de grands efforts, il tua Jevonne et Heram. En revanche, il eut plus de difficultés à vaincre Mirielle. Leur combat fut si titanesque qu’une partie de la guilde fut détruite. Il n’avait que dix-neuf ans, mais sa magie était déjà très puissante. Il a eu besoin de notre maître pour la vaincre. En arrachant ses bras, il s’est garanti de la mettre hors d’état de nuire, car notre maître la voulait vivante pour connaître sa motivation. Il a été très déçu. Cette histoire a été l’évènement principal de la capitale pendant de nombreux mois et les seigneurs ont eu vite essayé de minimiser son impact, en vain, bien sûr. Finalement, Mirielle n’était qu’une folle assoiffée de pouvoir. Malgré tous les dégâts qu’elle a engendrés, on a préféré l’enfermer en prison à vie plutôt que de l’exécuter, mais pour moi, ça revient au même. Elle n’est que l’ombre de nos erreurs passées. Suite à cet événement, Pilan Cale a gagné la confiance et l’admiration du maître et a été nommé second de la guilde, à l’âge de vingt ans à peine. De notre côté, Ludia et moi avions décidé de former tous les jeunes comme vous à la magie. Évidemment, le maître n’a pas refusé. Depuis neuf années, nous enseignons la magie. Nous n’avons pas connu d’autres « incidents » de ce type, et heureusement.

Hormis Odos, les élèves restèrent silencieux et attentifs. Cependant, le récit d’un terrible drame les plongea dans leurs tourments. Ainsi, dès que Cabain eut achevé, Carcia ouvrit grand les yeux, le visage horrifié, tandis que les autres mages soupirèrent. L’espoir, la peur, la confiance, ces sentiments supposés acquis se mêlaient dans leur tête

— Vous voyez pourquoi nous devons impérativement contrôler la magie, ajouta Ludia en rompant le silence. Les meurtres liés à la magie ne manquent pas. Elle doit être utilisée pour faire le bien, pas en tant qu’arme de haine. Soyez-en conscients.

— Allons ! s’écria Cabain dans un sourire inapproprié. Ne tirez pas cette tête, c’est du passé. Poursuivons l’entraînement, plutôt. Vous avez encore beaucoup à apprendre.

Sur ces paroles, il recula de quelques pas et les mages se séparèrent immédiatement. L’adjoint désirait leur lancer d’autres sorts pour poursuivre l’entraînement, et ainsi impressionner ses élèves. Les élèves se montrèrent toujours intéressés et obtempérèrent aux directives sans hésiter.

Immobile depuis des minutes entières, Amroth continua d’observer tranquillement l’entraînement. Nonobstant l’évocation déchirante d’un événement tragique dont il se souvenait très bien, il avait vu et écouté l’entraînement avec assiduité. Toujours adossé contre la colonne en marbre, le mage joignit les bras et releva la tête.

— Encore là ? lança une voix familière.

Il sursauta de stupéfaction. Même si son épouse lui adressait un regard antipathique, il se sentait ridicule d’avoir agi ainsi lors de son apparition inattendue.

Anlika Melwasùl était l’une des rares archères de la guilde. Âgée de trente ans, elle surpassait de peu son mari en taille. Svelte, sa souple veste d’archer agrémentée d’une fine capuche lui seyait à ravir. En particulier, ses spallières à rouelle et ses gantelets en cuir contribuaient à la définir : combattante mêlant efficacité et discrétion. Comme de juste, elle disposait d’un équipement redoutable. En sus de l’arc habituel, elle possédait deux petites dagues en fer, et sa ceinture soutenait plusieurs couteaux ainsi qu’un carquois. Sa chevelure rousse cascadait jusqu’au bas de son dos et masquait un peu son faciès revêche. Comme à l’accoutumée, Amroth y distinguait son nez arqué, ses iris azur et ses fines lèvres.

S’extirpant du pilier, le mage s’enquit de l’humour de sa femme et souleva la question.

— Pourquoi es-tu venu ici ?

— Je dois te parler, confessa-t-elle à voix basse. Mais pas ici.

Dubitatif, Amroth consentit à la suivre jusqu’au couloir. Il sortit dans l’indifférence générale, les adjoints ayant à peine remarqué sa présence. Dans son effarement, il se retint de l’assaillir de questions. Après s’être assuré que personne ne les épiât, ils s’installèrent tous deux contre un mur et entamèrent leur dialogue.

— Je t’écoute, fit Amroth, compréhensif.

— Je vais t’expliquer pourquoi j’ai été souvent absente, ces derniers temps. Et puis, je viens aux nouvelles.

— Je crois que je vais bien, mais je ne suis pas sûr. Je me suis senti seul, sans toi et notre fils. Tiens, as-tu eu le temps de voir Orphéon ?

— Pas vraiment, avoua l’archère. La dernière fois, la nourrice le traitait bien. Je sens qu’il grandira vite. Il est déjà âgé deux ans. Il a bien changé depuis la dernière fois que tu l’as vu.

— Je m’en doute, mais je n’ai pas vraiment le choix. Je suis très occupé, en ce moment.

— Tellement occupé que tu regardes tous les jours l’entraînement des jeunes mages ?

— Mon esprit aussi est occupé… Ludia et Cabain m’ont appris que le maître voulait abandonner son titre parce que son frère est mort. Je suis donc inquiet, tu comprends ? Aucune mission ne me fera oublier ça. La guilde subira bientôt un changement irréversible.

Anlika resta de marbre face à la révélation.

— Tiens, si je suis si souvent absente en ce moment, éluda Anlika, c’est parce que je poursuis une mercenaire du nom de Vaelani. Elle est très proche de Fram Kirto, et je peux te dire qu’ils sont dangereux. Il est rare que des mercenaires se fassent connaître dans deux royaumes différents. Je m’y sens concernée dans les deux : Haeli est mon royaume natal et Graef celui où je vis désormais. Voilà pourquoi je voulais éliminer Vaelani, sauf qu’elle est douée pour se cacher. Je touche à mon but : l’espion Aaron Lodert m’a dit qu’elle traînait actuellement dans la partie nord de la forêt de Zéliak. Agissons, maintenant ou jamais !

L’archère referma vigoureusement ses mains sur les épaules de son mari.

— J’ai besoin de ton aide. Peux-tu m’accompagner, avec Aaron, pour que nous l’éliminions ? Le royaume ne s’en portera que mieux.

— Je n’ai aucune raison de refuser, répondit Amroth. Je n’ai pas fait beaucoup de missions sur le terrain, ces derniers temps, ce sera donc pour moi l’occasion de me rattraper. Je te suis quand tu veux.

Satisfaite du consentement si prompt de son époux, l’archère le saisit et l’embrassa fougueusement. Au bout d’un moment, elle se déroba de son enlacement affectueux. Au travers du couloir vide, ils se lancèrent sans préparatifs, et se dirigèrent vers leur avenir.

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